S’il est un poète dont je lis les livres dès qu’ils me parviennent, c’est bien Dominique Fourcade. Ne me demandez pas pourquoi – mais c’est ainsi. Les lectures en retard ne manquent pourtant pas ; les piles d’ouvrages en attente de recension s’accumulent dans l’atelier – de quoi culpabiliser de ne pas pouvoir se montrer plus rapide, même si se précipiter n’est pas d’usage au Terrain vague qui est un espace où le temps – non monnayé – ne doit être compté.

voilà c’est tout, vingt-et-unième ouvrage de Dominique Fourcade chez P.O.L, « est la suite, en tout point la suite et la fin, de ça va bien dans la pluie glacée ? Mais il n’est pas du même auteur, parce qu’on n’est jamais le même auteur, le curseur de l’angoisse et du rapport au temps se déplaçant sans cesse, de même le curseur de l’amour. Et puis l’expérience de l’époque ne pardonne pas à l’écriture, l’infléchit sans s’arrêter à elle, la déchire. Une fois de plus je demande aux mots leur adresse pour aller, ne serait-ce qu’une nuit, vivre avec eux. Je voudrais aussi être adroit comme eux, but that’s beyond my reach. Le mot est un mode du féminin, dont la fente n’est pas au milieu, tout n’est qu’une question de contact alors que nous nous sentons abandonnés. Donc ce livre représente, en cascade, la sorte de poésie que je tente, bien loin de la sorte de poésie que j’espère. » Ce n’est pas par paresse que je reproduis intégralement la 4e de couverture, mais parce que nombre de propositions vitales y sont inscrites, et ce sans appel – ne serait-ce que les derniers mots, qui associent poésie et essai (si l’on suit un peu ces chroniques, on sait que pour leur auteur, il n’y aura jamais qu’essai : tentative, non au singulier, mais en permanente relance ; et montage, qui est une autre forme d’essai – on dit d’ailleurs essai radiophonique pour caractériser cette forme de création encore mal comprise, ne serait-ce que par les directions des chaînes commanditaires, même après un siècle de production qui a vu émerger quelques chefs d’œuvre).
Dominique Fourcade a pour habitude d’envoyer à ses amis des cartes de vœux, et autres micro-publications, entre deux parutions chez P.O.L. Sa carte pour 2024 est reprise en ouverture de voilà c’est tout. Impossible, pour commencer, de ne pas la citer :
« Israël / Palestine
refrain pour les deux pays
–
un soldat ami
d’un soldat ennemi
a été retrouvé mort
près de la tombe de son ami
avec chacun dans une poche
de son treillis
interchangeable
vertige
une noix
et le mot prairie
composé sans lamentation sans linceul, par une voix anonyme et laïque, à une date que l’on peut penser se situer entre mai 1948 et décembre 2023. j’aurais aimé être cette voix »
Et, quatre pages plus loin :
« tueuse, et tuante
est l’époque
à nouveau insensément cruelle
c’est un murmure distinct entre des lèvres inconnues sur lesquelles on a peur de poser les siennes »
Plutôt continuer silencieusement ma lecture – qui est déjà relecture – que d’ajouter quoi que ce soit à ces mots : « j’ai beau crier j’me casse tous azimuts je n’ai nulle part où aller. “j’me casse les jeux sont faits” ça ne tient pas la route, les jeux ne sont pas faits ils ne sont jamais faits. je ne calcule plus ce poème. je peux continuer d’écrire des proses pour Gaza mais un seul vers, dans la justesse insurrectionnelle du tempo de ses syllabes, la plénitude de la couleur des sons, par effet de levier général produirait un soulèvement. ce soulèvement est le sujet même de l’écriture, et tant que je n’en suis pas à ce vers Cézanne, qui peut n’être que d’un mot, un seul, être long de toute une ligne ou avoir l’étendue d’une surface, le mieux est de cesser d’écrire. juste être dans les ruines, ce qui n’est pas rien. mais là où ça se complique, c’est que je ne puis produire ce vers qu’à partir d’un travail de prose, lequel est une somme de versification »

