Diacritik publie il suffit de traverser la mer, un feuilleton composé par la poétesse Catherine Weinzaepflen.
A
elle prépare le henné
comme faisait sa mère
jusqu’aux clous de girofle
qui macèrent dans l’eau chaude
diluer la poudre verte
odorante
en faire une pâte souple
l’Algérienne demande à Théo
de poser le henné
sur ses cheveux séparés
en fines raies
Théo ne se sent guère coiffeur
un peu malhabile
mais gestes doux
dans l’enfance
c’est sa mère qui la coiffait
lui tirait les cheveux
en profitait pour lui faire mal
le henné sèche
la matière épaisse
forme un casque
au parfum épicé
plus tard l’Algérienne
se réjouit de ses cheveux
aux reflets brillants
s’ébroue
les fait voler
elle rit
la nuit dernière
tuerie à Kouambale
Théodore raconte
70 morts
tête et membres coupés
des troncs paraît-il
des amas de troncs
qui ? pourquoi ?
mercenaires
j’ai peur
les massacres c’est toujours
en brousse
tu n’as rien à craindre
ma blonde
comment dis-tu Théo ?
tu me parles à moi ?
Théodore rit
au Canada « ma blonde »
= ma fiancée
tu es allé au Canada ?
non
Théo j’ai peur
B
parfois le vert lui manque
la couleur verte
celles des feuillus
des pins
de l’herbe
la blonde a rêvé d’une pelouse
entourée de hauts buissons
d’hortensias bleus
immense octogone
vide
la couleur à l’état pur
en brousse
le vert est toujours beige
et tout y pousse
par-dessus tout
parfois autour d’un arbre
une plante invasive
aux larges feuilles brillantes
elle se remémore
les philodendrons en pot
des salles d’attente
de médecin en France
depuis la terrasse en bois
de sa maison
le bleu de l’océan
supplante le vert
les vagues crêtées de blanc
sinuent entre bleu atlantique
bleu céruléen
cobalt sous un ciel gris
cyan (le plus rare)
lorsque le ciel est pur
et le ressac
en son rythme imperturbable
régule le cœur