En guise de premier recueil paru en français de la poétesse américaine Adrienne Rich, on n’aurait pu imaginer meilleur titre que celui de ce livre, Le Rêve d’un langage commun, ouvrage bilingue de plus de 170 pages, traduit par Shira Abramovich et Lénaïg Cariou.
L’original a paru aux États-Unis en 1978, alors que la poétesse a quarante-cinq ans, déjà cinq recueils de poésie à son actif et une solide réputation de théoricienne féministe.

Dans une belle postface, « Qu’entendons-nous par nous ? », dont le titre est emprunté à Rich, les deux traductrices retracent la vie de la poétesse ainsi que la genèse de cette aventure traductive, née du constat de l’étonnante (in)fortune éditoriale de Rich en français, qu’elles qualifient d’« histoire d’amour manquée ». Cela semble faire écho à l’anecdote racontée par Rich dans son essai Of Woman Born, autre image de ce dialogue qui n’aboutit pas, faute d’un langage commun : « Vous travaillez pour l’armée, madame ? », lui aurait lancé une féministe française, au début de la guerre du Vietnam, apprenant qu’elle était mère de trois garçons. La quasi-absence de traductions jusqu’ici semble à l’image de cette incompréhension, entre deux féministes (féminismes ?) qui échouent à se rencontrer. Grâce à cette traduction du Rêve d’un langage commun s’esquisse le début d’une histoire d’amour entre Rich et la France.
Le Rêve d’un langage commun est, en effet, un recueil amoureux, divisé en trois sections, « Pouvoir », « Vingt-et-Un Poèmes d’Amour » et « Pas ailleurs, ici ». Présenté comme le coming-out poétique d’Adrienne Rich qui, écrivant ses amours avec une femme, mêle l’intime au politique, l’histoire au présent. Un recueil amoureux, donc, notamment dans les vingt-deux poèmes qui forment la section centrale, mais pas seulement. Si le je lyrique s’adresse souvent à un « tu », la poétesse prend également soin de créer des liens amoureux plus amples et collectifs, entre « locutrice[s] du soi-disant langage commun », celui qu’évoque le poème « Cartographies du silence ». Le recueil fait entendre de multiples voix, faisant place à des figures telles que Marie Curie, au cœur de « Pouvoir », le tout premier poème. Dans cette galerie de femmes, elle est suivie de l’alpiniste Elvira Shataeva, décédée avec ses sept coéquipières lors d’une tempête en 1974, à qui la poétesse fait dire :
« Si dans ce sommeil je parle
c’est avec une voix qui n’est plus personnelle
(je voudrais dire avec des voix) »
Plus loin, c’est le monologue de l’artiste Paula Becker s’adressant à Clara Westhoff, qui semble comme surpris par la poétesse. Paula s’adresse à Clara comme Rich s’adresse à son amante, sa sœur, ou ses amies, parmi lesquelles Audre Lorde. À travers ces voix et ces figures, Le Rêve d’un langage commun est un recueil qui s’écrit pour : pour les autres femmes dans la vie de la poétesse, comme en témoignent les nombreuses dédicaces, mais aussi pour celles qui, écrasées par le quotidien, n’écriront pas, que la poétesse fait apparaître dans « À une poète », poème qui semble finalement dédié à une autre :
« J’écris ça non pas pour toi
qui luttes pour écrire tes propres
mots luttant contre les chutes
mais pour une autre femme muette
de solitude poussière sacs en plastique suintants
avec des enfants dans une maison
où le langage flotte et tourne
avortement dans
la cuvette »
Cette question — pour qui écrire ? — est l’un des pivots du recueil, et Rich l’explore également dans le poème « Upper Broadway » : après les vingt-deux poèmes centraux dont la structure rappelle celle des sonnets amoureux, Rich laisse un temps de côté l’écriture pour « toi », elle écrit maintenant pour elle-même, « pour moi » :
« pour cette femme
aveugle qui gratte la chaussée avec sa baguette de pensée
cette sorcière en chaussons qui progresse dans les rues glacées
fouille dans les poubelles en retire
ce qui a été jeté et infiniment précieux »

Coming-out d’une « femme à demi née », après « une décennie à se délester de la chair morte » (« Vers le solstice »), mais d’une poétesse déjà accomplie, dont l’assurance dans le langage contraste avec l’ampleur des bouleversements personnels que les poèmes évoquent, Le Rêve d’un langage commun est pour la poétesse une sortie du mensonge. Il est aussi une collective sortie du silence, pour les femmes qu’elle invoque, une dimension plus sensible encore dans le français, où les traductrices font le choix de rendre visible le féminin que Rich revendique dans ses poèmes : les animaux sont des animales, lionnes, chienne de l’amante qui sommeille, biches ; les pianistes comme les mineuses sont des femmes. Et chez Rich, l’arc-en-ciel aussi est féminin, « travaillant à s’étendre elle-même », dans le poème « Ressources Naturelles », poème central de la troisième partie, divisé en quatorze sections, et qui, empli de tous ces féminins, laisse affleurer la colère face aux inégalités — « J’en ai assez », répète la poétesse — mais construit aussi un patchwork poétique où la mémoire des femmes est préservée et transmise. Si le temps a paru long à cette femme encore « à demi née », découvrir l’amour entre femmes mérite cette attente :
« Ai-je une seule fois marché dans les rues matinales à vingt-ans,
les membres ruisselant d’une joie aussi pure ?
me suis-je déjà penchée à une fenêtre sur la ville
pour écouter le futur qui vient
comme j’écoute ici, mes nerfs accordés à ton appel ? »
Finalement, pas d’écriture pour Rich sans l’amour des femmes, comme le dit le dernier long poème, « Étude Transcendantale » :
« deux femmes, les yeux dans les yeux
mesurant l’esprit l’une de l’autre, de l’une et l’autre
le désir illimité,
une toute nouvelle poésie commence ici. »
Grâce à la belle traduction qu’est Le Rêve d’un langage commun, elle commence ici en français, enfin.
Adrienne Rich, Le Rêve d’un langage commun, édition bilingue anglais/français, traduction de l’anglais par Shira Abramovich et Lénaïg Cariou, éditions de L’Arche, janvier 2025, 176 p., 19 €