« Iris, messagère des dieux », sculpture de Rodin, est motif à variations, notamment pour cette « carte de vœux » de l’année précédente : « bien que nous éprouvions / le ude qui est dans solitude / drôle d’ude d’inquiétude / le même ude qui se trouve seul dans multitude / et enfin / un ude de désarroi / en toute violitude / je vous interdis, vous m’entendez, je vous interdis de perdre espoir […] » Cette sculpture se trouve au musée Maillol, 61 rue de Grenelle à Paris, « dans une petite salle du deuxième étage. » Et, trente pages plus loin (variation Bura) : « le contraste entre l’irruption d’Iris dans ma vie et les forces qui m’abandonnent / / David Lynch nous a quittés en disant “J’aime les images où il se passe quelque chose.” moi j’aime les images où il ne se passe rien. dans un dessin d’après Iris m d d de Rodin Pierre Buraglio a produit une image où il se passe quelque chose à partir de rien. c’est un papier découpé dans du blanc mentalement calqué à distance sur la forme de la sculpture de Rodin. » Puis, pages 118-119 : « permettez-moi encore un mot sur ce que m’a fait parvenir Pierre Buraglio : une ruade de blanc dans l’espace-temps, au centre du système disputé / un silence qui ultraperforme / un instantané très travaillé / un contenu qui est défini par la forme / ce dessin pardon ce destin d’après / au thorax creusé de trac »
Je me souviens de l’affiche poème, Le ciel pas d’angle, de Dominique Fourcade et Pierre Buraglio, exposée, me semble-t-il, chez Jean Fournier, début 1984 – à moins que ce ne soient les Six copeaux mémorisables. C’est à cette occasion que j’ai pris conscience de la force des écrits poétiques de Fourcade, alors que je ne connaissais de lui que son travail inlassable, et de première importance, sur la peinture. Rose-déclic a suivi. Et depuis je n’ai jamais lâché l’affaire…

Le 8 janvier dernier, Dominique Fourcade s’entretenait avec Arno Bertina et Marielle Macé à la Maison de la Poésie – c’était magistral. Quittant la salle, on avait envie de garder le silence. Une transcription de cet entretien est proposée dans le n° 936 de la revue Critique, dont le thème est Dominique Fourcade, un poète devant l’actualité (avec trois essais de Michel Murat, Jean-Claude Pinson et Tiphaine Samoyault). Fragment : « D. F. – En accélérant, en progressant, par mon travail, dans la vitesse de transcription, j’ai toute chance de progresser dans la qualité et l’inédit de l’enregistrement, dans les angles d’attaque, dans la vérité de l’événement que moi je dois traduire en son. J’écris des sons. En ce sens, et le plus modestement possible, j’écris de la musique. Et malheureusement, pour moi, c’est très difficile, j’écris de la musique qui doit avoir un sens. J’écris des mots. Mais des mots, ce sont des sons. Donc, j’ai travaillé différemment les sons dans les derniers livres, pour renouveler mon approche, ma perception. Il n’y a rien dans la vie qui demeure s’il ne trouve pas son style. Et le travail de l’écrivain, c’est de donner son style à une partie de l’époque. C’est ce que j’ai essayé de faire. Une partie de l’époque, c’est : un jeune homme dans la guerre d’Algérie ; c’est un adulte dans le chaos du Moyen-Orient, causé notamment par les Américains. » Fourcade écrit avec le sentiment que chaque nouveau texte est le dernier : « Il faut que tu en sortes transformé. Il faut surtout que ton écriture en sorte transformée. » On pourrait en parler longuement, en compositeur de musique, mais le montage doit primer – je reprends donc (encore un peu) ma lecture de voilà c’est tout.
