Aurélie Olivier : « J’hérite d’un certain nombre de cris enfouis » (Cordon Tombe)

Aurélie Olivier, Cordon Tombe (DR)

Après Mon corps de ferme (2023), Aurélie Olivier publie Cordon Tombe. Entretien de l’autrice avec Liliane Giraudon.

Le choix du titre et sa distribution dans la page, comme la polysémie de chacun des mots, situent radicalement l’action qui s’y déroule au rayon poésie. En final, l’autrice le confirme ironiquement en poème « Faire part ». Tragi-comique, autobiographique, cette écriture d’un « déni du déni » succède à Un corps de ferme, ton livre précédent. Quel lien – cordon – avec le vertige des origines, ici servi au lit ?

La naissance d’un-e être humain-e s’accompagne dans la plupart des situations d’un lot de conceptions, d’attentes, de projections portées par les géniteurices. Il s’agit de la gestation psychique. Dans mon cas – celui d’une naissance par le biais d’un déni total de grossesse –, cette gestation psychique qui est le berceau du lien parents-enfants n’a pas existé. Naître sans être porté – littéralement –, sans avoir de place a priori – littéralement, à nouveau –, survivre à cette naissance – 80 % des enfants meurent faute de soin –, puis grandir dans le secret de cette naissance, a eu un certain nombre de conséquences dans mon existence adulte, dont celle de me réveiller certains matins avec des difficultés pour mobiliser mon désir de vivre. Comment tisser des liens quand, le premier d’entre eux, celui qui nous a mis au monde, est à la fois si noueux et si frêle ? Jouer avec la polysémie – celle de « Tombe » qui peut s’entendre comme le verbe et le nom mais aussi celle de « Cordon » qui peut s’entendre « Corps don » –, c’est m’offrir un peu de liberté dans l’espoir de trahir cette assignation de naissance.

« Un vieux bébé qui jette l’eau du bain » et le masculin « bébé » résolument ici l’emporte… Il y a une dose intermittente d’humour – plutôt noir – qui module tout le poème. Tout le livre, le poème – j’insiste – articule la métaphore d’une tentative de meurtre où le corps-tombeau-réceptacle de la mère reste lui-même silencié.

L’humour, qui comprend mes espiègleries avec la polysémie, c’est ce qui me protège de l’archaïque, le recul qui m’empêche de sombrer. Si, dans ce texte, je souhaite tuer quelque chose, c’est le silence et le déni du déni qui le soutient puisque ce dernier est, depuis mon premier cri, mortifère. Cela écrit, je suis bien consciente que le déni a pour certaines personnes – nombreuses – des vertus protectrices. Pour tremper son orteil dans les eaux de l’archaïque sans être engloutie, il faut un certain nombre de ressources dont, par je ne sais quel miracle, je dispose. Le problème, c’est quand le déni est au pouvoir comme, par exemple, dans une relation parents-enfants – ou dans le monde. En écrivant Cordon tombe, en reprenant le pouvoir sur le récit de ma naissance – ce qui, je l’avoue, est assez délirant ; et le texte l’est aussi, d’ailleurs, comment faire autrement ? – je me désolidarise du déni sans plus tenter de convaincre des personnes qui n’auraient pas les moyens d’y souscrire. Ma manière à moi de tuer les tombeaux ou bien de ne pas dilapider mon énergie vitale, ce qui revient au même.

Quand tu écris : « Comme si j’étais au-delà de ma volonté en train de crier pour toutes les femmes tues qui m’ont précédée », tu rejoins le mouvement de justice fondé par des femmes noires et qui luttent pour changer le vision de la naissance ?

Lorsque j’écris cela, je pense surtout à ma filiation de sang. Pour moi, le déni de grossesse total, l’état de dissociation qu’il induit, est le résultat des violences patriarcales – parmi lesquelles l’inceste –, des générations de corps avant moi qui n’ont pas eu la possibilité de s’appartenir. Avec Cordon tombe, je ne voulais surtout pas parler pour les autres ni prendre d’autres places que la mienne – la question de la place prête déjà à pas mal de confusion avec ce genre de naissance – mais comme je suis la première de cette filiation à crier avec des mots, j’hérite malgré moi d’un certain nombre de cris enfouis. D’où, à un moment, ma luette qui se ride.

Au-delà des liens de sang – un peu d’air ! – lire Donner naissance / Travail (Alana Apfel, trad. Adel Tincelin, éd. Cambourakis) m’a donné accès aux récits des femmes qui ont fondé, puis ont fait vivre le mouvement pour la justice reproductive. J’admire profondément leur travail. Qu’elles fassent de ce moment d’extrême vulnérabilité l’objet de leurs luttes, qu’elles lui accordent l’importance qu’il mérite m’a permis une première prise de conscience, puis transmis le courage d’effectuer, à mon échelle, le travail qui m’incombait. 

En te lisant – et pour finir avec une petite provocation privée –, j’ai pensé à Brecht qui militait pour une poésie ayant une « valeur d’usage » et devant être traitée comme un document. Pour moi, Cordon Tombe est un grand livre de poésie car il nettoie un narcissisme autobiographique complaisant trop en cours et participe à cette « valeur d’usage » concernant tous les corps entravés. Tu as lu Brecht ?

Je dois avouer qu’écrire Cordon Tombe était nécessaire avant tout pour moi. Cela écrit, évidemment, s’il est utile à d’autres personnes, j’en serai extrêmement heureuse. J’ai lu Brecht il y a trop longtemps, j’ai un souvenir très vague, je vais le relire. Quel texte me conseilles-tu ? Et si tu me permets de détourner à mon compte la stratégie patriarcale qui consiste à mettre systématiquement en rivalité les femmes, ta référence me fait aussitôt penser à Flaubert, qui lui, admet qu’on n’écrit pas ce qu’on veut. En revanche, à force de lire, nous pouvons, je l’espère, apprendre à choisir l’épaisseur des histoires dont nous avons tant besoin. Par les temps qui courent, personnellement, j’ai au moins besoin de la triple épaisseur. Dernièrement, j’ai lu Treize années à te regarder mourir, de Benjamin Daugeron. De lire un texte d’une telle qualité, j’étais comme soulagée.

Aurélie Olivier, Cordon Tombe, éditions du commun, août 2025, 80 pages, 14€.