Juliette Manel : Danser / Tisser (Pizzica)

Lycosa tarentula frontal ©Pixin / WikiCommons

La danse de la pizzica et le tarentisme sont de vieilles traditions en Italie du sud ; les vignes donnent leurs couleurs au nouveau livre de Juliette Manel, Pizzica.

Cette danse populaire est un remède à la morsure de la tarentule : la pizzica est un moment de fête autant qu’un rituel thérapeutique. Le livre s’ouvre sur une préface à peine déguisée, qui présente la tradition sud-italienne et en fait un modèle de vie : « On dit, / que le combat est souvent perdu, la tarentule s’épuise moins que les femmes, il faut alors chuter au sol, bientôt, recommencer ». Il faut recommencer parce que la morsure et la danse sont des rituels liés à la saison des récoltes ; il faut recommencer, aussi, parce que le livre de Juliette Manel est peuplé de femmes qui se relèvent après chaque chute, et recommencent à danser.

Pizzica est un long chant en prose dont les quatre segments ne sont séparés que par du blanc ; les deux derniers sont introduits par des vers écrits dans des dialectes d’Italie du Sud, tirés de La Terra del rimorso d’Ernesto De Martino (1961), l’étude anthropologique de référence sur la pizzica et le tarentisme. En fait de paratexte, ce sera tout : le reste du livre parle pour lui-même. On y suit les événements d’une saison : la morsure, les danses, un été, puis la quatrième section se termine sur ces mots : « c’est oublié pour un an. » On aura traversé une saison de pizzica, en attendant la suivante : « Tous les ans la morsure de la tarentule revient dans le corps et on ne choisit pas ». Terminant ma première lecture, j’ai pensé à ce passage du Plaisir du texte de Barthes : « le texte se fait, se travaille à travers un entrelacs perpétuel ; perdu dans ce tissu – cette texture – le sujet s’y défait, telle une araignée qui se dissoudrait elle-même dans les sécrétions constructives de sa toile. Si nous aimions les néologismes, nous pourrions définir la théorie du texte comme une hyphologie (hyphos, c’est le tissu et la toile d’araignée) ».

La métaphore de l’œuvre d’art comme toile d’araignée a sa longue histoire depuis l’Arachné d’Ovide. Mais Barthes en fait un usage pervers : en opposant le sujet au texte, il nous fait voir une araignée qui se piège elle-même dans son œuvre vertigineuse. Je crois que le texte de Juliette Manel fonctionne de cette façon. La narratrice se perd dans de longues phrases dont seules des majuscules indiquent les pauses, et où les voix se mélangent. Le principe central de la pizzica est de performer la folie : à l’intérieur d’une toile et d’une structure, la danse et l’écriture font écho à la morsure, dissolvant les codes et les chorégraphies. Pizzica est une « danse pour l’irréel ».

L’origine du monde

Mary Daly, grande féministe aux araignées (ses « tapisseries cosmiques », ses « chanteuses en tisseuses »), cite le Dictionnaire des Symboles de Cirlot, pour qui l’araignée a trois significations : 1) le pouvoir créatif du tissage ; 2) l’agressivité ; et 3) la toile comme une spirale qui converge vers un point central ; l’araignée au centre de la toile symbolisant le centre de l’univers (cf. Gyn/Ecology). Le livre de Juliette Manel se concentre sur les deux dernières. La morsure de l’araignée, dans Pizzica, est une origine du monde : c’est « la bouche du royaume la morsure rouge sous mes jupes ».