Si certains passages ont don de fâcher certains (c’est ce que je constate sur les réseaux sociaux), on y retrouve quelques noms familiers comme Emily Dickinson ou Rilke, Susan Howe ou La Recherche ; si les artistes, peintres, sculpteurs, musiciens sont bien en place, et si quelques pages sont dédiées, non sans émotion, à Anne Portugal, on lit aussi, dans promenade criant j’me casse, page 44 : « petit supplément sur la mort, vade-mecum : / “Yvonne Picard est morte / Qui avait de si jolis seins.” / ces deux vers ne sont pas de moi, ils sont de Charlotte Delbo, dont on vient de republier les “poèmes”. je me dis que ces poèmes, d’autant plus bouleversants que le monde d’où ils viennent vous saute à la gorge, ne sont pas plus poèmes que les soi-disant non-poèmes des pages les plus dures de ses grands livres en prose qui transcendent la tragédie. souvent même ils le sont moins, beaucoup moins. dans les rues de Gaza précisément règne un silence qui impose les mots “Prière aux vivants pour leur pardonner d’être vivants”, titre du livre de Delbo, formulation dont la beauté et l’évidence et l’impossible semblent être cliniquement faits pour Gaza, je le dis sans attenter à l’horreur de l’holocauste dont elle revenait écrivant cela. »

Et justement, le quatrième volume d’Auschwitz et après de Charlotte Delbo vient de paraître dans la collection « double » aux Éditions de Minuit (celui dont parle Dominique Fourcade est le troisième) : La Mémoire et les jours, écrit en 1979, 1981 et 1982, que Jérôme Lindon (éditeur des trois premiers) avait refusé, faisant part à son autrice de « sa tristesse de ne pouvoir publier “un livre comme celui-là, si beau soit-il”, dans le peu d’écho que rencontre le sujet en librairie au début des années 1980. » Maintenant la chose est, heureusement, réparée. Et ne serait-ce que pour le premier texte, Expliquer l’inexplicable…, son acquisition est indispensable (mais il faut, bien entendu, le lire jusqu’au bout) : « L’image du serpent qui laisse sa vieille peau pour en surgir, revêtu d’une peau fraîche et luisante, peut venir à l’esprit. J’ai quitté à Auschwitz une peau usée – elle sentait mauvais cette peau – marquée de tous les coups qu’elle avait reçus, pour me retrouver habillée d’une belle peau propre, dans une mue moins rapide que celle du serpent, toutefois. Avec la vieille peau s’en allaient les traces visibles : les prunelles fixes au fond des orbites plombées, la démarche tirée en avant, les gestes peureux. Avec la nouvelle peau revenaient les gestes de la vie antérieure : se servir d’une brosse à dents, de papier hygiénique, d’un mouchoir, d’un couteau et d’une fourchette, manger posément, dire bonjour en entrant, fermer la porte, se tenir droit, parler, plus tard sourire des lèvres, et, plus tard encore, sourire à la fois des lèvres et des yeux. » Cinq pages sidérantes, inoubliables, dont on aurait envie de tout reprendre – mais ce ne sera pas possible, d’autres livres attendant leur tour… Encore quelques bref fragments, cependant, afin d’inciter à découvrir ce qui manque : « Retrouver les odeurs, les saveurs, l’odeur de la pluie. À Birkenau, la pluie faisait ressortir l’odeur de la diarrhée. C’est l’odeur la plus fétide que je connaisse. […] Il a fallu quelques années pour que la peau neuve se reconstitue, se consolide. / Débarrassé de sa peau morte, le serpent n’a pas changé. Moi non plus, en apparence, Reste que… / Comment se défaire de quelque chose enfoui beaucoup plus profond : la mémoire et la peau de la mémoire. Je ne m’en suis pas dépouillée. La peau de la mémoire s’est durcie, elle ne laisse rien