Comment ne pas convoquer Flaubert et son Éducation sentimentale pour évoquer La Tannerie, le quatrième et formidable roman de Celia Levi qui vient de paraître en poche dans la collection « Souple » des éditions Tristram ? La comparaison ne vise pas à l’écraser du poids d’un chef d’œuvre mais à montrer combien, dans ce livre comme dans nombre de grands récits contemporains, la structure de l’histoire, la chronique comme les interrogations portées par le romanesque puisent dans les grands romans du XIXe siècle, qu’ils en sont volontairement indissociables.
Christine Marcandier
Christophe Boltanski est le romancier de vies réelles passées sous silence, des strates et documents qui gardent leurs traces. L’écrivain les exhume pour retrouver un récit souterrain et oublié pourtant articulé à la grande histoire et aux scansions sociales et politiques de nos présents. Après Minerais de sang, La Cache, Le Guetteur, Personnes, qui sont autant de dévoilements du tu, le voici qui plonge dans les archives d’un homme qui a documenté sa vie via 369 photomatons pris de lui-même entre 1970 et 1974. Le « roman-photo » de Jacob a atterri aux puces, il est confié à l’écrivain qui interroge ce geste artistique ou narcissique étrange, cette démultiplication de soi par un homme dont on ne sait rien : espion ? acteur ? steward ? Qui était Jacob, depuis quelle échelle l’écrire ?
Retour place de l’Étoile, de nuit, pour un tour de l’Arc de triomphe automobile en vidéo et quelques photographies.
Évidemment, on ne présente plus Joyce Carol Oates, tant son œuvre est présente et déterminante dans le paysage littéraire contemporain. Que peut faire la ou le critique face à cette œuvre pléthorique et d’une telle ampleur ? S’agit-il de dire quelques mots de tel ou tel livre, d’en signaler la sortie au moyen des phrases habituelles empruntées à la rhétorique du marketing et de la com ?
Danser au bord du monde : le titre du livre d’Ursula Le Guin cité en exergue du dernier roman de Céline Minard pourrait en être la ligne de force comme de basse. Mais Plasmas ne se laisse pas saisir si simplement : tout de brisures et réflexions, d’échos et combinaisons, le récit déroute autant qu’il fascine, à l’image d’un univers aux lignes (dés)accordées. Si Céline Minard réinvente la forme du livre-monde, comme le suggère la quatrième de couverture de Plasmas, c’est bien dans la concentration et l’éclatement, seules formes possibles pour dire le chaos qu’est et sera notre univers, dans un récit qui le ressaisit comme une danse.
L’œuvre posthume de Christo et Jeanne-Claude, L’Arc de triomphe emballé (wrapped), projet artistique datant des années 60, est désormais achevée, et visible jusqu’au 3 octobre 2021, place Charles de Gaulle, devenue Place de la toile ou Place Christo et Jeanne-Claude pour l’artiste « plaqueticien » Christophe Verdon.
À l’envers la mer dans le roman de Marie Darrieussecq, à l’envers ceux qui tentent d’y (sur)vivre, à l’envers nos espoirs et nos repères. Qui serait un héros aujourd’hui ? « We can be heroes, just for one day », chantait David Bowie, en exergue du livre, une chanson qui revient au cœur du roman, Bowie qu’on écoutait sans savoir « ce que ça voulait dire ». On avait beau « traduire mot à mot, non », on ne savait pas alors. « Le plafond tournait », comme la planète. Mais rond, vraiment ?
« Tôt ou tard, tout devient télévision », écrivait J. G. Ballard, en épigraphe de Par les écrans du monde de Fanny Taillandier, qui vient de paraître en poche aux éditions Points. Tout semble désormais créé pour être vu, selon les règles d’une culture du spectacle, d’une mise en images et d’une spécularité discursive généralisée dont le 11 septembre aura été l’acmé.
Un jour Marie Darrieussecq a perdu le sommeil, qu’elle pensait pourtant son ombre. Dans Pas dormir, l’autrice se plie aux scenarii alternatifs que lui dictent ses insomnies : penser, lire, écrire, chercher ce qu’une trinité tutélaire (Kafka, Cioran, Proust) et tant d’autres auteurs ont eux aussi traversé. Ce livre est « le résultat de vingt ans de voyage et de panique dans les livres et dans mes nuits ». Mais il est surtout une manière radicalement autre de se dire, une forme d’autobiographie par l’insomnie qui échappe à toute limite formelle parce que son sujet est, en définitive, l’éveil, à soi et au monde.