Derrida cite un passage du Journal du voleur de Genet où fleurs et tissus s’emmêlent derrière les braguettes ; il se perd dans le « tracé enchevêtré » de l’écriture et des sexes qui peuvent être « surgissement phallique et concavité vaginale », parce qu’avant tout viennent la toison et la toile, en Grec ancien : « L’erion – tissu d’écriture et toison pubienne – est le lieu affolant, atopique, du voire : plus ou moins (que la) vérité, plus ou moins (que) voile. » (Glas). Il y a dans Pizzica cette peur et ce voir(e) dans la morsure, qui est peut-être aussi érotique que chez Genet : « je tire un peu mes jupes pour qu’elle mette son regard Plus je tire et j’ai peur je cligne cligne rien ne marche je la vois dedans fermée en rêve je la vois très près contre la paupière tends les bras pour toucher ». Le fil érotique s’interrompt là, coupé d’une ligne blanche (culotte ou braguette).

Derrida ajoute : « L’erion aura donc pu éclore comme une fleur. L’érianthe désigne, en botanique, l’organisme pourvu de fleurs velues et laineuses. » Dans Pizzica, c’est la naissance du sujet qui importe, car c’est un sujet saisonnier qui s’invente à chaque récolte, morsure et danse. Le rite est religieux ; l’érotisme du texte en est couvert. « je cherche les signes une bénédiction le dessin de croix en caresse dans mes jambes assunta ». Ce dernier mot, répété dans le texte, est un prénom mais aussi l’assomption de Marie. Pizzica est constellé de représentations chrétiennes de la virginité et de la menstruation : « j’ai fait des taches sur notre drap Blanc regarde plus près que c’est du vrai sang frais j’ai mouillé mon doigt dedans […] maman a taché son drap et nonna aussi c’est mon tour maintenant ». De la perte d’innocence enfantine vient la culpabilité féminine : « je dois assumer le mal le mal que j’ai causé moi pauvre dois assumer dois excuser le mal ». Dans cet imaginaire chrétien, l’amour et la pénétration d’une femme par un homme est peut-être la synecdoque par excellence de la grâce : « Enfin je vois l’amour c’est lui le vrai […] je suis prête pour lui et toutes ses profondeurs » ; « ton sexe d’âme dans mon Sexe d’âme ça Se rentre parfaitement » ; « je viens boire ton eau pour avoir ta grâce dans le corps ». La coloration religieuse sature le texte. Liée au contexte anthropologique, cette imagerie est imposante ; le corps de la danseuse ploie, sacrifié, sous le regard d’un dieu (ou d’Hérode) – et sous celui de la culpabilité, puisque tout ce texte n’est peut-être qu’un long sacrilège. Cette tension me rappelle la poésie d’Anne-Marie Albiach, qui porte en elle un érotisme archaïque, entre censure, honte, et sacré. Comme ceux de Juliette Manel, les corps d’Albiach sont en proie aux « spasmes » du rituel, et à la peur qui s’attache au sacré et au plaisir. La danseuse de Manel aussi « s’affaisse Elle chute avec la foi au corps ».

La morsure est une origine du monde qui libère le récit et la folie de Pizzica. Je reviens à Mary Daly et à son idéal des « spinsters » – à la fois « vieilles filles » et « fileuses » (j’ose filleuses) émancipées de la reproduction (chrétienne) de la domination masculine. Chez Daly, les filleuses ne sont liées au tissu que par métaphore ; elles glissent vers des danses qui rappellent celles de Manel : « Les filleuses n’ont pas besoin d’“aller de l’avant” et de se dépouiller de leur corps pour devenir des vortex. La danse tournoyante de l’être réfléchit/crée/transcende les mouvements passés de l’esprit et du corps » (Gyn/Ecology). Le mouvement de « spirale » décrit par Daly, et toute l’imagerie du « vortex » qui sature son texte, est présent dans le texte de Manel, dont les cent pages sont peut-être seulement le récit d’une danse. Pizzica est un livre qui fait tournoyer un motif originel (la morsure sous la jupe) et le transforme en réflexion sur le corps et l’amour, au présent.