filtrer de ce qu’elle retient, et elle échappe à mon contrôle. Je ne la sens plus. […] La peau dont s’enveloppe la mémoire d’Auschwitz est solide. Elle éclate pourtant, quelquefois, et restitue tout son contenu. Sur le rêve, la volonté n’a aucun pouvoir. […] Si je rêve de la soif dont j’ai souffert à Birkenau, je revois celle que j’étais, hagarde, perdant la raison, titubante ; je ressens physiquement cette vrai soif et c’est un cauchemar atroce. Mais si vous voulez que je vous en parle… / C’est pourquoi je dis aujourd’hui que, tout en sachant très bien que c’est véridique, je ne sais plus si c’est vrai. »

Un autre poète dont je guette les parutions en « version française » est Robert Creeley (Arlington, Massachussetts, 1926 – Odessa, Texas, 2005). On trouvera dans ma bibliothèque des traductions de ses œuvres par Céline Zins, Jean Daive, Jean-Paul Auxeméry, Stéphane Bouquet, Martin Richet – et aujourd’hui Michel Murat : Par amour (For Love, 1962), aux Éditions Nous, « qui reprend l’essentiel de sa première production poétique » (trois périodes : 1950-1955 ; 1956-1958 ; 1959-1960). Un des poèmes de ce recueil, La fin, avait donné en 1997 le titre de l’anthologie bilingue proposée par Jean Daive chez Gallimard. Je compare les traductions, mais me refuse à commenter leurs différences, si nécessaires. Restons-en à la nouvelle version de Michel Murat :
« Savoir ce que les gens pensent de moi
m’enfonce dans ma solitude. Le chapeau
gris que j’ai acheté avant me rend malade.
Je n’arrive plus à voir ce que je peux faire.
Une impression d’être étranglé
me prend à la gorge. »
L’innocence, autre poème de la première période, vient après La rime – prenons plaisir à enchaîner les deux : « La rime / / Il y a le signe de / la fleur – / pour emprunter le thème. / / Mais quoi mais où retrouver / ce qui n’est pas l’amour / trop simplement. / / Je l’ai vue / et derrière elle il y avait / des fleurs, et derrière / rien. » — « L’innocence / / Regardant vers la mer, c’est une ligne / de montagne sans rupture. / / C’est le ciel. / C’est le sol. Là / nous vivons, là-dessus. / / C’est une brume / maintenant tangente à une autre / douceur. Ici les feuilles / poussent, là / se montre aux yeux le rocher / / ou sa preuve. / Ce que j’en viens à faire / est partial, en partie gardé pour moi. »
Traduire Creeley n’est pas chose facile, écrit Murat dans sa présentation, car il importe d’atteindre quelque chose du rythme. Et c’est en effet ce qui me parle, physiquement, quand je lis (quand j’écoute, quand j’invente un contrepoint sonore) : « La pluie / / Toute la nuit le bruit / est revenu, / et de nouveau tombe / cette pluie fine et persistante. / / Que suis-je pour moi-même / dont il faille se souvenir / qui exige tant / d’insistance ? Est-ce / / que jamais la douceur / ni même la violence / de la pluie qui tombe / ne contiendront pour moi / / autre chose que cela, / quelque chose de moins insistant – / me faut-il être bloqué dans ce / malaise sans issue. / / Amour, si tu m’aimes, / étends-toi contre moi. / Sois pour moi, comme la pluie, / ce qui fait échapper / / à l’épuisement, à la stupidité, au demi- / désir d’une intentionnelle indifférence. / Sois humide / d’une décente félicité. » Michel Murat : « Creeley a rencontré Ann McKinnon à Harvard [au milieu des années 1940]. C’était une orpheline, tardivement adoptée par une femme qui ne l’aimait pas mais qui lui avait laissé un peu d’argent ; avec cette ressource elle entretiendra le ménage. Ils se sont aimés, mariés très vite, installés à la campagne […]. Ils auront trois enfants ; mais leur histoire – son histoire