Alain Galan, anachronique (Battue à l’abîme)

Alain Galan, Battue à l’abîme, Le temps qu’il fait - détail couverture

Le titre du dernier livre d’Alain Galan est énigmatique. On se demande ce que signifie l’expression « battue à l’abîme ». Puis, le sens de cette expression finit par s’éclairer : comme on frappe avec un bâton des buissons pour en faire sortir le gibier, il s’agit de frapper avec un croc de chiffonnier des mots ou des phrases qui ont été jetés dans l’abîme au fond d’un ravin…

De brefs chapitres (de I à LXXXVI) construisent le livre qui raconte l’histoire d’un écrivain (le récit est à la troisième personne) s’interrogeant sur le fait qu’il a passé une bonne partie de sa vie à griffonner des mots ou des phrases dans des carnets, des mots, des phrases qui ont formé des livres, des livres qui ont rencontré de moins en moins de lecteurs. Plusieurs questions animent donc cet étrange « Bartleby » qui « préférerait ne plus »… Il semble reclus dans les confins d’une province, cultivant encore son jardin ou le « démodé », déconnecté, loin des réseaux, de l’énergie publicitaire qu’il est nécessaire de déployer pour continuer tant bien que mal d’exister.

Pour lui, constate-t-il avec un certain laconisme, et non sans humour, la mort du lecteur implique la mort de l’auteur. Il tente de faire breveter un poêle à « peu-lus » pour concurrencer le pellet en inventant un procédé qui permettrait de transformer en bois de chauffage tous les livres invendus qui encombrent de plus en plus les « stocks ». Entre deux promenades, il s’assied à sa table de travail plus pour méditer que pour écrire, bien qu’il consigne malgré tout quelques souvenirs de sa vie, des souvenirs qui s’allument, là-haut dans la lumière. On s’attache à la douce mélancolie qui l’anime. On pense à Beckett, à Krapp dans La dernière bande, mais la filiation est plus flaubertienne, celle du copiste, tantôt Bouvard, tantôt Pécuchet, « s’intéressant à tout », en particulier à l’éthologie, comme en témoignent les livres qu’il a publiés. Tu me copieras cent fois : “le chapeau de la cime est tombé dans l’abîme”.

L’amour du mot, du dictionnaire historique de la langue française, empêche ce vieil écrivain, qui assume sa désuétude, qui en fait même l’éloge. Boustrophédon. Écrire à la manière d’un bœuf marquant les sillons dans un champ, d’une ligne à l’autre, de gauche à droite et de droite à gauche. Butiner à la manière des abeilles. Chanter à la manière de l’alouette. La geste est archéologique à l’image d’un livre d’écolier dans lequel une illustration représente les petits chevaux de Solutré précipités dans l’abîme et à l’origine peut-être du rêve qui le hante. Dans ce rêve, mais s’agit-il d’un rêve, il se voit charger dans une brouette les archives qu’il a amassées durant sa vie et les jeter dans le vide du haut d’une falaise.

Alain Galan tente ainsi d’essayer d’interpréter le songe de son écrivain ridicule en recherchant des bouts de phrases, des mots hors d’usage, des paragraphes inachevés qui se trouveraient au fond du ravin où ils auraient été abandonnés. Battue à l’abîme. Le point qui l’intrigue est que l’endroit est connu pour son écho et qu’on n’en a entendu aucun lorsque la brouettée a percuté le sol. « Pour quelle raison, dans son rêve, ses brouettées de mots, de phrases, de paragraphes dévalant les rochers n’ont-elles produit aucun écho ? Pas le plus petit son en retour, pas même celui d’une page que l’on tourne. Or ce ravin – les gens du pays s’en sont toujours méfiés – est une véritable commère. »

En fait, la réponse est simple : le choc n’a produit aucun écho parce que les livres de cet écrivain ne rencontrent plus aujourd’hui le moindre écho, abîme rimant avec oubli. Mais qui sait ? Qui sait si le « livre à venir » ne gît pas dans le fond du ravin qu’Alain Galan avec son croc de chiffonnier s’obstine à questionner ?

Alain Galan, Battue à l’abîme, Le temps qu’il fait, 123 p., 18 €