Régis Jauffret : « La mémoire des morts va, vient, danse, exécute des sauts périlleux » (Le dernier bain de Gustave Flaubert)

Le dernier bain de Gustave Flaubert (bandeau)

Le 8 mai 1880, Gustave Flaubert prend un bain — moment quotidien et ordinaire, sauf ce jour-là, puisque l’écrivain meurt une heure plus tard d’une attaque cérébrale sans doute précédée de l’une de ses coutumières crises d’épilepsie. La scène traverse, têtue, le dernier (et puissant) roman de Régis Jauffret, Le dernier bain de Gustave Flaubert, récit de cette fin et des pensées qui traversent l’écrivain, roman d’une dernière heure qui condense une vie et une œuvre. Qu’est-ce que mourir pour un écrivain ?

« Il échangeait ses œuvres complètes contre un matin neuf » : l’exergue n’est pas signé mais le lecteur le retrouve, devenu phrase de la deuxième partie du livre, avec une légère variation : « il échangerait soudain tous ses livres contre un matin neuf ». L’inéluctable s’accomplit, Gustave agonise et certes il restera Flaubert, lu et relu, commenté, analysé, disséqué mais l’homme donnerait bien « Bouvard, Bovary, Salammbô, Hérodias, Pécuchet, madame Arnoux, Félicité, saint Antoine, personnages de langage dont des générations se gaveraient », contre une heure, encore un matin. La pensée l’obsède, « il échangeait ses œuvres complètes contre une seule minute », reprend Régis Jauffret. Ici s’exprime un double enjeu articulé, existentiel et textuel. Qu’est-ce que l’œuvre quand l’homme meurt ? En quoi cette scène et cette pensée récurrente peuvent-elles donner naissance à un autre livre, cette fois signé Regis Jauffret, ce « matin neuf » que l’écrivain contemporain offre au grand aîné ?

Flaubert est ici l’homme qui a écrit — et on le voit à l’œuvre, des premiers essais offerts à sa mère à Bouvard et Pécuchet, on le voit gueuler, traquer les doubles génitifs ignobles, coucher sur papier son « désespoir exubérant », n’aimer Louise que de loin, par écrit. Mais Flaubert est d’abord l’être de chair qui a vécu, connu les crises d’épilepsie, les abcès dentaires et la syphilis, qui a souffert, aimé, baisé : il est un corps qui reprend vie dans les mots de son « scribe » avant d’inéluctablement de nouveau la perdre. La scène d’Elsa sortant de l’eau à Trouville, en juillet 1836, qui hante l’homme et infuse ses Mémoires d’un fou comme L’Éducation sentimentale serait alors l’articulation de l’existence et des livres. Mais la biographie est ici, avant tout, bios, vie, dans ce qu’elle a de plus concret et charnel, l’écrit (graphein) est second.

C’est donc depuis une fin, cette mort le 8 mai 1880, que tout recommence pour entrer dans une boucle infinie. L’incipit du livre de Jauffret est comme le refus de l’explicit de la vie de Gustave Flaubert, un seuil qui se donne à écrire et lire dans les deux sens : fin et recommencement. Flaubert est avec nous, juste un peu au-dessus, il est le « Je » de la première partie, voix incarnée, depuis Croisset acheté 35 ans auparavant par son père. « Je » raconte la « béatitude » dans sa baignoire, le voyage en train à Paris prévu pour le lendemain. L’avant-veille « Je » a même enfin achevé le dernier chapitre du tome I de Bouvard et Pécuchet. L’œuvre demeurera cependant à jamais inachevée, comme une existence interrompue trop tôt, ce que refuse Jauffret qui redonne vie et voix au « Je » de Flaubert.

« Toujours mieux vaut exister que ne pas »

Les discours sur le mode un grand écrivain ne meurt jamais, c’est bien beau, mais pour l’auteur qui ne connaîtra plus de nouveaux matins, cela change quoi, l’immortalité de l’œuvre ? La méditation de Jauffret est sublimement crépusculaire, d’écrivain à écrivain, de chair à chair. Comme une ample vanité, elle dit les morts, les cadavres de l’hôpital de Rouen (« fond de l’air que nous respirions »), la mort du père, celle d’Alfred le Poittevin amant et amour d’une vie (qui le « laissera amputé à jamais »), celle de sa sœur Caroline (sonnant « le glas de la possibilité du bonheur »), celle de Flaubert qui les condense toutes. Le livre de Jauffret est hanté par les corps et les fins, la vie dans ce qu’elle a de plus matériel, avec de belles réflexions sur la médecine de l’époque. Flaubert, mort donc désormais sans corps, en est « réduit à camper dans la tête du signataire de ce livre ».