à elle – est une suite douloureuse de grossesses, de fausses couches, d’avortements, jusqu’à l’ablation en urgence d’un kyste de l’ovaire. […] Elle habite ce livre cruel, qui est un livre pour elle. » Creeley est déjà remarié quand il écrit ce poème, L’épouse. Comment le lire… ? « Je connais deux femmes, / et l’une / est de substance tangible, / de chair et d’os. / / L’autre survient dans / mon esprit. / C’est en lui qu’elle a / sa juste part. / / Mais comment / envisager de vivre / avec ces deux créatures / dans mon lit – / / ou bien comment peut-on / quand on a une femme / en céder deux pour une / et regarder l’autre mourir. » Il faudrait maintenant parler d’Olson et du Black Montain College – et aussi de chansons, dont celle-ci, dédiée à Ann, où il est question de monotonie : « Une grâce / / simplement. Très très calme. / / Le murmure d’une grive / perdue […] » Mais, pour se quitter de plus belle manière, on reprendra « Le geste / / Le geste qu’elle fait / pour se lever, / toute sa chair est blanche, / et fatiguée. / / Voici le matin, voici / la nuit, et le soleil / brille comme / la lune. / / Le soleil fait ça / pour elle, / de la lumière avec la lune / qui brille et / / l’amour et les enfants / qui dorment, / sous la garde / de son esprit fatigué. » (Et notons in fine qu’on serait heureux de « déposer de la musique » sur ces vers…)

J’ai cité le nom de Stéphane Bouquet parmi les traducteurs de la poésie de Creeley (Le Sortilège, Nous, 2006), ainsi que de quelques autres Américains (Paul Blackburn, Peter Gizzi). C’est ce que je connais le mieux de son travail, à égalité avec ses écrits sur le cinéma (Pasolini, Gus van Sant, par exemple ; sans oublier Clint Fucking Eastwood) ou sa coanimation de Studio Danse sur France Culture au début des années 2000. Par contre, je n’ai qu’assez peu connaissance de ses livres de poésie. Tout se tient, chez P.O.L, m’incite à faire, dès que possible, une petite recherche à ce sujet – car c’est un livre impressionnant par sa densité, sa diversité formelle, sa force narrative, et musicale, notamment rythmique, et sonore (ça s’adresse à l’oreille). Ça chante parfois, ça danse, joue avec les résonances, de manière discrète, murmurante (ces mots qui me viennent à l’esprit, je les garde comme autant de dépôts de ce qui s’est agité, tournant lentement les pages, y revenant en fin de parcours, même si je n’ai pas la certitude qu’ils sonnent aussi juste que ce que j’ai mémorisé, en dedans…) Un essai sur Pasolini, auteur de ce « constat désabusé et élégiaque : “manca sempre qualcosa”. Il manque toujours quelque chose ». Ou ce poème composé de quatorze tercets, dans lequel je prélève le septième – ne me demandez pas pourquoi :
« Il arrive au lilas de fendre
l’air que les rossignols endurent
à la façon de l’aviron lassé. »
– précède Conte & légende, dont il me semble indispensable de reprendre le début : 1. Légende. « Les dieux indiens n’ont pas été aussitôt immortels dit l’anecdote. Ils eurent besoin d’une demi-divinité, le vers à 4 syllabes, pour aller dérober la boisson d’immortalité (le soma) (littéralement le jus) (ailleurs, dans d’autres langues, le nectar, l’ambroisie) qui était cachée derrière les nuages, dans une coupe ou un puits, auprès de l’Être primitif. Les dieux indiens ne sont donc pas l’Être primitif. Ils burent le soma et devinrent enfin immortels et cessèrent de sentir mauvais comme des hommes. Avant leur petit frère à 4 syllabes (dans cette légende, il se trouve que bizarrement les vers sont des frères), deux autres vers, celui à 12 et celui à 11 syllabes, avaient tenté de subtiliser le soma, avaient échoué et perdu des syllabes au passage. Le vers de 4 syllabes, lui, a réussi. Pourquoi lui plutôt qu’un autre ? Parce qu’il est aussi petit ramassé vif agile qu’une escalade d’écureuils dans les grands séquoias ? »
