Jacques Rancière réédite à La Fabrique son grand essai intitulé Aisthesis, qu’il avait initialement publié en 2011 aux éditions Galilée, où l’on lisait alors les grands livre de Derrida, Baudrillard, Virilio… qui nous expliquaient la déconstruction, le crime parfait du réel ou encore la bombe informatique – tout ce que l’on est en train de vivre aujourd’hui.
Rancière intitulait son livre « Aisthesis » en écho à celui d’Erich Auerbach, Mimésis, écrit à Istanbul entre mai 1942 et avril 1945, où Auerbach traitait de la représentation de la réalité dans la littérature occidentale – comme par exemple dans Le Rouge et le Noir, où il prenait la scène du roman où la jeune Mathilde, fille du marquis de La Mole, commence à s’intéresser au plébéien Julien Sorel, une scène qui serait en vérité presque incompréhensible « sans la connaissance exacte et détaillée de la situation politique, de la structure sociale et des conditions économiques d’un moment historique bien déterminé, celui où se trouvait la France peu avant la Révolution de Juillet », disait Auerbach (qui soulignait par ailleurs que l’éditeur avait justement sous-titré le roman : « Chronique de 1830 »).
C’est guidé par ce modèle d’Auerbach que Rancière étudie lui aussi un certain nombre de scènes particulières, dont justement une autre scène du Rouge et le Noir, avec Mathilde et Julien – quand Julien quitte Mathilde, part pour Verrières, achète un pistolet, tire sur Madame de Rênal, puis demeure immobile et se laisse enfermer en prison où il va commencer « enfin à jouir de la vie », au point de déclarer à Madame de Rênal qu’il n’aura jamais été aussi heureux « que dans ces jours passés auprès d’elle dans la prison ».
Jacques Rancière souligne lui aussi l’importance de l’année 1830, au cours de laquelle le peuple de Paris a chassé en trois jours les derniers Bourbons – ajoutant que, deux ans plus tard, Balzac gagnera sa reconnaissance d’écrivain avec La Peau de Chagrin, roman qui répond exactement aux intrigues aristocratiques et ecclésiastiques décrites dans Le Rouge et le Noir, où Rancière remarque alors la concordance entre la chute du monarque de droit divin et l’essor du grand genre romanesque. Une concordance qui se brouille en vérité aussitôt, car l’aventure de Julien Sorel porte cette révélation troublante, : « le bonheur plébéien n’a pas à conquérir la société, il est de ne rien faire » (Julien Sorel est une sorte de Bartleby avant la lettre – qui préférerait ne pas)…
C’est ce qui s’appelle une « scène esthétique », et, comme Auerbach, Rancière nous en montre plusieurs (14, en tout). « La scène n’est pas l’illustration d’une idée. Elle est une petite machine optique qui nous montre la pensée occupée à tisser les liens unissant des perceptions, des affects, des noms et des idées, à constituer la communauté sensible que ces liens tissent et la communauté intellectuelle qui rend le tissage pensable. La scène saisit les concepts à l’œuvre, dans leur rapport avec les objets nouveaux qu’ils cherchent à s’approprier, les objets anciens qu’ils tentent de penser à neuf et les schèmes qu’ils construisent ou transforment à cette fin ». Rancière le reconnaît qu’il y a là un peu d’emphase mais pour lui, la scène est d’abord la mise en œuvre d’une forme de rationalité non hiérarchique… C’est l’application de la méthode Jacotot : « Tout est dans tout », comme il le disait, en octobre 2020, dans le numéro de la revue Critique qui lui était consacré (n°881, éditions de Minuit).
Une des scènes les plus caractéristiques d’Aisthesis, c’est celle des clowns gymnastes qui se produisaient à Paris au XIXè siècle – une scène vue à travers les yeux et la plume du poète Banville, un poète qui aurait dû être horrifié par ce spectacle vulgaire, mais pour qui au contraire « c’est cela la poésie, c’est cela l’art pour l’art ». Tout comme Rancière le dit aussi avec Mallarmé tirant de la
danse de Loïc Fuller aux Folies Bergères, une idée nouvelle de la poésie « qui n’a rien à voir avec les fadaises sur la langue pure », et comme il le fait tout au long de son livre avec des scènes sur lesquelles on porte dès lors un regard complètement différent sur ce qu’est la « modernité » et sur la façon dont cette modernité s’est liée dans la révolution soviétique à la construction d’une forme de vie nouvelle, comme le disait Rancière lui-même dans la revue Critique.
Jacques Rancière persiste et signe avec cette très belle réédition à La Fabrique, où l’on est invité à longer les bords de sa philosophie, comme il aborde lui-même les bords de la fiction moderne… C’est le pari de Rancière, comme le disait Dork Zabunyan dans Critique, où, au fond, il s’agit de dire que « l’Art existe quand on peut lui donner pour sujet un peuple, une société, un âge, à un certain moment dans le développement de sa vie collective ». Soit le style de Rancière.
Jacques Rancière, Aisthesis. Éditions La Fabrique, 280 pages, 20€.