« Le cri de la vie dans le chant du deuil avec la voix de l’amour » : cette formule de Jérôme Thélot pourrait servir de devise au recueil d’Antonella Anedda, Historiae.
Les ouvrages de cette figure fondamentale et éminemment singulière de la poésie contemporaine italienne ne cessent d’interroger notre rapport au temps, dans une perspective collective, cartographiant de fait les liens qui resserrent ou dénouent l’homme et son environnement, sans pour autant céder à l’anthropocentrisme. Car, « si nul homme n’est une île », selon le vers célèbre de John Donne, le motif insulaire ouvre le livre, l’irrigue et lui confère une partie de ses teintes et nuances. Ici, l’île se donne d’emblée par le biais de la langue sarde, dès le premier poème, offrant une mise en abîmes programmatique : « Parfois je me sers d’une langue à moi / je l’invente pétrie au passé / je ne la livre pas sinon en traduction ». Parole ontologiquement étrangère, donc, secrète, malaisément saisissable, et unique – comme l’est l’insularité – mais cependant traduisible et par conséquent transmissible.
Ce texte liminaire instaure une dialectique entre l’individuel et le collectif, le personnel et l’universel, le temps révolu et l’angoissante présence d’un avenir proche, à l’œuvre dans les pages suivantes.

Du reste, cette invention des époques anciennes vient peu à peu se superposer au motif géographique, y apporter une sédimentation qui ne demande qu’à surgir à travers la voix poétique. Ainsi, l’invocation « Samos, écorche-moi, crache-moi sur le sable » qui évoque le pays natal de Pythagore et d’Épicure. De celui-ci, l’auteure retrouve l’atomisme pour revenir possiblement à une nature primordiale, une réduction à la plus petite, mais la plus vivace et fondamentale, des entités : « Nettoie mon écorce, ressuscite seulement ce qui est vivant. / Désagrège-moi en atomes, laisse-moi traversée de lumière. » Retournant ainsi à l’intuition originaire de Démocrite, Antonella Anedda semble chercher à retrouver ce point d’être où l’être, justement, prend naissance.
La juste observation de la nature – à laquelle s’adjoint nécessairement son compte-rendu par l’intermédiaire du poème – montre sans ambages que cette origine est somme toute toujours déjà là (« Collision de gaz, tempêtes, choc de comètes / dans ce ciel courbe qui nous apparaît en paix ») et qu’elle contient tous les états passés et futurs de la matière. Le texte naît alors de cette labilité dont le mouvement se trouve comme rationalisé par la rigueur de la logique langagière : « C’est ce qui reste, la poussière et ses atomes épars, / cathètes et hypothénuse pour le théorème que nous appelons poésie ». Pas d’ésotérisme dans la formulation – ce n’est pas le Pythagore chef de secte qui est requis ici – mais plutôt une exactitude géométrique. Écrire, c’est directement participer à la matière. C’est parfois même rêver de s’y dissoudre, sinon d’atteindre une réalisation absolue là où l’« existence fait corps avec les choses ».
L’île est ce lieu mouvant où matérialisation et dissolution se corrèlent dans un espace à la géographie modelée par l’épreuve de la temporalité. Elle « n’a pas de lave, ni de vipères, / elle glisse imperceptiblement comme les continents / qui se déplacent au rythme d’un ongle qui pousse. / Elle ne se fissure qu’à cause du soleil, trop vieille pour trembler ». Une telle personnification révèle également l’importance de machines mythologiques, selon la formule de Furio Jesi, qui mettent en mouvement la dynamique propre au recueil en engageant aussi bien le sujet que l’objet.