Qu’ajouter à ces lignes – superbes –, sinon reprendre ce qui nous est dit dans la présentation : « Le monde est d’une telle diversité qu’il est bien difficile de l’attraper sans multiplier les tons – du plus quotidien au légèrement philosophique. La langue poétique est alors celle où “tout se tient”. » Je note au passage que les deux livres de cette chronique publiés chez P.O.L ont, chacun, un titre composé de trois mots (« c’est » ne comptant que pour un) avec « tout » en commun. Et retiens aussi « Ça va ? », ruminant ce qui me frappe dans Méditations de l’ancien jeune homme qui ouvre cette suite (recueil ?) de 8 ou 13 séquences (parties) où (de) Tout se tient : « […] Le temps futur n’est plus le temps d’après-après- / demain mais la somme inverse de ce qui est déjà perdu et l’horizon : oh eh bien / / l’horizon est ce mot qui calmement / déserta nos lexiques de la maturité / / tandis que l’ancien jeune homme marche dans / les murmurations du langage ou dans ce qu’il / / lui reste à savoir. Le paysage est devenu la médiation / même : il pleut probablement depuis le début, il pleut / / sans pleuvoir mais de cette façon dont le mot monde tombe plus ou moins vite vers sa rive. »
…beaucoup de pluie dans cette chronique, même dans le souvenir – ça va bien dans la pluie glacée ? – ou dans ce que je relis à l’instant : « Aujourd’hui il pleut. Dès l’aube, les lourdes gouttes de pluie qui tac-tac sur le vasistas de la chambre ont réveillé l’enfant et il est resté sous la couette amicale et de tout la journée il ne quittera presque pas sa chambre ni son pyjama de pilou bleu c’est sa ferme intention. Tu ne vas pas rester comme ça toute la journée si ? Tu n’as pas des amis à voir ? Non, il n’en a pas. Justement non. »

Une partie de mon prénom de Pauline von Aesch, publié à Bordeaux chez série discrète, est le troisième livre de cette autrice que l’éditeur qualifie de « rare mais importante » (les deux premiers l’avaient été chez Nous et Éric Pesty). Minimaliste, ce qui ne l’empêche pas de se montrer parfois sentimental, ou parfois de « déborder » (dès qu’une page contient un peu plus d’une quinzaine de mots, elle nous semble soudain « bavarde »), ce poème nous paraît, simultanément, aussi mystérieux que lumineux : « le livre – un lit simple »
« le réel encombre l’espace
l’air est simple
sans fiction »
Sur le site de série discrète, on découvre ces quelques lignes de présentation de ce petit volume (10,5 x 14,7 cm) au titre étrange, Une partie de mon prénom : « On y entre comme dans une maison par le portail, allant du jardin aux pièces intérieures. Il porte la fragilité d’un amour déçu, d’une solitude dans l’adoration. La maison soutient l’effondrement intime. / Tout au long du texte, l’autrice parle de et à une femme aimée, et sont évoqués des moments de cet amour, de cette présence dans cette maison. Des espaces se dessinent pour le lecteur, des fragments de la maison, un corps aussi se dessine, par bribes. » Un poème composé d’aussi peu de mots pour une centaine de pages se lit, selon l’humeur, très rapidement ou, au contraire, avec une grande lenteur. Il se relit surtout – ce qui ne nous conduit pas forcément à comprendre pourquoi « je pleure d’entrer dans les choses » ; ou : « l’autre est un incident » (même si on devine) ; mais à entendre une voix se détachant d’une belle qualité de silence – tout sauf neutre.