©éditions LansKine

Le présent de la danse

Les procédés de répétition marquent le mouvement tournoyant du livre ; ils se manifestent à l’échelle du mot et à l’échelle de l’ensemble. À l’échelle du mot, surtout les prénoms « pia » et « assunta ».  « Pia » est celle qui danse pour expier la morsure au départ, comme une grande sœur de la narratrice ; mais son identité n’est pas claire, et son nom est peut-être inventé (« je ne sais pas son nom ») – ce qui renvoie à sa signification, la pieuse. Quant à « assunta », elle est une figure de tentation : alors quelle « assomption » ? La deuxième partie du livre, dans laquelle elle apparaît le plus, est la plus érotique – et surtout risque la « honte » autant que le plaisir : « Allons traîner nos corps dans le bistrot des Hommes », entend-on la narratrice proposer à assunta. Mais ce sont des « hommes que je n’aime pas du tout. » On y va parce qu’on y va ensemble ; la passion et l’assomption de ce livre sont lesbiennes. « Venez antonietta assunta Moi Allons être une seulement dire enfin juste Nous Le redire juste Nous Encerclées de partout Par les volutes en clés de vigne ». Ce dessin de volutes rappelle les vortex de Daly, qui fait de ses filleuses des « colonnes [d’air] en spirale » (Gyn/Ecology), mais aussi les premiers poèmes lesbiens de Nicole Brossard qui, dans Amantes, reprend les spirales de Daly comme symboles d’une nouvelle sexualité qui permettrait de dire « nous », et de réinventer le corps féminin. Les spirales de Brossard sont elles aussi incontrôlées, furieusement « hystériques » ou mordues, motivées par un désir et une écriture qui sont une « excitation : ce qui me suscite inédite dans ma peau » (Amantes). Dans Pizzica, c’est la répétition du nom de l’amie-amante qui ne cesse de relancer le texte. L’anaphore et l’adresse sont deux structures fondamentales de la poésie lyrique ; chez Manel, « Pia » et « assunta » sont les destinataires passionnelles du poème, mais elles en sont aussi les inspiratrices, parce que ce sont elles qui livrent à la narratrice les clefs de la morsure et du rituel.

À l’échelle du livre, le modèle est rhapsodique : autour de la chronologie d’un été et d’un rituel, Juliette Manel improvise et fait revenir des motifs qui hantent le livre : la danse, la vigne, la cuisse, « dieu », parmi d’autres. La rhapsodie a toujours eu des connotations féminines, depuis que Baudelaire a dédié à Liszt, l’inventeur du genre, un des Petits poèmes en prose : « Ne dirait-on pas que la ligne courbe et la spirale font leur cour à la ligne droite et dansent autour dans une muette adoration ? […] les fleurs, c’est la promenade de votre fantaisie autour de votre volonté ; c’est l’élément féminin exécutant autour du mâle ses prestigieuses pirouettes » (« Le Thyrse »). Dans ce paradigme sexiste, c’est le rituel qui joue le rôle masculin de la ligne droite dans Pizzica ; autour du matériau populaire, Juliette Manel déroule les lignes courbes et les spirales que le féminisme s’est réappropriées depuis les années soixante-dix. On retrouve les « volutes en clés de vigne ». Mais le plus intéressant dans la rhapsodie est cette sorte d’insuffisance dans la « volonté ». Chez Manel, l’ouverture se situe du côté de la morsure, qui force la danseuse à revenir sans cesse à cet événement, comme si le texte ne pouvait l’épuiser. Au début de la troisième partie, on trouve une relance par le souvenir de la blessure : « Souviens souviens-toi c’était sur une cuisse ». Chaque relance oriente le poème vers d’autres connotations de la scène originelle. Cette fois-ci, c’est vers l’image inquiétante d’une araignée en bouche ; cependant, l’araignée est d’abord présentée par métonymie : « une boule de poils noirs entre les dents ». Et, au rythme d’un écoulement fantasmatique, on entend la narratrice passer du « doux » dans la bouche à la « douleur » venue de quelque chose de « dur » qui est une « main » autant qu’une « lame ». Ce grouillement noir emplit la bouche, empêche de parler. Comme si l’erion de Genet était monté de derrière la braguette ou sous la jupe pour se loger dans la gorge. Mais cette vision érotique et dure laisse la place, dès la page suivante, à l’image d’un son qui emplit la bouche. La toison noire de l’araignée est remplacée par le son de la danse qu’elle inspire ; le poème est relancé. Cet entrelacs de motifs synesthétiques donne à Pizzica son mouvement d’ensemble. C’est le défi de la rhapsodie : si les arabesques se multiplient, on perd le fil ; si le fil narratif est trop riche, il est trop visible parmi les clés de vigne. Mais Pizzica tient bien à l’équilibre : le scénario-refrain est simple, et les vertiges et improvisations y reviennent assez souvent pour qu’on le suive.

