Récits d’enquêtes (1) : Manon Gauthier-Faure (Les Fantômes du lac)

Deux sœurs ont été retrouvées noyées dans un étang. On raconte qu’elles se tenaient encore par la main, qu’elles portaient leurs tenues blanches de communiantes. Leur mort, en 1978, hante moins les mémoires que les lieux. Elles apparaissent encore aux résidents d’un Ehpad de Varin-le-Haut, un petit village de la Marne. Le fait divers, « coriace », tient en trois lignes, cependant assez denses et mates pour fasciner Manon Gauthier-Faure, spécialiste des Pièces manquantes, titre de son précédent livre aux éditions Marchialy.

Quand Manon Gauthier-Faure se rend dans le village, elle ne sait rien ou presque. L’histoire est aussi effacée que présente : les petites filles seraient devenues des spectres, elles seraient parfois guettées par le fantôme d’un ogre aux bottes rouges, elles hanteraient la maison Beausoleil, l’Ehpad du village. Le fait divers semble être le point d’orgue d’une chronologie tragique inaugurée au XVIIe siècle, des histoires de noyades, de corps longtemps cachés dans remplis boueux et les eaux sombres tant la Marne et l’étang aux « allures de plaie ouverte » semblent dicter leur propre loi au lieu. Mais elles, ces sœurs noyées qui n’ont pas fait la une des journaux, que les habitants du village (hors les anciens de l’Ehpad) semblent avoir oubliées et enfouies dans leur silence, qui étaient-elles ?

Au début de son enquête, Manon Gauthier-Faure ne connaît pas même le nom des deux fillettes, l’archive est quasi inexistante, ne demeurent que des témoignages de phénomènes paranormaux et récurrents et la chape de plomb du silence des rares témoins. Le travail sur ce fait divers si frappant et pourtant si mince va durer deux ans. L’autrice rassemble des histoires, rencontre des habitants du village, apprend que les corps repêchés des deux jeunes filles ont reposé dans la chambre mortuaire de l’Ehpad. Elle retrouve les noms, les dates de naissance et de mort, les témoins, elle écoute ce qu’on lui raconte, on lui montre même une photo des deux spectres dans un couloir de l’Ehpad mais elle bute sur une question lancinante : « Est-ce que j’y crois, moi, à ces histoires ? ».

La mairie n’a pas conservé les documents, les articles dans la presse (L’Union et France 3 Reims — dont on suppose qu’il s’agissait de FR3, de fait) sont rares, les témoignages des villageois contradictoires et souvent à charge contre les parents — et, comme il se doit, surtout contre la mère. « La mort des petites filles n’a pas quitté les esprits, mais le reste semble s’être évaporé ». Comment écrire et même qu’écrire quand il n’y a rien ?

Le récit d’enquête de Manon Gauthier-Faure se compose depuis l’incertitude et illustre qu’un fait divers hante toujours les lieux qui l’ont vu surgir. Ici le hanter les esprits est littéral : les résidents de la maison Beausoleil sont catégoriques, ils voient les petites filles passer dans les couloirs, parfois jouer. Ces spectres donnent forme, dans leur évanescence, à ce qu’est cette enquête : une écriture factuelle sur des faits qui échappent à toute archive comme à toute rationalité ; l’incarnation, dans un texte, d’éléments désincarnés — l’angoisse, la rumeur, les souvenirs contradictoires, la croyance ou non au « paranormal, matière évanescente par excellence ».

Rapidement Manon Gauthier-Faure comprend, elle l’écrit dans la note qui ferme son livre que « ce livre ne serait pas le récit d’un fait divers agrémenté de témoignages et enrichi de documents officiels. Il me faudrait raconter autre chose ». Le récit d’enquête prend en effet des chemins inédits, passe par les travaux de Vinciane Despret et de Gregory Delaplace comme une attention nouvelle aux dieux psychopompes que l’occident a délaissés. Manon Gauthier-Faure doit bien admettre que « depuis quelque temps, il m’est difficile de m’en tenir à l’objectivité à laquelle je suis accoutumée ». Peu à peu une vérité émerge ainsi qu’une résolution potentielle, bien moins factuelle que prévu, qui tient en une vérité qui dérange : tout ce qu’on pense avoir oublié, tout ce qu’on enfouit finit toujours par refaire surface et il faut croire aux spectres comme aux histoires.

Manon Gauthier-Faure, Les Fantômes du lac. Mémoires d’un village meurtri, éditions Marchialy, janvier 2024, 180 p., 19 €

Et si le livre était un fleuve ? La Marne, étymologiquement « la matrone (…) puissante et capricieuse » (p. 14).

Et si le livre était un film ? L’autrice le suggère elle-même : « Dans leur chambre, des résidents voient et entendent les fantômes des deux petites filles. Quand on m’en a parlé, je n’ai pu m’empêcher de penser aux jumelles de Shining » (p. 21).

Et si le livre était une seule phrase ? « Faire coexister dans un même récit l’évanescence du paranormal et la terrible réalité de la mort de deux petites filles ne sera pas simple » (p. 23).

Et si le livre entrait en écho avec d’autres récits d’enquêtes sur des faits divers ? Le podcast « Cerno » dans lequel Julien Cernobori raconte avoir vécu dans le même immeuble que le tueur en série — j’avais d’abord écrit « tueur en récit » et le lapsus me semble si beau que j’en garde la trace. Je reprends. Le podcast « Cerno » dans lequel Julien Cernobori raconte avoir vécu dans le même immeuble que le tueur en série Thierry Paulin, cité par Manon Gauthier-Faure dans sa « Note de l’autrice » en fin de volume. On pense donc aux immeubles qui font naître des récits, à Perec ou Ruth Zylberman —mais ce n’est pas une dimension du livre de Manon Gauthier-Faure, hors de cette note. Alors plutôt Sambre d’Alice Géraud ou les innombrables livres autour de l’affaire Grégory et de la Vologne, quand un cours d’eau (fleuve ou rivière) impose sa géographie et son cours à une enquête.