« Deux Soeurs » de Mike Leigh : l’irraison de la colère

© Bleecker Street - Film 4 - Media Pro Studio

Plus de 10 ans après son magistral mais un peu oublié « Mr Turner », et après son « Peterloo » que les distributeurs français ont oublié de distribuer (il y avait surement quelques niaiseries d’Emmanuel Mouret avec Camilla Jordana à nous infliger d’urgence), Mike Leigh, que l’on peut considérer (que je considère) comme le plus grand cinéaste britannique en activité, revient avec un film à la fois bouleversant et d’une pudeur salvatrice. Salvatrice car on avait presque oublié le sens de la retenue du réalisateur de Secret et Mensonges qui nous rappelle que l’on n’est pas obligé de chercher à faire pleurer pour faire monter les larmes aux yeux du spectateur, ni de se vautrer dans le pathos comme le premier Guédiguian venu pour que l’on entre en empathie avec les personnages.

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Ces 11 ans nous avaient fait regretter le talent de Mike Leigh pour ne pas filmer des personnages de fiction mais des êtres, des anonymes, des voisins, des inconnus… nous. Deux sœurs (traduction française de Hard Truths, le titre original, quand les distributeurs complotent contre leur film), est la chronique ordinaire de deux sœurs – ce qui a sûrement donné aux traducteurs l’idée de ce titre audacieux –, et de leur famille. L’une, Chantal, est coiffeuse, lumineuse mère de deux jeunes filles épanouies ; l’autre, Pansy est femme au foyer, acariâtre, insupportable, épouse malheureuse d’un plombier silencieux et mère autoritaire d’un fils obèse et solitaire.

Chronique de deux héroïnes ordinaires des combats quotidiens, de celles qui habitent au coin de la rue (littéralement), que le hasard peut nous faire rencontrer quelques instants au détour d’une rencontre joyeuse (avec Chantal), ou d’une rencontre aussi mémorable que désagréable avec Pansy. Cette dernière est le prototype de la folle du quartier prête à déclencher une guerre picrocholine pour un regard, parce que vous souriez ou parce que vous ne souriez pas… et que l’on va chercher à éviter autant que possible. Pansy considère le monde comme une menace, où tous les êtres ne sont que des imbéciles et des parasites dont l’existence consiste à lui gâcher la sienne. Comme souvent chez Leigh, le film nous invite à aller au-delà des apparences, des impressions (parfois détestables) que nous pouvons avoir des semblables que nous ne faisons que croiser. Desproges le disait, « l’ennemi est bête il croit que c’est nous l’ennemi, alors que c’est lui ! ». C’est au fond ce que raconte le film (comme une bonne partie de l’œuvre de Leigh) : les personnages que nous croisons sont des figurants, des acteurs que l’on semble avoir mis sur notre chemin pour que nous ayons quelque chose à raconter. Nous sommes tous le dingo de quelqu’un et Mike Leigh s’applique à creuser pour découvrir l’être derrière le figurant, et par conséquent de nous permettre de nous voir à travers l’autre.

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En un plan, l’atmosphère est posée : Londres vide, des pavillons qui se ressemblent tous, une famille parmi tant d’autres, Leigh nous rappelle que si les apparences font croire à un monde uniforme, derrière les murs de ces logements, les êtres sont des mondes. Pansy, la folle atrabilaire que l’on cherchera tous à éviter ne peut se limiter à ses échanges avec ses contemporains. Pour Pansy, toute rencontre est une confrontation. Antipathique, colérique, agressive, elle nous apparait vite, en deux plans et sans dialogues sur-signifiants, comme une femme blessée et terrifiée pour qui le monde extérieur est une angoisse et le foyer une source de déceptions et d’irritations. Dans son appartement, dont on comprend qu’elle l’a soigneusement et unilatéralement meublé, on devine en quelques plans derrière ce monde stérilisé et silencieux, la volonté de tout nettoyer, de tout contrôler, jusqu’à inventer un monde angoissant où son mari comme son fils apparaissent comme des intrus. Pansy a établi une véritable dictature mais dont elle apparait très vite comme la première victime. Le film la dévoile petit à petit, emprisonnée dans une existence qu’elle ne voulait pas, sans amour et où on ne fait que la supporter alors qu’elle-même trouve tout le monde insupportable.

On connait la méthode de Mike Leigh, basée sur des répétitions intensives avant le tournage, non pas pour réciter un scénario, qui de toute façon est dans un premier temps réduit à son minimum, mais justement pour créer le film, créer les personnages et – c’est le génie de la mise en scène du cinéaste –, pour ensuite seulement à partir du travail des acteurs, du canevas originel et des improvisations que les films de Leigh prennent forme, que le récit se dessine et surtout que les personnages deviennent des êtres humains.