« ignorer l’aubaine qu’est ignorer » me fait travailler la mémoire, mais je n’en dirai pas plus, il ne faut pas trop dire, mieux vaut que le montage continue (leitmotiv propre à Terrain vague, ce ne sera pas la dernière fois) : « le silence n’est pas loyal / ce petit banc de pierres / n’ose rien » / […] / « ce regard-là / surgi dans l’ouvert / pas d’événement / / se quitter par le haut et le bas / n’était rien » Mais bien entendu, Une partie de mon prénom se lit selon la succession des pages, d’une seule traite (le lecteur, la lectrice, ayant le choix du tempo – des tempi –, comme pour les « partitions des temps anciens » avant que les indications métronomiques précises ne soient de rigueur). Et comme ce tercet est repris en 4e de couverture, refermons ce livre en le citant :
« tes mèches – herbes et visage
tout se fige
avec du désir et de la mémoire »

Ô combien différent, tant dans sa forme que dans sa démarche, et dans ce qu’il raconte ou ne raconte pas, le septième livre (l’avant-dernier) au programme de cette promenade « poésie, etc. » (que l’on aurait pu sous-titrer : vers, la pluie) a un titre qui s’articule bien à ce qui vient d’être énoncé : L’obsession de l’espace, un ouvrage du poète et romancier argentin Ricardo Zelarayán (1922-2010) que le dilettante (librairie et éditions) vient de faire judicieusement paraître en édition bilingue (traduit de l’espagnol par Solange Gil et Antonio Werli), qui s’achève avec une étonnante Postface avec dettes de l’auteur. Dans son avant-propos, Antonio Werli écrit que les premiers textes de Ricardo Zelarayán ont commencé « à circuler sous forme de photocopies de main en main et lors de lectures dans les ateliers littéraires ou dans les cafés. Ce n’est qu’en 1972, à l’insistance de quelques amis écrivains reconnaissant l’originalité et la valeur de ses textes, que Zelarayán accède à composer son premier recueil, L’obsession de l’espace », dont il convient maintenant – les poèmes tenant tous sur plusieurs pages, parfois une quinzaine – de relever un fragment, par exemple de L’Ombre quiète : « Un fer à repasser s’est arrêté près d’un arbre et du sol a surgi une / pluie de transistors. / Nous nous arrêtons aussi et, parfois, un peu impressionnés / nous allons faire un tour… en titubant. / Mais ça recommence et toujours nous revenons à ce que nous étions. / Le mobilier se complète. / Cela ne veut pas dire qu’une fois de plus la chaise s’entende bien avec / la table. / On verra bien ce que c’est que continuer… »
que suit L’Ombre inquiète, dont je reprends cette fois les tous derniers vers :
« Pourquoi l’ombre est-elle lumière carbonisée ?
Personne ne perd rien.
On ne perd rien à naître…
On ne naît rien à perdre. »
Los delincuentes est un film argentin de Rodrigo Moreno sorti en 2023. Il dure 190 minutes, que l’on ne sent pas passer – c’était une très bonne surprise à Cannes, cette année-là, le film a connu un certain succès, notamment critique (auquel je veux bien contribuer). À environ 2h 31’ 30”, au cours d’une séquence se passant en prison, le début du poème de Ricardo Zelarayán, La Grande Saline, pièce maîtresse de L’obsession de l’espace, est lu pendant environ 5 minutes. Cette intrusion de la poésie dans le film m’avait frappé, mais, ne connaissant rien du volume dans lequel elle était intégrée, et ne parlant pas espagnol (devant me satisfaire de sous-titres approximatifs), j’avais davantage apprécié l’idée de cette lecture que les mots qui la composaient. Cette publication au dilettante permet enfin une réparation : lire cette Grande Saline en son entier, correctement rendue en français. Rodrigo Moreno : « C’est une écriture foudroyante, comme de frénésie poétique, écrite d’un seul trait, dans un élan où les idées sont lancées sous la forme de mots et peuvent conduire à un jardin fleuri ou à un jardin pourri, à une réponse aiguisée ou à une question infinie. »

