Cemetery of Splendour

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Cemetery of Splendour, à la lueur d’Apichatpong Weerasethakul

« L’œil est l’organe d’expression du sentiment »
Novalis

« La politique porte sur ce qu’on voit et ce qu’on peut en dire,
sur qui a la compétence pour voir et la qualité pour dire,
sur les propriétés des espaces et les possibles du temps. 
»
Jacques Rancière

Dans un hôpital qui occupe les vestiges d’une ancienne école et qui gît sur un cimetière de millénaires rois guerriers, des soldats de l’armée thaïlandaise dorment, atteints de la maladie du sommeil. De temps en temps ils se réveillent puis, soudainement, comme appelés par une puissance invisible, ils se rendorment poursuivant leur vie dans les rêves. Mais à Khon Kaen, ville où a grandi Apichatpong Weerasethakul, il n’y a pas que ces soldats qui sont installés dans cette zone frontalière entre réel et irréel, tout est sujet à dépasser le mur figé de la raison pour aller explorer d’autres mondes. Au spectateur d’accepter de faire une expérience cinématographique hors du commun, de se sentir concerné par l’hypothèse d’un autre univers, d’un autre cinéma.

Ainsi, près avoir admis la transformation d’un amant en tigre parlant en voix off dans Tropical Malady (Prix du Jury à Cannes en 2004), ou encore l’existence d’une sorte de singes aux yeux rouges-laser qui traversent Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures (Palme d’Or à Cannes en 2010), est-il tout à fait plausible de croire à une présence animalière informe et lacustre qui côtoie à la fois de vieilles statues de dinosaures ainsi que des poules et des poussins se promenant dans l’hôpital du sommeil dans Cemetery of splendour (Un certain regard, Cannes 2015).

Et il est encore plus plausible de suivre, sans se poser de questions, les nombreux chemins qu’emprunte Jen (Jenjira Pongpas Widner), infirmière bénévole, pour atteindre Itt (Banlop Lomnoi), le soldat sans famille. Grâce à une jeune médium, Keng (Jarinpattra Ruengram), Jen pourra explorer un ancien palais royal que Itt, dans son sommeil, désire lui montrer. Pour cette expérience, Keng intègre l’esprit de Itt et le représente sur scène. L’homme devient femme pour pouvoir jouer le rôle de l’initiateur à l’invisible.

A l’écran, le spectateur assiste dès lors à la découverte d’un palais qui se dérobe à son regard mais que les personnages peuvent percevoir. Keng-Itt ouvre les portes immatérielles d’un salon de musique ou celles de la salle du trône ; les deux femmes s’étonnent devant la beauté d’une baignoire et s’amusent à se regarder tour à tour dans un miroir séculaire. De son côté Jen montrera à Keng-Itt l’installation de véritables orchidées qu’elle a créée à même un arbre, dans la forêt, juste en passant sur le chemin du palais secret. Jen, Itt et Keng réinvestissent ainsi le monde réel en l’habitant en fantômes. Comme si toutes ces réalités, qui devraient normalement être séparées, convergeaient, se mélangeaient, correspondaient. Keng entre naturellement dans le mouvement des corps endormis des soldats pour qu’ils communiquent avec un membre de leur famille, à qui elle peut livrer les rêves de ceux-ci, leurs pensées, des bribes de leurs vies antérieures.

