Flaubert, adolescent incandescent : Mémoires d’un fou

© Fayard / 1001 nuits

Les éditions 1001 nuits livrent une nouvelle édition de l’éblouissant Mémoires d’un fou dont l’écriture fût initiée par Flaubert à l’âge de quinze ans et qu’il achèvera à l’hiver 1838.

Être expert en navigation dans le temps et avoir la possibilité de retrouver tous les instants de sa vie en un éclair et à n’importe quel âge : c’est ce genre de folie que dit ce récit signé par un Flaubert adolescent semblant avoir tout vécu. À la fin de sa vie – son journal en témoigne – il peut être illuminé comme s’il posait son regard sur la campagne normande pour la première fois. De quel genre de passage spécial dans le temps parlons-nous ici ? On peut avancer les mots autobiographie précoce si l’on veut mais il s’agit avant tout de s’adonner massivement à la littérature, de vivre uniquement à partir de cette visée. Flaubert est un forçat, qui opère très tôt une mise en joue radicale de la société. « …je ne suis pas entré (comme on dit) dans la société, car elle m’a paru toujours fausse et sonore, et couverte de clinquant, ennuyeuse et guindée. » Il se consacre exclusivement à la lecture, à la concentration. Départ canon ! Flaubert évoque son destin d’écrivain comme s’il était déjà derrière lui.

Régis Jauffret écrit dans sa préface « On sort à peine de l’enfance mais on a cru tant souffrir, on a tant joui en rêve, on a tant imaginé l’existence qu’on s’assoit à son bureau d’écolier pour rédiger ses mémoires comme la soixantaine dépassée Chateaubriand et Casanova. » Ambition démesurée, euphorique et touchante. « J’ai lu, j’ai travaillé dans l’ardeur de l’enthousiasme…. j’ai écrit… comme j’étais heureux alors ! – comme ma pensée, dans son délire, s’envolait haut dans ces régions inconnues aux hommes, où il n’y a ni monde, ni planètes, ni soleils; j’avais un infini plus immense, s’il est possible, que l’infini de Dieu, où la poésie se berçait et déployait ses ailes dans une atmosphère d’amour et d’extase, et puis il fallait redescendre de ces régions sublimes vers les mots, et comment rendre par la parole cette harmonie qui s’élève dans le cœur du poète et les pensées de géant qui font ployer les phrases comme une main forte et gonflée fait crever le gant qui la couvre ! »

Le jeune Gustave sent dès la rédaction de ces Mémoires qu’il va posséder ce genre de main forte. Il serre les doigts et écrit que le Dieu catholique est en train de mourir. « Cette religion a duré deux mille ans et voilà qu’elle s’épuise, qu’elle ne suffit plus, et qu’on s’en moque, – voilà ses églises qui tombent, ses cimetières tassés de morts et qui regorgent. » Mais peut-être – ruse aussi inouïe que tragique – est-il en train de renaître sous une forme bien avilie, depuis le cœur de l’empire de la technique en pleine expansion. « L’humanité s’est prise à tourner des machines, et, voyant l’or qui en ruisselait, elle s’est écriée : C’est Dieu. Et ce Dieu-là, elle le mange. » À envoyer, pour rire un bon coup, sous forme de texto à Emmanuel Macron qui appelle au moment exact où ce papier s’écrit à « réindustrialiser la France pour redevenir une grande nation d’innovation ». Ambiance en France au premier quart du XXI siècle ? La même qu’au deuxième du XIXe : « Nous sentons autour de nous un froid de sépulcre. » C’est le début du livre mais déjà la fin du monde s’avance. Flaubert se fait voyant et vraiment pourrait écrire une tribune décroissante dans Libé demain matin.

« Après avoir passé sa vie dans les palais et usé ses pieds sur les dalles des grandes villes, l’homme ira mourir dans les bois. La terre sera séchée par les incendies qui l’ont brûlée et toute pleine de la poussière des combats; le souffle de désolation qui a passé sur les hommes aura passé sur elle, et elle ne donnera plus que des fruits amers et des roses d’épines, et les races s’éteindront au berceau, comme les plantes battues par les vents qui meurent avant d’avoir fleuri. Car il faudra bien que tout finisse et que la terre s’use à force d’être foulée. Car l’immensité doit être lasse enfin de ce grain de poussière qui fait tant de bruit et trouble la majesté du néant. Il faudra que l’or s’épuise à force de passer dans les mains et de corrompre. »

À cette époque, Flaubert était fou. Empli par l’amour pour Elisa Schlésinger, mariée et de onze ans son aînée, alias Marie Arnoux quand elle débarque dans le plan mythique de la rencontre de L’Éducation sentimentale. Remember, « Ce fut comme une apparition. Elle était assise, au milieu du banc, toute seule ; ou du moins il ne distingua personne, dans l’éblouissement que lui envoyèrent ses yeux. » Dans ces Mémoires, voici qu’on observe la version non-masterisée de ce tube mondial. Flaubert tombe sur la belle Maria dans une salle d’auberge en Picardie. La collusion tellurique est précise et s’il ramasse son châle dans l’Éducation, c’est dans la scène originelle un manteau :

« Monsieur, je vous remercie bien de votre galanterie. »
Je me retournai.
C’était une jeune femme assise avec son mari à la table voisine.
« Quoi donc ? lui demandai-je, préoccupé.
— D’avoir ramassé mon manteau : n’est-ce pas vous?
— Oui, madame », repris-je, embarrassé.
Elle me regarda.
Je baissai les yeux et rougis. Quel regard, en effet! Comme elle était belle, cette femme! je vois encore cette prunelle ardente sous un sourcil noir se fixer sur moi comme un soleil.

Tout agit dans la rencontre avec Elisa-Maria-Marie comme une convocation de l’être de Flaubert qui insiste d’ailleurs dans l’imparfait du verbe : « J’étais immobile de stupeur comme si la Vénus fût descendue de son piédestal et s’était mise à marcher. » Vraiment, par l’intermédiaire de cette femme, il est en train d’advenir : « J’étais dans l’étonnement du cœur qui sent sa première pulsation. J’étais comme le premier homme quand il eut connu toutes ses facultés. » En somme : « C’était tout le charme d’un rêve avec toutes les jouissances du vrai. » Ainsi pourrait se définir le fameux réalisme flaubertien. Viennent ensuite deux sœurs anglaises et un jeu de la balançoire où Fragonard semble passer comme un ange. Des réflexions rousseauistes sur la place de l’homme dans le monde et sur sa contradiction avec le néant, sur la possibilité de faire le mal et de glisser dans le vice. Si Flaubert revient à la fin du texte vers l’obsession contemplative de Maria, c’est pour formuler un adieu qui s’adresse autant à elle qu’au magma romantique dix-neuvièmiste dont il est en train de s’extraire. Reste un écrivain novice éblouissant qui se tient tout entier dans la suprême décision de dédier sa vie à l’art. « L’art ! l’art ! quelle belle chose que cette vanité. S’il y a sur la terre et parmi tous les néants une croyance qu’on adore, s’il est quelque chose de saint, de pur, de sublime, quelque chose qui aille à ce désir immodéré de l’infini et du vague que nous appelons âme, c’est l’art. »

Gustave Flaubert Mémoires d’un fou, Préface de Régis Jauffret, postface de Florence Gravas, éditions 1001 nuits, octobre 2021, 120 p., 4 € — Lire un extrait