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Cette méthode permet par exemple de ne jamais limiter Pansy (aussi insupportable soit-elle) à ses actes, y compris aux yeux du spectateur qui ne prendra pas fait et cause pour elle (au contraire), et qui souvent rêve qu’une de ses cibles lui claque son bec. Pansy finit vite pour nous toucher, nous émouvoir, nous essayons, avec ses proches, de percer son mystère, de découvrir le secret de sa blessure, de sa colère qui ne semble avoir aucune limite. Évidemment, ce véritable tour de force ne serait pas possible sans le talent d’une actrice exceptionnelle, une actrice qui mérite tous les éloges, tous les prix, si tant est que ceux-ci aient un sens. Ce qui justifie que l’on refuse de laisser ce film merveilleux rejoindre la cohorte de grands films sortis cette année dans l’anonymat (Black Dog, Vermiglio, Parthenope…). Si vous aimez le cinéma et les actrices, vous DEVEZ voir Marianne Jean-Baptiste, actrice que l’on savait déjà brillante depuis « Secrets et Mensonges » en 1996, la palme d’or de Mike Leigh, que l’on redécouvre ici stupéfiante. Dans le même instant elle souffre et fait souffrir les autres avec la même intensité. Elle agace autant qu’elle bouleverse. Leigh évite toute explication psychologique, Pansy est en dépression, nous le comprenons très vite entre ses peurs, ses colères systématiques entrecoupées de siestes à répétition, mais alors que nous attendons une « explication finale » qui serait l’acmé du film, rien de tout cela. Pas de grandes scènes de révélations qui justifieraient tout, un trauma tout au plus que nous découvrons un jour de fête des mères où sa sœur et elles se sont donné rendez-vous au cimetière pour fleurir la tombe de leur mère. Là encore, la colère, la tristesse mais aussi l’incongruité du quotidien quand, la solennité d’une journée de deuil est interrompue par le cortège funèbre d’une bande de motards, surgissant parmi les tombes, absurdes et dignes.

Cette vision étrange (outre qu’elle contribue à éviter à la séquence de sombrer dans le larmoyant) est assez symptomatique du cinéma de Leigh, d’abord parce que chez Mike Leigh l’humour est omniprésent, comme dans Secrets et Mensonges, le rire et les larmes se mêlent harmonieusement, ce qui rend ses films inclassables. Ce qui distingue le drame de la comédie tient à un rien : un silence, un regard, une réplique, le choix d’un plan large où le réalisateur adore perdre ses héros dans un cadre soudainement trop grand. Même les pires moments ne sont jamais totalement tragiques et Leigh à l’art de donner à son film de nombreuses respirations, sans pour autant jamais se moquer de ses personnages. Reste que, pour aussi tragiques qu’elles soient sur le fond, les innombrables colères de Pansy restent de grands moments de comédies, déjà parce qu’on est content de ne pas en être la cible.

On se souviendra du portrait de famille de Life is Sweet, ses membres farfelues mais toujours digne. Le cinéma de Mike Leigh est un cinéma de la dignité, même dans les pires situations, même pour les êtres les plus perdus. Le héros errant de Naked (le chef d’œuvre de Leigh), la mère complètement paumée de Secret et Mensonges, la faiseuse d’ange de Vera Drake et donc ici l’insupportable marâtre Pansy : peu importe la situation, tragique ou drôle, leurs réactions décalées, les héros Leighiens gardent leur dignité.

Dans ce beau film mélancolique, la lumière vient de Chantal, la sœur de Pansy : joyeuse, à l’écoute bienveillante de ses clients, mère aimée et aimante et surtout sœur courage, acceptant le caractère de sa sœur, étant même la seule à pouvoir la supporter en gardant sa bienveillance. Interprétée par Michèle Austin, elle est la véritable lumière du film. Véritable, car si le film est ensoleillé, il s’agit de la lumière froide d’un Londres presque désert. Dick Pope, l’inséparable directeur de la photographie de Leigh, a réussi à créer son univers mélancolique à partir…du soleil, ainsi le film entier baigne dans l’ironie ! Le soleil n’éclaire personne, surtout pas Pansy et sa famille. On sous-estime d’ailleurs trop le talent visuel du Britannique : visuellement, le film est une réussite, son cadre très soigné semble certes au service des acteurs, mais cela n’exclue pas une certaine élégance et un souci du détail maniaque. Leigh le sait, le choix du cadre, sa composition, un objet autant qu’un geste comme saisi par surprise par la caméra, tout cela crée une atmosphère et donne au film son sens. Nous sommes toujours sous tension, à l’affut du détail, du regard, du geste qui donnerait à la séquence une autre signification.

