Les tics et rituels des génies

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Faut-il être un peu toqué, voire timbré, pour espérer voir son nom un jour inscrit au panthéon de la gloire (littéraire, artistique, scientifique) ? On peut se poser la question à la lecture du recueil de Mason Currey, Tics et tocs des grands génies, d’Albert Einstein à Woody Allen (100 rituels secrets à l’origine des plus belles créations) qui paraît demain aux éditions Autrement.

IMG_6288Plus sérieusement, tout créateur a ses rituels, comme un cadre rassurant, un cocon propice à favoriser inspiration et travail. Le documentaire de Chantal et Thierry Thomas récemment diffusé sur Arte revenait sur ceux que Roland Barthes confessait aisément lui-même. Barthes est absent de ce recueil mais à son « café de l’intellectuel » (accompagné d’un cigare) répondent dans ces pages nombre d’autres cafés : celui que Truman Capote avalait (un cocktail détonnant de café, thé, xérès, cigarette et martini !, le tout au lit, machine à écrire sur les genoux), ceux (7, sucrés, avec une glace au chocolat) que prend David Lynch tous les jours à 14 h 30 au Bob’s Big Boy.

Ces habitudes répertoriées comme un album de manies ne le sont pas par ordre alphabétique de substances mais de noms propres (de toqués). Le lecteur passe ainsi des douches que prend Woody Allen chaque fois qu’il est en panne d’inspiration aux laxatifs qu’avalait Louis Armstrong pour pouvoir dormir ; puis on découvre ou redécouvre les rituels d’Asimov, de Jane Austin, etc. jusqu’à Y comme Yeats qui clôt cet alphabet de tics, rites et tocs.

David Lynch, “I like things to be orderly. For seven years I ate at Bob’s Big Boy
David Lynch, “I like things to be orderly. For seven years I ate at Bob’s Big Boy »

L’anthologie s’offre comme une série de mini biographies sous l’angle de ces tics comme autant de biographèmes — ces « détails » qui, pour Barthes toujours, concentrent et exemplifient une vie (sur ce sujet lire le très bel article d’Alexandre Gefen, Le Jardin d’hiver (« les biographèmes de Barthes ») sur Fabula). La liste alphabétique mêle les siècles, les pays, les pratiques artistiques pour laisser apparaître, comme une ligne de fond, quelques addictions communément partagées (le café, la nicotine, l’alcool), un rapport problématique au sommeil, le besoin criant de trouver un emploi du temps  — routine disent justement les anglo-saxons — qui cadre, comme une forme de contrainte oulipienne : trouver sa liberté dans les règles, pour mieux les transgresser. C’est le paradoxe même du rituel qu’évoque Stephen King dans On Writing, cité page 150 :

« Le programme qu’on se fixe — commencer à peu près à la même heure tous les jours, s’arrêter quand on a ses quatre pages sur disque dur ou sur papier — sert à s’habituer, à se préparer et à rêver, comme on s’apprête à dormir en se couchant à peu près à la même heure tous les soirs, pour suivre toujours le même rituel. En dormant comme en écrivant, on apprend à rester immobile, tout en entraînant son esprit à s’affranchir de la pensée rationnelle monotone de la vie quotidienne ».

C’est dans un laboratoire de la création que nous invite Mason Currey, dans une galerie d’artistes en promeneurs, en pyjamas ou robes de chambre, piliers de bars parfois, souvent torturés, toujours angoissés. Lui-même raconte, dans son Introduction, comment il a commencé à collectionner ces rituels : en 2007, alors qu’il devait rendre un papier à une revue d’architecture, il est pris de ce qu’il nomme « une crise de procrastination », que d’autres désignent par l’angoisse de la page blanche ou la panne d’inspiration. Les dénominations sont nombreuses, le fait têtu : rien ne vient. Currey commence alors à glaner des anecdotes comme autant d’antidotes à sa panne. Il finit par ouvrir un blog, Daily Routines, avant de fouiller sa documentation pour écrire ce livre, à partir d’extraits d’entretiens, journaux intimes, mémoires et autobiographies, répertoriés en notes. L’ensemble, publié en 2013 chez Knopf, se veut une collection de ces « acrobaties » qu’évoquait Kafka dans une lettre à Félice Bauer, en 1912, pour tenter d’échapper à la tyrannie du quotidien. Ce qui ne concerne pas que les artistes, on en conviendra aisément…

Mason Curry, Tics et tocs des grands génies, traduit de l’américain par Aline Weill, éd. Autrement, 2015, 286 p., 16 € 90

Et, comme Diacritik ne voudrait pour rien au monde manquer une occasion d’évoquer le génial Tom Gauld, l’un de ses dessins pour conclure :

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