Catherine Weinzaepflen : il suffit de traverser la mer (feuilleton/8)

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Diacritik publie il suffit de traverser la mer, un feuilleton composé par la poétesse Catherine Weinzaepflen.

 

A

elle prépare le henné

comme faisait sa mère

 

jusqu’aux clous de girofle

qui macèrent dans l’eau chaude

diluer la poudre verte

odorante

en faire une pâte souple

 

l’Algérienne demande à Théo

de poser le henné

sur ses cheveux séparés

en fines raies

Théo ne se sent guère coiffeur

un peu malhabile

mais gestes doux

 

dans l’enfance

c’est sa mère qui la coiffait

lui tirait les cheveux

en profitait pour lui faire mal

 

le henné sèche

la matière épaisse

forme un casque

au parfum épicé

 

plus tard l’Algérienne

se réjouit de ses cheveux

aux reflets brillants

s’ébroue

les fait voler

elle rit

 

la nuit dernière

tuerie à Kouambale

Théodore raconte

70 morts

tête et membres coupés

des troncs paraît-il

des amas de troncs

 

qui ? pourquoi ?

 

mercenaires

 

j’ai peur

 

les massacres c’est toujours

en brousse

tu n’as rien à craindre

ma blonde

 

comment dis-tu Théo ?

tu me parles à moi ?

 

Théodore rit

au Canada « ma blonde »

= ma fiancée

 

tu es allé au Canada ?

 

non

 

Théo j’ai peur

 

B

parfois le vert lui manque

la couleur verte

celles des feuillus

des pins

de l’herbe

 

la blonde a rêvé d’une pelouse

entourée de hauts buissons

d’hortensias bleus

immense octogone

vide

la couleur à l’état pur

 

en brousse

le vert est toujours beige

et tout y pousse

par-dessus tout

 

parfois autour d’un arbre

une plante invasive

aux larges feuilles brillantes

 

elle se remémore

les philodendrons en pot

des salles d’attente

de médecin en France

 

depuis la terrasse en bois

de sa maison

le bleu de l’océan

supplante le vert

 

les vagues crêtées de blanc

sinuent entre bleu atlantique

bleu céruléen

cobalt sous un ciel gris

cyan (le plus rare)

lorsque le ciel est pur

 

et le ressac

en son rythme imperturbable

régule le cœur