llmlOn l’a compris, Cemetery of splendour est une œuvre chamane, une œuvre qui nous invite à aller à la rencontre de la pensée cosmique qui la bâtit. Et avec ses tours de passe-passe, elle tente de libérer notre vision de toute préconception. A la fois réalisateur, architecte et artiste visuel, Apichatpong Weerasethakul devient ici médecin, devin, intercesseur. Il nous invite à voir, et à s’entrainer à voir au-delà du visible. Le film que Jen et Itt ont choisi, est un film thaïlandais de genre, où l’action et le rythme coupent le souffle, où les monstres et les humains défilent en subissant plusieurs transformations. A l’opposé, se place à l’évidence la lenteur de Cemetery, majoritairement tourné en plans fixes qui exténuent presque l’œil du spectateur. Lorsque Jen et Itt se lèvent avec les autres spectateurs après la fin de la séance, demeurant debout devant l’écran noir, ils deviennent notre miroir. Et ils nous convoquent à regarder. A nous voir regarder. Ce ne sera donc pas un hasard si à la fin de cette séquence de cinéma dans le cinéma qui joue la réflexivité ad libitum, le plan fixe, jusqu’à ce moment seule rhétorique de la pellicule, est soumis à la puissance chamane de l’œuvre. Depuis une plongée sur les nombreux et labyrinthiques escalators au centre desquels trône l’enseigne « Théâtre », on assiste à la sortie de la salle de Itt endormi, accompagné par Jen. Le passage de la salle de cinéma, lieu de rêve, à la salle de l’hôpital des rêves, s’effectue à travers un long et stupéfiant fondu-enchaîné. Du mouvement mécanique et perpétuel des escalators inondés par la lumière blanche des néons, tels des planètes autour de cette étoile cinéma/théâtre, on passe à la vision d’une installation artistique contemporaine, celle des lampes fluorescentes, changeant de couleur selon l’activité onirique des dormeurs. Le travail esthétique sur la lumière infléchit et réfléchit le regard du spectateur d’autant que cette lumière se répand sur la ville qui semble aussi plonger dans le sommeil sous ces douces mutations chromatiques. La vie dans Cemetery s’accomplit sans limites d’espace, de temps, de matière, de genre, dans une conception d’univers pluriels, d’existences multiples, de regards croisés, de regards toujours nouveaux.

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Entre l’image d’ouverture du film où l’on voit une pelleteuse creuser la terre juste à côté de l’hôpital, et la dernière image où Jen est immobile, les yeux grands ouverts – Keng lui avait dit que pour sortir d’un rêve, il fallait écarquiller les yeux – la pellicule nous amène à saisir plusieurs phénomènes. On s’engage à voir, comme atteints d’inédits symptômes de la vue : la rencontre de Jen avec les déesses laotiennes qui de statues se font chair, la séance de méditation à laquelle le spectateur voudrait participer mais il lui faudrait fermer les yeux et accepter de quitter l’image filmique ou encore la lecture impossible pour le public français, du journal de Itt que Jen feuillette. Signes fantômes, signes caméléons, signes talisman.

L’Œil désormais suspendu au dessus de Cemetery pourra aussi observer la vie des substances organiques : un plan sur l’urine des soldats endormis, un homme qui défèque dans la forêt, une crème miraculeuse qui a l’odeur du « foutre », un mélange de baies de goji et de ginkgo qui serviront de rencontre extatique entre Kent-Itt et Jen. Chaque élément de ce récit initiatique nous conduit à dépasser la condition humaine, individuelle, pour atteindre une perspective autre. L’immersion dans la vie originaire est nécessaire au renouvellement de l’être, à la délivrance de l’illusion charnelle. Jen guérira-t-elle de sa blessure à la jambe ? Itt pourra-t-il un jour se réveiller et démissionner de son métier de soldat pour devenir vendeur de gâteaux ? Les innombrables figures qui se placent tels des spectateurs devant le lac de Khon Kaen finiront par voir ce qu’ils cherchent à voir ? La réponse est peut-être dans la voix de Jen qui observant des enfants jouer au football parmi les amas de terre creusée, finira par dire : « Maintenant je vois clair : il n’y a rien au cœur du royaume, au-delà des rizières il n’y a rien. »

Tous ces rituels, toutes ces épreuves auraient pour but de faire oublier le présent. Un présent politique notamment que le réalisateur ne peut tolérer dans son pays, ce gouvernement autoritaire qui ne cesse de s’endurcir (le putsch militaire en Thaïlande au eu lieu en mai 2014). Apichatpong Weerasethakul avoue que Cemetery of splendour est le dernier film qu’il envisage de tourner dans son pays, c’est la raison pour laquelle il est revenu sur les lieux de son enfance.

Apprenons donc ce langage nouveau du voir qui est au cœur de toutes les œuvres du réalisateur, regardons bien avec lui, devenons avec ses fantômes ces revenants capables de pénétrer toute zone cosmique, là où seuls les morts, les dieux et l’Art ont accès. A la lueur d’Apichatpong Weerasethakul, il y a le partage du sensible.

Si3CEMETERY OF SPLENDOUR (RAK TI KHON KAEN) de Apichatpong WEERASETHAKUL
THAÏLANDE, ROYAUME-UNI, ALLEMAGNE, FRANCE, MALAISIE
2015 – 122 minutes — en salles
Acteurs : Jenjira Pongpas Widner (Jen), Banlop Lomnoi (Itt), Jarinpattra Ruengram (Keng)