Éléonore de Duve : les fleurs poussent à l’envers (Sophia)

©Jean-Philippe Cazier

Comme pour Donato, son précédent livre, Éléonore de Duve choisit pour celui-ci un prénom, Sophia.

Le prénom renvoie à un individu, il en est comme la signature en même temps qu’il implique une forme de codification sociale. Chez Éléonore de Duve, si le prénom marque la singularité de l’individu – lui, elle, et pas un.e autre –, il est également un signe, celui d’une vie plus large, singulière, qui déborde les limites de l’individu.

Sophia raconte moins une histoire qui serait celle d’un personnage prénommé Sophia qu’il ne développe ce qui est contracté, enveloppé dans cette vie et qui n’a rien de personnel, d’individuel, même si cela est singulier : le singulier impersonnel plutôt que le propre individuel. Dans cette vie, ce n’est pas seulement de l’histoire d’un individu dont il s’agit puisque cette vie inclut un périmètre plus large : des affects, des sensations, des événements du monde, de l’histoire du monde, des micro-événements autant que ceux, gigantesques, de l’histoire humaine (« La blessure de l’oiseau passe inaperçue, les renards meurent seuls au milieu de la route »). Sophia est une figure qui contracte en elle des guerres, des morts, des naissances autant que l’événement d’un brin d’herbe, d’une fleur, d’une mouche, la nature de la neige ou celle de la pierre, le monde d’un enfant… Sophia est un monde avant d’être un individu, singulier plus que personnel – un paysage plus qu’une personne (« Elle semblait un paysage, elle foisonnait »). Elle est la vie de ce monde, la vie qu’est ce monde.

Éléonore de Duve a l’art de créer une forme d’équivalence entre les éléments de ce monde, sans hiérarchie, les niveaux coexistants se reliant, s’entremêlant, résonant les uns par rapport aux autres, parfois en se rejoignant, parfois en s’éloignant. Sa phrase réunit volontiers, en les juxtaposant, en les associant, des éléments disparates : à la fois une sensation, une image de la mémoire, un micromouvement, une perception, une émotion, une réflexion… Son écriture prend le parti de l’immanence, une forme d’univocité qui est en même temps une pluralité, une polyvocité : univocité d’un monde qui est pluriel, pluralité, polyvocité d’éléments divers existant ensemble dans une même figure, un même agencement. C’est cette voix une et plurielle qui définit la vie de Sophia, le monde dont elle est le signe, dont le prénom est la signature. Et c’est ce rapport entre univocité et polyvocité qui singulariserait l’écriture d’Éléonore de Duve. Est-ce cela le savoir de Sophia, sa sagesse?

Ce parti-pris n’est pas sans effets sur la construction de la narration, ou plutôt du récit. Celui qui constitue Sophia échappe aux conventions narratives, à l’idée de causalité, à celle de progression, de résolution, et même, dans une certaine mesure, de sens. Les liens logiques et grammaticaux sont volontiers distendus, autant que les liens narratifs qui se mettent à flotter, qui sont troublés (« Elle fait exprès de dire des phrases en virgules, pour exprimer une idée non qui avance non qui désosse, s’augmente ou se précise, mais qui danse, fléchit, se rattrape, s’use, se désoriente […] »). Les chapitres qui se succèdent sont plus des tableaux qui se suivent que les moments d’une narration, des tableaux juxtaposés plus que les éléments d’une biographie construite selon une progression en vue d’une finalité, d’une résolution, en fonction, par exemple, de relations causales, ou selon l’impératif de l’explicitation, de la signification (« Les tableaux se succèdent sous les yeux de Sophia »).

Les phrases fonctionnent également, volontiers, selon le principe de la juxtaposition ou de la correspondance entre hétérogènes, incluant des décrochages comme des rapports entre des dimensions distinctes, incluant des associations « poétiques » d’images, de sensations, de fragments visuels et sonores plus que des rapports grammaticaux et « syntaxiques » – une phrase « poétique », un ensemble de visions et de sons qui flottent et s’entremêlent comme les éléments d’une nouvelle cosmogonie mais écroulée (« Sur le document dans la poche de Sophia les étapes sont décrites, par le grand-père. Deux tombes ont été croquées ; l’une est parsemée de petits points de cendre au stylo noir et, l’autre, identique, masquée sous un monticule blanc, portant l’inscription ‘Neige’. Sophia s’assied. Elle caresse le calcaire. Elle voudrait prier, s’adresser, c’est-à-dire tisser, ou s’effacer. Elle n’y parviendra pas. Pour faire semblant, elle épuise ses yeux sur un seul motif : la pelure de la pierre […] » ; l’ensemble de ce passage se déclinant poétiquement à partir du signifiant « neige » : « tombes » / la neige qui tombe ; la couleur de la neige (« blanc »), s’inversant en « noir », la neige devenant « cendre », les flocons devenant des « petits points de cendre » tracés au stylo ; la blancheur associée à la neige résonant avec le « calcaire » et la « pierre » ; etc.).

Le plus évident dans Sophia est l’inversion de la chronologie puisque celle du texte, du récit, inverse celle de l’existence autant que celle de la narration habituelle : le livre commence par la fin de l’existence et progresse vers son début, de la mort probable à la naissance.

Par ce procédé, Éléonore de Duve supprime les logiques et règles communes de la narration, elle met au premier plan ce qui est d’ordinaire soumis à ces règles, contraint par ces logiques, enseveli en quelque sorte : les affects, les images mentales, les sensations, les pensées qui surgissent, l’incohérence liée à la simple juxtaposition de ces états ou mouvements – incohérence qui est aussi celle du monde lorsqu’il n’est pas mis en ordre par les catégories que nous projetons sur lui et qui le font signifier, qui le structurent selon l’ordre d’une histoire, d’une narration.

