Catherine Weinzaepflen : il suffit de traverser la mer (feuilleton/13)

Casbah d'Alger, 2006 © jam-L/WikiCommons

Diacritik publie il suffit de traverser la mer, un feuilleton composé par la poétesse Catherine Weinzaepflen.

 

A

l’Algérienne se dit

qu’elle aimerait être heureuse

c’est un peu vague

poursuit-elle

 

il y a ces pensées

qui arrivent d’on ne sait où

qui tourbillonnent

autour de votre tête

comme une nuée

de moucherons

des images surtout

 

Alger toute en colline

les ruelles en pente

de la casbah

si étroites

qu’on y saute

d’une terrasse à l’autre

les enfants jouent à se cacher

entre les draps suspendus

 

elle se rappelle

les cent ans de Mouima

et le repas à La Madrague

ils étaient si nombreux

que sa mère avait oublié

de s’acharner sur elle

les enfants courant sautant

riant

partout

et la mer douce qui refluait

sur les rochers de Tipaza

 

l’Algérienne aimerait

chasser les pensées moucherons

 

son travail la sauve

sur son métier à tisser

une embrouille

qu’il s’agit de résoudre

 

Même une enfance horrible est

un paradis perdu

Pascal Quignard

 

B

 aujourd’hui dans son diary elle note

– ciel bleu entre azur et saphir (bleu soutenu)

   tous ces bleus !

– récolté

   7 avocats

   4 tomates

   5 bananes origan

 

puis se laisse aller à écrire au-delà, car le retour de la saison sèche, le retour de n’importe

quelle saison  avec ses mêmes signes (floraison couleurs température) mêmes et pas mêmes mais qui se ressemblent tellement alors que rien ne se ressemble d’une année à l’autre jamais

 

ces recommencements sont un cadeau qu’elle veut consigner

 

la blonde s’assied face à la mer

chien couché

derrière elle

sur le seuil de la maison

le chien veille

 

de l’intérieur à l’extérieur

chien – blonde – océan

ligne paisible

transversale

 

la blonde fume une

American Spirit

dont elle aime autant

l’Indien du paquet

que le goût

(préfère ne rien savoir

du trafic dont proviennent

les cigarettes

de Samba)

 

le ciel s’est voilé

l’océan calme

et sombre

avec lignes d’écume blanche

en diagonales

où cet étrange phénomène

de vagues croisées

qui alternent avant de mourir

sur le sable

en un tour de magie

 

je veux entendre le bruit

des vagues

telle fut la raison simple

de son retour

en Afrique