La première de ces machines se nourrit en fait de la question de la langue et de son usage poétique. La tradition occidentale, en littérature, a longtemps considéré que « la poésie est proprement la parole, la parole attestant la “présence de l’humain” » (Philippe Lacoue-Labarthe). Toutefois, le recueil, par le recours à la philosophie des Abdéritains associée aux observations scientifiques contemporaines, vient radicalement perturber cette idée. Le langage, pris comme outil de création, n’offre donc pas systématiquement l’occasion de traiter avec exactitude des phénomènes ; au contraire, il court tout autant le risque d’accentuer la dissociation du sujet avec l’objet en question dans son discours, mettant ainsi à mal l’émission même du message. Du reste, l’auteure insiste sur cette ambivalence, ce caractère de Janus bifrons. Tantôt, à propos du latin, elle signale le rôle de garde-fou qu’exercent l’articulation et la législation grammaticales, comme possibilité de contre-poison à l’encontre du chaos engendré par le pouvoir et la tyrannie : « En ces jours remplis d’enseignes levées dans les différents camps / la syntaxe agissait comme un garrot, / elle freinait l’emphase et les larmes. »
C’est précisément cette fonction que l’écriture d’Antonella Anedda cherche à retrouver, notamment par la grande justesse de sa langue, l’équilibre parfois merveilleusement austère de la phrase, où chaque mot est à sa place et ne peut donc être retiré sans faire courir le risque – en fin de compte évité – de faire s’effondrer l’ensemble de l’édifice. Car le poème est tout autant construction que protection et la poésie devient « une maison / avec des toits pointus parfaits pour la neige ».
Néanmoins, la langue porte malgré tout ses propres limites, jusqu’à devenir fautrice de division. Dans cet orage où « Éole souffle et Babel vit » couve déjà l’opposition matricide entre deux acceptions de la parole : « Langue-mère tu es triste », « Langue-fille : tu grinces comme un genévrier / ton frisson à la naissance / est un fragment d’orage entre les planètes ». Mais l’antagonisme peut aussi bien rendre caduque la parole, cette dernière devenant incapable de faire coïncider le mot avec ce qu’il désigne.

Cette défaite présumée du langage se manifeste par quelques notations au sujet du rôle qu’assume habituellement le pronom personnel, en particulier celui qu’endosse la première personne. « Je voudrais me défaire du je, c’est la mode prescrite par la critique », écrit l’auteure, « mais la pauvreté est telle que je ne possède qu’un pronom ». Misère de cette condition restreinte, où ce que le langage nous assigne nous empêche de participer pleinement au mouvement du monde, où ce même langage semble nous mentir : « Finalement je reviens au je qui feint d’exister / mais c’est un sac comme ceux pour les courses / plein de légumes ou de poisson surgelé ». Paradoxe de cette poésie qui nous prévient des ruses et tromperies du vocabulaire, quand bien même « c’est dans la poésie que doit nécessairement se jouer toute tentative pour abolir et dépasser le Je » (Giorgio Agamben).
C’est en cela qu’après avoir littéralement atomisé le pronom, elle ouvre vers un exercice de dépouillement, invite à une véritable mue : « commence par inspecter […] en décollant de ton esprit la peau du passé en prenant ton rien entre tes doigts, sans colère ». Ou encore : « Nous penser sans peau rend bon ». Telle est la voie possible pour atteindre une éventuelle consolation, sinon un exercice d’anéantissement où le rien reste à remplir en revenant aux éléments du cosmos.
La seconde machine mythologique mise en marche ressortit en toute logique à la question politique. L’atomisme philosophique se prolonge naturellement en matérialisme politique. Un matérialisme qui dit d’emblée la détresse, le malheur ; un matérialisme d’en bas, qui ne s’intéresse guère à quelque élaboration théorique mais qui écrit et parle à partir des drames quotidiens, immédiats, palpables. Cet examen des conséquences du gouvernement est tangible dès le titre, qui reprend en latin dans le texte celui de Tacite pour y adjoindre le patronage du Virgile de L’Énéide et, dans une moindre mesure, de Pindare.
C’est précisément la section « Historiæ » qui donne à lire l’actualisation des textes classiques, qui met en avant leur éternelle actualité. Les épisodes célèbres, que l’on croirait à tort rebattus, contiennent ce qui se produit et qui semble toujours en train de se produire, à l’instar de la pensée temporelle cyclique des Anciens. Loin des habitudes iconographiques et sans aucun recours à l’ekphrasis – qui serait ici parfaitement déplacée et ressortirait alors au spectacle – le texte virgilien est sans cesse exhumé, mis au et à jour, par les bouleversements géopolitiques.
