The White Lotus : l’île pas fantastique

© HBO

À mi-parcours, petit état des lieux de la troisième saison de The White Lotus, série phénomène arrivée sur les écrans de HBO en 2021. Hypnotique et dérangeante, la création de Mike White bouleverse bon nombre de codes et de spectateurs par son traitement frontal des névroses et des affects d’une poignée de privilégiés venus se ressourcer dans un complexe hôtelier où tout n’est pas que luxe, calme et volupté.

L’irruption de The White Lotus dans le paysage sériel avait rappelé au monde qu’HBO était la référence en matière de création plus qu’originale au pays du TV show au kilomètre. De Dream On ou Oz à Euphoria ou The Gilded Age en passant par True Detective, Chernobyl et les désormais cultes et incontournables Sopranos, The Wire, Six Feet Under et Sex and The City, le catalogue de HBO allie exigence scénaristique et explorations formelles et ne s’interdit aucun sujet, aucun tabou, aucune provocation. The White Lotus n’échappe pas à cette quasi sacrosainte règle d’aller là où la pudibonderie commanderait de reculer et commente sans démontrer, montre sans exhibitionnisme, raconte de manière brute (et souvent brutale) penchants, travers et failles de personnages, hommes, femmes, enfants, adolescent.e.s, de la prétendue upper class comme des employés et dirigeants serviles du resort.

Après Hawaï et la Sicile, Mike White transporte sa clientèle en Thaïlande, entre Bangkok, Koh Pha Ngan et Koh Samui, dans une nouvelle excroissance de la chaîne White Lotus, un complexe dédié au bien-être, à la déconnexion, au lâcher-prise pour mieux se retrouver et se ressourcer — invitant, dès l’arrivée, ses hôtes à abandonner smartphones et ordinateurs. Là, se retrouvent une famille d’Américains aisés, un cinquantenaire taciturne et sa jeune compagne, un trio d’amies d’enfance aux trajectoires divergeantes, une ex-employée du White Lotus de Maui venue oublier ses déboires subis en fin de saison 1… Face à eux, d’autres personnages plus ou moins secondaires mais loin d’être anecdotiques, à la fois faire-valoir de la clientèle hors-sol et rappels nécessaires à la réalité.

© HBO

Chez les Ratliffe, le père (Jason Isaacs) est dans la finance et la mère (Parker Posey) ne s’imaginerait pas vivre pauvre (ni sans antidépresseurs) ; le fils aîné (Patrick Schwarzenegger) cultive son « winner body » à grandes rasades de milk-shakes hyper-protéinés et tente de faire marcher son jeune frère Lochlan (Sam Nivola) dans ses pas de brute accro au sexe ; leur sœur Piper (Sarah Catherine Hook), en quête de spiritualité, a choisi la destination familiale et semble nourrir un dessein plus mystique. Pour Kate (Leslie Bibb), Laurie (Carrie Coon) et Jaclyn (Michelle Monaghan), les vacances entre filles commencent entre joie des retrouvailles, jalousie et rivalités sous-jacentes. Quant à Chelsea (Aimee Lou Wood) toute en pep’s juvénile et Rick (Walton Goggins) à la mauvaise humeur permanente, leur escapade amoureuse résistera-t-elle à la rencontre avec la tentatrice Chloé (Charlotte Le Bon)  ?

Dit ainsi, on pourrait crier au manque d’originalité avec ce côté short-cuts qui pourrait rapidement tourner au soap si la série n’enchaînait pas les ruptures et les outrances qui tiennent en haleine dès l’ouverture de la saison. Avec un procédé que l’on pourrait taxer d’artificiel (mais qui donne tout son sens à l’exercice), White Lotus commence par une scène peut-être finale hautement dramatique et on passe dès lors chaque épisode à se demander quand ce climax annoncé va se produire, comment, pourquoi c’est arrivé et chaque comportement est de fait scruté et analysé à l’aune d’un dénouement déjà connu (et interrompu avant sa pleine réalisation). La tension créée est ainsi presque aussi insupportable que le spectacle des mœurs, destins et comportements coupables, des affres des personnages, leurs bassesses ou leurs tentatives de rédemption. On est soumis à une double contrainte et au bon vouloir du show runner : conditionné par la forme (une série en flashback intégral) et scrutant le moment où tout va exploser… moment que Mike White retarde d’épisode en épisode en accumulant les situations où chaque personnage devient un peu plus borderline, et faisant se succéder les scènes qui repoussent un peu plus les limites de la zone de confort des spectateurs. 

© HBO

Lors de la première saison, on aurait pu voir The White Lotus comme une réécriture de L’Île Fantastique sur laquelle il était possible de venir réaliser ses fantasmes ou tenter des expériences diverses, mais on avait vite compris que derrière la satire sociale, la mise en scène d’une décadence américaine (et plus largement occidentale) certaine, il s’agissait moins de montrer des envies d’autres choses que d’explorer des personnalités, des psychés, les déviances… En lieu et place d’un paradis propice, Mike White propose de vouer ses personnages (et le spectateur) à l’enfer, sans aucun filtre. Chaque épisode devient alors une expérience unique, un saut dans l’inconnu qui déjoue toute prédiction, hors celle de la catastrophe annoncée, et qui joue avec l’inconfort de chacun face au spectacle pathétique d’une humanité en perdition.

The White Lotus, créé par Mike White, saison 3, 8 épisodes — avec Leslie Bibb, Carrie Coon, Walton Goggins, Sarah Catherine Hook, Jason Isaacs, Lalisa Manobal, Michelle Monaghan, Sam Nivola, Patravadi Mejudhon, Parker Posey, Patrick Schwarzenegger, Tayme Thapthimthong, Aimee Lou Wood… Une production HBO, diffusée en France sur Max. Un épisode chaque lundi en US+24 depuis le 16 février 2025.

© MyCanal