Par ce procédé, est exprimé que n’existe ni début ni fin. Il ne s’agit pas de croire que, dans Sophia, le début remplace la fin et inversement, que la naissance remplace la mort. Inverser, comme le fait le récit, l’ordre chronologique de l’existence, c’est faire apparaître que le temps de la vie n’est pas le temps de l’existence narrée, que le temps de la vie est pure durée, sans début ni fin, que du point de vue de la vie il n’y a ni début ni fin, qu’il n’y a pas d’évolution selon des finalités données a priori. Le temps de la vie est changement, transformation, association éphémère d’éléments, rien d’autre. La vie en elle-même, en quelque sorte. Ou la poésie. L’écriture.

Chez Éléonore de Duve, le monde et la figure de Sophia deviennent un récit fragmentaire, juxtaposant des images, des événements, des réalités plurielles non exactement unifiées en un sujet ou un objet : le monde est une durée, un ensemble mobile, changeant, complexe, une série de tableaux plutôt qu’une narration. Un monde non pas un mais pluriel et multiple, un ensemble univoque et polyvoque, traversé par le mouvement de la durée qui change et reconfigure.

C’est ce mouvement de la durée qui est rendu de la manière la plus intense par l’inversion de la chronologie qui n’est pas qu’une simple inversion. La vie de Sophia n’apparaît pas comme une suite réglée, progressive, reconnaissable, d’étapes s’ordonnant en vue de finalités et d’une fin (mort) ; cette vie est changement, succession ou juxtaposition d’états, de possibles, d’intensités, d’événements, sans ordre, sans cause finale, sans terme – pure durée d’un monde mobile, un monde qui est lui-même durée, c’est-à-dire, ici, vie (« Ensemble, ils inversent le cours du temps. Le monde se réduit à la vie »).

Le livre, composé de brefs tableaux ou fragments de récit qui se succèdent, s’ouvre sur l’évocation d’un chaos : chaos d’un événement historique (une guerre), chaos de la pensée, des sens, chaos de l’écriture. Éléonore de Duve évoque plus qu’elle ne dit clairement le fait, ce qui permet qu’existe une écriture flottante, qui privilégie le lien poétique, l’association d’hétérogènes, plutôt que la logique de la narration ou la logique grammaticale de la syntaxe bien « ordonnée ». La référence à l’ours Wojtek permet de situer la guerre durant le second conflit mondial, celle à « la ville soufflée » permet de penser à des bombardements, et une liste de noms évoque les morts, les spectres des morts, les visages fantomatiques qui manquent et hantent l’écriture, la pensée, le monde. Mais, dans le récit, rien ne précise ou ne cerne de manière claire : la guerre n’est pas un objet que l’on pourrait saisir, elle est un événement pluriel avec ses morts, ses vivants, ses paysages, ses éléments, ses mouvements, ses impressions – aucun centre mais un ensemble pluriel, hétérogène, immanent.

Une image retient l’attention, celle de Sophia au milieu du chaos meurtrier, qui agite un drap blanc comme un drapeau blanc, qui « tourillonne », qui « danse », qui fait tourner son drapeau blanc. Cette image n’est-elle pas aussi valable pour l’écriture d’Éléonore de Duve? ; une écriture qui s’élabore par tourbillons, par un mouvement qui trouble et assemble : dans le mouvement, plus d’objets ni de sujets mais des silhouettes, des formes vagues, des liens qui surgissent et disparaissent (« Elle ne va pas au cœur des choses, elle tourne-tourne […]. Ses jugements sont diffus, ils s’imprécisent […] »). Tourbillonner, danser est le moyen d’une écriture dans le chaos, avec le chaos, créatrice d’un chaos qui défait, détruit, autant qu’il crée et affirme la durée, la vie.

Sophia évoque, invoque ce chaos à la fois bon et mauvais, porteur de vie et porteur de mort. Sophia s’écrit depuis un écroulement généralisé de la langue, de la pensée, du monde. Tout est pris dans un tourbillon destructeur, un chaos mortifère. Éléonore de Duve ne dépasse pas ce chaos, au contraire, elle s’y enfonce et le génère, étant par là, sans doute, au plus près de ce qui pourrait être une écriture contemporaine. Mais à l’intérieur de chaos, elle trace les signes, les lignes de ce qui y vit, de la vie possible qui est à l’intérieur du chaos, qui est la vie même de ce chaos. Et par là, encore, on serait peut-être au plus près de ce que pourrait être pour nous une écriture contemporaine, c’est-à-dire, aussi, de résistance.

Si Sophia commence par une mort, le récit s’achemine vers la vie, la naissance, et il ne cesse d’évoquer la vie : celle des plantes, des fleurs, celle de l’animal, de l’enfant, des saisons, celle du corps… Même les morts persistent : leurs noms, leurs visages, leurs ombres, leurs images. Dans le récit, on passe de la mort à la vie, on passe par mille vies très grandes ou très petites. La vie, ici, est ce qui résiste à la mort, ce qui, au sein de ce qui s’écroule, persiste à exister selon une vie indissociable de l’écroulement. Est-ce cela le savoir de Sophia, sa sagesse ? Est-ce cela que peut l’écriture, celle en tout cas d’Éléonore de Duve : faire exister, persister la vie, à l’intérieur de notre monde écroulé ? Ce serait peut-être une idée parmi les mille autres choses qu’il y aurait à écrire à propos de ce livre plus que remarquable.

Éléonore de Duve, Sophia, éditions Corti, février 2025, 88 pages, 16€.