Face au « Je » de Flaubert dans son bain, voyant défiler sa vie et ses personnages, le « vous » de Jauffret arrivant à Rouen dans « une avenue à mon nom ». C’est Flaubert qui raconte Jauffret, le regarde prendre le train retour d’un aller que « Je » n’a jamais pu faire. Cet aller et retour ferroviaire, c’est plus largement le passage de relais d’un auteur à l’autre, d’une œuvre à l’autre, d’un siècle à l’autre. La ronde des pronoms personnels est elle aussi proprement étourdissante dans ce livre, avec une fusion folle qui s’opère page 82. « Je » dit Flaubert qui raconte sa vie, commente le passage du temps, parle numérisation et drone, invite le lecteur à consulter Internet pour en découvrir plus sur certains moments qu’il ne peut développer. Tout a été dit, trop. Il faut donc écrire Flaubert autrement, retisser le passage du « Je » au « Il ». Ne pas tomber dans le piège des biographies existantes ou de la redite, plutôt creuser l’énigme d’une fin. « Un défunt ne prend pas la peine de se manifester pour reproduire Wikipedia. Je vous donne ici des phrases de mon cru dont le plus souvent vous ne trouverez trace ni dans mes œuvres ni dans ma correspondance ni d’une façon générale dans aucune archive. Deux siècles après sa naissance un auteur doit se renouveler ». Le Flaubert personnage de Jauffret est conscience au présent, il est parmi nous, figure atemporelle de la littérature comme absolu contemporain.

« La réalité attend d’être décrite pour être »

C’est là le riche paradoxe du livre de Jauffret, écrit depuis le réel mais qui refuse l’archive factuelle. Dans Le dernier bain de Gustave Flaubert, comme dans Le Rouge et le Noir d’un Stendhal ou L’Éducation sentimentale d’un certain Flaubert, le document est « ingéré », il ne s’exhibe pas et ne souligne pas les coutures du baroque tissu. Il est là, au cœur de la prose, dans la chair même du texte. Rien n’est donc absolument vrai ni totalement faux mais bien au creux de ce que peut atteindre le roman : « l’imagination est un outil pour en savoir davantage que le réel ne sait ». Jauffret écrit Flaubert dans les blancs de sa vie — une partie de la correspondance sauvagement détruite ou ces souvenirs d’enfance jamais écrits. À travers des congruences de scènes et précipités de sensations et associations d’idées, une mémoire capricante, Jauffret nous offre un imaginaire vivant, un ample « souvenir inventé » plus vrai que la « réalité vieillotte » du « passé officiel ».

Et dans les traits du géant toujours là, c’est bien sûr Jauffret que l’on retrouve. Non en ce qu’il aurait l’outrecuidance de se poser en double contemporain du génie du XIXe siècle : sa place est ailleurs, consciemment autre — « il ne s’agit pas une seule seconde de se prendre pour l’ombre de Flaubert » mais bien d’« écrire Flaubert en assumant d’être atteint du syndrome de la fiction. Ne pas se contenter du réel, quant à Flaubert il n’a pas besoin de moi pour exister ».

Jauffret est ici lui-même, celui qui n’ose pas demander à s’asseoir dans le fauteuil de l’aîné, Régis interrogeant la condition d’écrivain via Gustave. Sans doute faut-il en effet distinguer ainsi l’homme (Gustave) de l’auteur consacré (devenu nom de famille et marque, voire investissement financier pour la famille Flaubert). Le procès de Madame Bovary permet, par extension, des réflexions sur le procès inique dont Jauffret a été l’objet pour La Ballade de Rikers Island, à travers la fable du « violiste ». Les colères et revendications des personnages de Flaubert venant réclamer leur dû, une place plus forte et immédiatement valorisante alors que leur auteur agonise, sont aussi une manière pour Jauffret de réfléchir à cette drôle de notion, pas unilatéralement narratologique, de personnage quand une personne de chair est en embuscade derrière, ou que l’écrivain doit affronter la « population de ses personnages ». Surtout il s’agit là de douloureusement interroger sa propre fin, le devenir de son œuvre, dans un Chutier final qui est comme l’envers du livre, son laboratoire comme son extension. En ce sens Le dernier bain de Gustave Flaubert est un art du roman et une autobiographie allographe de Jauffet, une autobiographie d’autrui, un « Je  est un « Il ».

Régis Jauffret, Le dernier bain de Gustave Flaubert, éditions du Seuil, mars 2021, 336 p., 21 €