Une saison dans la bouche

Je voudrais terminer avec les dernières pages de Pizzica, où la saison s’achève avant que tout soit « oublié pour un an ». Ce sont des pages de danse où la syntaxe s’accélère ; l’orthographe des mots et leurs capitales sont déstabilisées en « Rebonds Secou SSes d’amour Nous vo Lons Nous vo Lons Ensemble ». Le rythme d’un chant effréné se fait entendre, avec des refrains mais aussi des intonations qui font penser aux chants possédés des trouvères, ou aux cris des cœurs tragiques (Oï ! Oï !) : « Mon désespoir Ohhhhh gardez-le Ohhhhh gardez-le ». Je cite un segment plus long, ou la syntaxe est débordée par le désir de dire à la fois le son, le silence, et les mouvements de la danse : « En lèvres cousues En tout motus Chuuuuuuuuuuuuuuuuu Quand les âmes balbutient de loin les mots se perdent il faut Coller les âmes en si Lence l’une contre l’autre et tout à fait les im Briquer Ma joue d’âme dans ton Cou d’âme ton sexe d’âme dans mon Sexe d’âme ça Se rentre parfaitement alors Âmes imbriquées dansons fondues pour qu’elles Déterrent Chuuuuuuuuuuuuuuuuu Partagent les Secrets ».

Barthes imaginait l’araignée se noyant dans sa toile ; mais chez Juliette Manel, c’est dans la danse qu’elle se « perd ». Pizzica nous propose l’image d’une araignée dont la morsure « se dissoudrait elle-même » dans un rituel où les danseuses sont « fondues » les unes dans les autres : la danse réalise, mieux qu’une toile harmonieuse, un « entrelacs perpétuel » où læ lecteur·ice se perdra à son tour. Les corps et les âmes s’« imbriqu[ent] » dans cette fin de livre où le chant est visuellement à bout de souffle : alors, seulement, on pourra déterrer les « secrets » de la tradition et des corps. Quand la bouche s’épuise, le reste du corps prend le relais : comment survivre à la saison, comment embrasser l’amante, « Ça je ne le sais que quand je danse Là j’ai la grâce dans le corps C’est oublié pour un an ».

Dans Pizzica, comme dans la tradition sud-italienne, la morsure et la danse remplacent le motif millénaire de l’araignée tisserande. Plutôt que l’expansion spiralée de l’acte créatif, Juliette Manel insiste sur le cœur délirant du désir et du rituel. Dans son livre, l’araignée mord et danse. Mais ce livre que nous lisons, bien qu’il soit rhapsodique et qu’il perde finalement sa contenance dans les dernières pages, n’est-il pas une œuvre tissée au même titre que celles d’Arachné ? Mary Daly osait appeler « Spider Woman » (Gyn/Ecology) la meilleure de ses filleuses. La danseuse de Pizzica aurait-elle quelque parenté avec une telle héroïne ? Peut-être fallait-il avoir été mordue pour écrire ce livre qui tient sur un fil.

Juliette Manel, Pizzica, éditions LansKine, mai 2025, 88 pages, 15€.