Ainsi le poème « Lesbos, 2015 », qui évoque les incendies de l’oliveraie de Moïra, entourant les camps de réfugiés : « La ville s’est effondrée, d’ici on ne voit plus la lueur des flammes / parmi les maisons – plus de chaume, mais des mèches, / avec des lits incandescents, et des pneus en flammes ». Ce spectacle de la désolation, situé à ce carrefour symbolique entre Orient et Occident, sur une île vouée à l’amour, mais cité dépendante du roi Priam, évoque l’incendie de Troie. La destruction de la ville, avec l’horreur des flots de réfugiés qu’elle engendre, porte en elle l’image symbolique et universelle de la migration. Même l’image médiatique peut ramener sous les yeux du téléspectateur le sens de l’image primordiale. N’y peut-on d’ailleurs pas retrouver le vieil Anchise porté par son fils Énée ? « Trop vieux pour fuir, / portés dans les bras pour être soignés, / à peine on les effleure ils crient d’incrédulité ».
Cependant Antonella Anedda nous montre sans équivoque que dans le monde contemporain le geste épique n’est plus lié à la gloire. Il n’y a plus d’hyperbole, parce que l’horreur dépasse le moindre procédé d’écriture ; l’épopée doit vivre avec la fuite des dieux, avec leur absence, de telle sorte qu’elle ne monnaie plus son poids de merveilleux. Les seules épopées que nos sociétés sont capables de produire sont des épopées de la honte ; parce qu’elles ne rassemblent plus les hommes dans un chant éminemment collectif, mais parce qu’elles passent, dégradées, dans le flux de la parole spectaculaire. Ici, les atomes ne sont plus crochus, glissent sans s’agripper ; ils nous quittent parce que nous nous sommes abusés et avons échoué : « Au Levant le rouge confond notre Occident. / Le sang déteint dans l’Euphrate. / L’intelligence dont nous nous vantons / recrache le passé dans le présent ». De là où naît l’écriture, les mots nous accablent et tirent un bilan de mort.
La mort constitue l’un des thèmes qui sillonne l’ouvrage. Qu’elle soit collective, causée par l’impéritie politique généralisée, mondialisée, ou qu’elle soit liée à la sphère intime, elle ne perd pas de sa valeur propédeutique. Cette double dimension s’articule autour de la disparition de la mère. Au fur et à mesure que la figure maternelle s’abîme dans l’agonie, son souffle faiblissant s’insinue dans la scansion du vers, se mêle au corps aussi bien qu’au commentaire de la poétesse. La voix poétique parle grâce à la respiration de la mourante. Corps du texte et corps entre deux états deviennent alors inséparables : « mais c’est ensemble que nous continuons / à sombrer, coudes pliés en angle, genoux déséquilibrés / mains qui s’accrochent au drap ». Et cet effort s’accroche à son tour à la page pour donner lieu à ce moment.

Il y a là tantôt des éléments qui peuvent rappeler les vanités picturales, tantôt d’autres qui rappellent les consolations écrites par les philosophes stoïciens pour affronter l’épreuve du deuil. Mais le lecteur pourrait également y observer une leçon de voyance, en resémantisant le terme rimbaldien, où l’écrivain doit faire cohabiter dans le même espace les défunts avec ceux qui restent. C’est ce carrefour qui produit la nature même du poème : « La rencontre entre les vivants et les morts fait notre fresque. / Elle nous sert à renoncer ».
Aucune nostalgie, donc, mais uniquement un constat qui habite la structure du vers très magnifiquement et justement rendue par l’impeccable traduction de Marie Fabre et Sylvie Fabre G. – et servi par l’équilibre visuel et la beauté rigoureuse habituelle des éditions Æncrages & Co.
Recueil riche, complexe, à la fausse simplicité, Historiæ nous renvoie à la condition mortifère des sociétés contemporaines, interrogeant de manière insécable le microcosme intime et le macrocosme politique qui ne fait pas table rase du passé culturel mais le requiert pour mettre en évidence les failles de notre monde. De ces failles peut sortir l’exhalaison qui fait parler la Pythie.
Antonella Anedda, Historiae, éditions Æncrages & Co, 112 pages, 17€. Traduit de l’italien par Marie Fabre et Sylvie Fabre G. En librairie le 12 septembre 2025.