Reportage photo et vidéo place de l’Étoile à Paris, dimanche 12 septembre 2021, alors que les équipes de Christo et Jeanne-Claude empaquettent l’Arc de Triomphe et que les cordistes ont commencé à dérouler les 25000 m2 de tissu, sous la direction de Vladimir Yavachev, neveu et bras droit de Christo. Le projet remonte à 1962-1963 (cf. les premières photographies réalisées lors de l’exposition Paris ! au Centre Pompidou du 1er juillet au 20 août 2020). Selon le souhait de Christo, le projet voit sa réalisation s’achever alors que les deux artistes ont disparu. L’Arc de Triomphe empaqueté sera visible du samedi 18 septembre au dimanche 3 octobre 2021.
« Peut-être n’y a-t-il pas là un parcours, seulement l’intermittence entre le probable et l’improbable »
(Le Stade de Wimbledon)
Daniele Del Giudice (1949-2021) était un marchand de temps comme un arpenteur, soit un alchimiste du récit. Italo Calvino avait qualifié Le Stade de Wimbledon de « livre insolite », et cet adjectif pourrait convenir à chacune des œuvres de l’écrivain italien disparu le 2 septembre dernier. Insolites, elles le sont au sens étymologique du terme : chaque récit de Daniele Del Giudice est un décollage vers l’(in)connu et, pour de nouveau citer Calvino, une « nouvelle approche de la représentation, du récit, selon un nouveau système de coordonnées ».
On aurait pu penser la vogue des vies imaginaires dépassée, l’exofiction tarie après une grosse décennie commmerciale épuisant le genre. À lire les romans de la rentrée littéraire 2021, on en est loin : du journal fictif de la mère d’Antonin Artaud à la vie spéculative de l’astronome danois Tycho Brahe, en passant par Les Vies de Jacob, le choix est large. Si la production ne brille généralement pas par sa singularité et ne dépasse pas la portée littéraire d’une fiche Wiki, quelques romans font exception. Parmi eux, Les Vies de Chevrolet de l’écrivain suisse Michel Layaz, aux éditions Zoé.
« Jacqueline Jacqueline, c’est le titre » mais c’est aussi « très bien comme fin ». Le prénom de l’aimée est un seuil pour Jean-Claude Grumberg, le début de tout comme un dénouement impossible, le refus de ce que la mort impose, après soixante ans d’un couple d’« agrafés ». Comment dire et partager ce qui dépasse l’entendement ? Qu’une telle femme l’ait aimé, que cet amour ait duré et ait pu être interrompu par la mort ? Tout est « impartageable » et tant mieux, répond Jacqueline à Jean-Claude Grumberg dans ce livre qui est tout entier un dialogue avec elle. « Sinon chaque être humain dès la naissance serait écrasé sous l’Himalaya des souffrances du monde ».
« C’est dommage que tu ne sois pas une vraie psy, me dit mon mari, on serait riches » : Lizzie n’est en effet pas psy mais bibliothécaire à Brooklyn, un poste d’observation rêvé de nos vies contemporaines. Elle a une vie « remplie de gens » et croque celles et ceux qui viennent emprunter des livres, mais aussi les gens qu’elle croise dans la rue ou dont elle traque les conversations dans les cafés ; elle dit son quotidien de mère, de femme et de sœur, raconte nos vies et la marche du monde par bribes et éclats qui finissent par composer une fresque de nos modernités aussi fantasque, lucide et tragiquement drôle que le furent les Nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon au siècle dernier.
Le 5 juin 1985, Gwendolyn Ann Turnbough est assassinée par son ex-mari. Trente ans après ce crime, sa fille Natasha Trethewey revient sur ce moment qui a « disloqué » sa vie et profondément marqué son écriture sans qu’elle parvienne encore à affronter directement ce déchaînement de violence qui, au-delà du drame privé, concentre les failles et déchirures états-uniennes, de la question raciale aux féminicides en passant par les traumas militaires. Memorial Drive paraît en France dans une traduction remarquable de Céline Leroy qui rend les souffles et les failles, les déchirures comme les pulsions de vie de Natasha Trethewey, sa quête d’une vérité intime au-delà d’une forme de réparation.