15 novembre 2025. Tenir un journal de lecture, ce n’est pas seulement consigner au jour le jour des notations sur ce qui arrive, c’est aussi se souvenir – se remémorer ce qui a tendance à fuir, à s’évaporer, à se laisser recouvrir. Alors que m’apprête à passer la journée en compagnie de deux de ses livres (déjà en partie traversés les semaines passées), je tente de me souvenir de la première fois que j’ai lu avec attention un livre de Georges Didi-Huberman, non en exégète plus ou moins spécialisé, mais en flâneur du Terrain vague : quelqu’un qui cultive ses lacunes, comme on le fait d’un jardin.

Et si la particularité des grandes œuvres féministes était leur grande capacité à être oubliées et ignorées – pour finalement ressurgir des années plus tard, intactes, neuves, préservées et toujours aussi détonantes ? Comme si le destin de ces œuvres devait forcément s’accommoder d’une période de purgatoire, nécessaire à leur acceptation sociale – comme s’il leur était impossible d’être reçues par une société en retard sur ce qu’elles avancent. La réédition du livre de Joanna Russ paru en 1975 (L’Autre Moitié de l’homme, The Female Man, Robert Laffont) sous le titre L’Humanité-femme dans une traduction révisée aux éditions Mnémos permet de réparer cette lacune.

Un essai remarquable de Valérie Gérard, Les formes du chaos, nous rappelle que Virginia Woolf fut non seulement un des grands écrivains métaphysiques anglais du XXe siècle, l’équivalent féminin en prose de T.S. Eliot (la conversion de celui-ci au christianisme rendant plus tangible cette interprétation), mais également une auteure politique et sociale, consciente des aliénations de son temps. Prise dans l’étau des deux catastrophes majeures que furent 1914-1918 et 1939, elle n’a cessé d’explorer de nouvelles formes pour les confronter au chaos des guerres, à l’arrogance de l’Empire, à la toute-puissance du patriarcat.