Ricardo Zelarayán : « La locomotive illumine le sel immense, / les blocs de sel sur les côtés, / l’herbe sauvage mêlée au sel qui poussent entre les rails. / J’hésite… / et je me tais… / car je pense aux trains de marchandises / qui la nuit passent par la Grande Saline. / Il faut écraser le mot mystère / comme on écrase une puce, / entre les deux pouces. / Le mot mystère n’explique déjà plus rien. / (Le mystère n’est rien et le rien ne s’explique pas par lui-même.) / Il faudrait remplacer le mot mystère / (du moins pour aujourd’hui, du moins pour ce “poème”) / par ce que je ressens quand je pense aux trains de marchandises / qui la nuit passent par la Grande Saline. » Et, dans sa Postface avec dettes : « La poésie est renouvellement, subversion permanente. / J’insiste sur le fait qu’il n’y a pas de poètes, ce qu’il y a ce sont de simples vecteurs de poésie. »

Comment dire maintenant, ne serait-ce que deux mots, du nouveau livre de Claude Favre aux éditions LansKine qui regroupe deux textes, membres fantômes et temps mêlés – chacun se retrouvant en couverture (si on retourne le volume, par ailleurs assez beau côté fabrication). L’un comme l’autre ne sont pas simples à fragmenter (même s’ils sont composés de fragments) : il faut les lire en continuité, et « encaisser » cette longue litanie de noms, de faits, de souvenirs, de sensations (liées à ces « membres fantômes » qui persistent à être douloureux après leur ablation), de perception, du temps – des temps, en effet, mêlés – et de l’espace. « Comment écrire et dire le mal que l’homme fait à l’homme » ? Apportons deux exemples. De membres fantômes cette page : « ils racontent, de ne savoir, ni vu avoir ni entendu mais savoir / qu’il faut suivre les protocoles d’interrogatoires il faut / fascinants, veuillez, etc. / / expliquez, avouez votre travail criminel de traître, vous êtes / écrivain, espèce nuisible / hachoir à viande, la Kolyma, ses morts toujours falsifiées / / ils racontent, que le présent foule la beauté, détenu Babel / que ce qui semble de sang n’est pas toujours vrai, avouez / / que Farkhunda lynchée à Kaboul, avoir dénoncé un mollah / faisant commerce de ses bénédictions, ce que ça coûte / que c’est vrai la douleur de sa mort / et toutes celles qui durent s’exiler et celles qui ne purent / / ils et elles, membres fantômes, sommes, apparentés / / et nous allons mourir ensemble »

Et de temps mêlés ce paragraphe : « il peut mourir un homme à chaque seconde qui passe, plusieurs fois abusée, est-ce qu’on vit par erreur demande en mourant une très jeune vieille femme, c’est la princesse elle-même, une équipe japonaise remporte le championnat international de tricot heavy metal, la beauté de notre diversité, Berlin offre des pensions à d’anciens collaborateurs nazis, belges croates français, on ne dit rien, what else, on n’entend rien, encore moins les cœurs, c’est l’été les tongues semelles molles votez la tradition, la petite chanson de la poésie, notre moment de gloire, 821,6 million de personnes souffrant de la faim en 2018 contre 811 l’année précédente, et recours à des méthodes peu orthodoxes, mains tendues, le jeune suicidé serait mineur » Refermant ce livre sans 4e de couverture – donc sans explications, si on veut – mais en faut-il vraiment ? – on se remémore Le pantin de Goya, parmi nombre de souvenirs plus ou moins vifs, dont celui du livre qui a ouvert cette chronique – mais la boucle n’est pas bouclée (et de plus, j’ignore si les poètes dont il est question aujourd’hui se lisent, mutuellement). Fin ouverte, si on veut – la pile des lectures en cours est bien loin d’être épuisée… De quoi composer d’autres constellations apportant un peu de lumière dans un ciel noir de menaces (à suivre)
Dominique Fourcade, voilà c’est tout, P.O.L, mai 2025, 144 pages, 19€
Revue Critique, Dominique Fourcade, un poète devant l’actualité, Éditions de Minuit, mai 2025, 96 pages, 13,5€
Charlotte Delbo, La Mémoire et les jours, Éditions de Minuit, mars 2025, 176 pages, 8€
Robert Creeley, Par amour, Éditions Nous, avril 2025, 208 pages, 22€
Stéphane Bouquet, Tout se tient, P.O.L, avril 2025, 128 pages, 18€
Pauline von Aesch, Une partie de mon prénom, série discrète, avril 2025, 108 pages, 12€
Ricardo Zelarayán, L’Obsession de l’espace, Le Dilettante, mai 2025, 160 pages, 18€
Claude Favre, membres fantômes / temps mêlés, LansKine, mars 2025, 96 pages, 15€