Le génie de la mise en scène tient beaucoup dans la direction d’acteurs qui elle-même repose sur le choix de comédiens toujours parfaits. On l’a dit, les rôles principaux et secondaires sont tous remarquables, mais on est encore une fois frappé par le talent des acteurs qui apparaissent brièvement, comme dans autant de tranches de vie, et imposent tous, en une réplique, un plan, un personnage, un être humain dont le spectateur peut imaginer l’existence au-delà du cadre. De la caissière harcelée par Pansy à la pauvre vendeuse coupable d’avoir voulu aider sa cliente, en passant par une dentiste qui a eu le malheur d’explorer la bouche de son irascible patiente, toutes existent : on entre en empathie avec ces femmes, quand bien mêmes les interprètes n’ont qu’une séquence pour les imposer, on s’identifie à elles et ainsi Mike Leigh crée sa comédie humaine.

Dans ce cinéma-là, les êtres ne se définissent pas toujours par leurs actes et justement, un simple détail peut entrer en contradiction avec eux. Tout Homme est une énigme et les films de Mike Leigh le soulignent avec une infinie subtilité, en apparence une économie de moyen qui cache en fait une chorégraphie millimétrée à laquelle les acteurs apportent leur sens du rythme, leur subtilité, des gestes qui semblent leur échapper, en harmonie ou en contrepoint avec un élément du cadre. Que Leigh filme un bouquet un peu minable sur une table, et nous ressentons, comme l’héroïne, un tremblement de terre. Plans larges et gros plans alternent, avec un sens du montage qui créent des effets, comiques et dramatiques et donnent à ce film construit sur de petites choses un rythme assez soutenu : film le plus court de Leigh, « Deux sœurs » ne comporte aucune séquence superflue ou trop longues.

S’il fallait encore démontrer que Leigh maîtrise autant l’esthétique que la direction d’acteurs, on soulignera l’attention portée à l’univers sonore du film : au-delà d’une musique qui, à l’image du jeu des acteurs, oscillent entre la légèreté et l’émouvant. Dans ce Londres froid et atone, le son est presque angoissant, comme un perpétuel dimanche d’un de ces quartiers dortoirs de la capitale britannique. L’intérieur aseptisé de la maison de Pansy est silencieux : entre la peur du fils et du père qui se sont résignés à vivre dans le non-dit, le sommeil de la maitresse de maison, l’impossibilité de communiquer, comme en deuil permanent ; les fenêtres et les portes bien fermées par crainte du monde extérieur. Pansy a également la phobie de laisser entrer des animaux, des insectes ou toute autre forme de vie, dans son refuge ouaté. Comme si elle contaminait son environnement, c’est la même atmosphère atone qui semble la poursuivre : dans un magasin d’ameublement, dans un supermarché, dans un cabinet, la même lumière froide et le même silence.

© Bleecker Street – Film 4 – Media Pro Studio

Là encore, le contraste est violent avec l’univers de Chantal : du rire de ses filles, aux bavardages de ses clientes, la vie transparait à chaque séquence. Cette existence joyeuse, d’où les hommes sont exclus (Chantal est célibataire), quand ils sont assez minables chez Pansy, entrera fatalement en contact avec l’univers familial de Pansy, lors d’une fête des mères des plus gênantes. Ce contraste aboutira à une des séquences les plus fortes que l’on n’ait pu voir. Un fou rire hystérique finit en crise de larmes : la dépression envahit l’écran, laissant Chantal, ses filles, et les spectateurs désemparés. La colère a laissé place à la souffrance. Cette scène magnifique, qui aurait tout autant sa place dans les cours de mise en scène que de comédie, ne résoudra pourtant rien. Chez Mike Leigh, les fins restent ouvertes et nous comprenons mieux les personnages alors même qu’ils repartiront vers leur existence, continueront sans nous. Restent quelques lueurs d’espoir, tel ce fils introverti et obèse qui voit la lumière. Quelques raisons de ne pas croire en une rédemption : un mari aussi coupable que victime, personnage central mais souvent hors champs, que nous nous surprenons à détester, avant de nous en vouloir pour cette injustice.

« Toute femme est une île ». Cinéaste brillant et humaniste, Mike Leigh continue, de films en films à créer une œuvre majeure sur la condition humaine ; nous poussant à nous arrêter sur chaque personnage et, peut-être, soyons naïfs, en sortant du cinéma, à nous intéresser un peu plus à ceux que nous croisons et avec qui nous formons, comme dans l’univers du cinéaste, une comédie humaine.

Deux sœurs – Grande Bretagne – 1h37 –  Un film écrit et réalisé par Mike Leigh – Directeur de la photographie : Dick Pope – Montage : Tania Redding – Musique : Gary Yershon – Avec Marianne Jean-Baptiste, Michèle Austin, David Webber, Tuwaine Barret, Sophia Brown, Ani Nelson, Jonathan Livingstone. © Bleecker Street – Film 4 – Media Pro Studio.