Demain, le deuxième anniversaire du jour (de la nuit, c’était une nuit) où tu es tombée, définitivement tombée. Alors je suis allé au cimetière, voir ta tombe. J’ai couché sur ta dalle rose une rose blanche en soie, trouvée dans ta chambre. Tu t’appelais Rose – tu t’appelles toujours Rose.
Je me souviens, enfants, tu nous donnais souvent à manger de la viande hachée de cheval, crue, cela donnait des forces. Tu voulais qu’on ait des forces. Le Dimanche matin, à l’église, une rondelle blanche glissée sur notre langue, puis avalée, donnait de la force à notre esprit. L’hiver, quel que soit le temps, on se promenait, bien couverts, dans le parc municipal, cela donnait des forces. Tu savais, Maman, qu’il nous faudrait des forces, pour traverser les années, les décennies qui nous attendaient.
Je suis revenu sur ta tombe, d’un doux rose, Maman Rose Toi.
Il y a peu les allées du cimetière étaient envahies, recouvertes de pissenlits, le maire du village, un écoGaïa, les laissait pousser. Quelqu’un a dû lui dire que ses administrés souterrains en avaient assez de la salade de taupe comme plat unique, qu’ils n’en pouvaient plus. Les pissenlits ont été fauchés, la Faucheuse est passée, ce qui est la moindre des choses dans un cimetière.
A propos de taupe, le même maire, désireux de sauver la planète du réchauffement climatique, a instauré l’extinction des rares lampadaires du village à 23h, n’en étant pas une, de taupe, bien qu’ancien trotskiste, et aimant me promener la nuit dans les ruelles du village, j’ai acheté une lampe frontale (Headlamp Onnight) pour éviter de me fracasser le crâne contre un mur et de te rejoindre prématurément. J’ai été un prématuré de la vie, tu m’as eu en avance (1,8 kg à la naissance, je ne voulais pas t’alourdir), mais je ne tiens pas particulièrement à en être un de la mort. Ne le prends pas mal, j’aimerais te retrouver – bien que je sache qu’il n’y aura aucune retrouvaille, deux riens ne se retrouvent pas, rien + rien = rien = zéro. (Mon dessert préféré, ta banane écrasée, avec du sucre dessus, le poulet et l’éclair au chocolat du Dimanche, quand on avait de quoi les acheter, ce n’était pas zéro, je te le jure, Maman !).
Je n’irai pas au cimetière, Maman, le Jour des morts, je ne veux pas être entouré de tous ces porteurs de fleurs laides. J’y vais aujourd’hui, la veille.
J’ai piqué une rose dans le jardin, qui d’ailleurs m’a piqué au passage, m’a griffé la main, une rose blanche, je la déposerai sur ta tombe, avant le défilé des horribles fleurs en pots.
Sur le chemin du cimetière, je suis passé devant l’école et son bac de compost, sa pancarte pédagogique COMPOST UN JOUR COMPOST TOUJOURS, où l’on peut lire que pour réussir son compost il faut y mettre des déchets humides (différents résidus, restes de repas …) ainsi que des déchets secs (papiers toilette, carton ou papier déchiquettés – avec deux »t » pour insister sur l’importance du déchiquetage, broyats divers, feuilles mortes …), où l’on peut lire que les décomposeurs sont des vers de fumier, des larves, des cloportes …, et que le composteur mange équilibré. Ma rose est un modeste geste pour ma mère, leurs restes de repas et leurs papiers toilette usagés, un grand pour la planète ! Mais ils ont oublié le cimetière, pourtant à une centaine de mètres, où il y en a du compost à récupérer, et de bonne qualité !
Je suis donc passé devant l’école et son bac de compost, son PROJET (D’ÉCOLE) affiché fièrement à côté de la porte d’entrée, où il est question de préparer les élèves à leur avenir, de permettre l’ouverture sur le monde, de rendre les enfants acteurs dans une démarche éco-citoyenne.
Je suis passé devant la Mairie et ses affiches défraîchies de l’été dernier : AUTREFOIS LE PAYS, 31è édition, spectacles gratuits; SALON DU LIVRE, Vide grenier, Pétanque, Restauration sur place; FESTIVAL MUSIQUE MONTAGNE; VACANCES D’ÉTÉ, SÉJOUR TIPIS, 8 à 10 ans; et celle VIOLENCES CONJUGALES Appelez le 3919, celle VIGIPIRATE, Urgence attentat; ses avis administratifs.
Tu t’en fous, Maman, du compost, tu en es maintenant un et tu ne le sais même pas, tu t’en fous de l’avenir, de l’ouverture sur le monde, d’une démarche éco-citoyenne, pour toi, plus d’avenir, plus de monde, plus d’éco-machin, tu t’en fous d’AUTREFOIS LE PAYS, tu as oublié, tu t’en fous du SALON DU LIVRE, tu adorais lire, tu ne lis plus, parfois, tu sais, je lis un de tes livres, et je pense à toi, je les ai gardés, tes livres, Maman, tu peux me faire confiance, tu t’en fous de manger, tu ne manges plus, sur place et ailleurs, la Musique, la Montagne, tu les as oubliées, comme elles t’ont oubliée, tu t’en fous des vacances, de l’été, des tipis, pour toi plus de saisons, plus d’habitation, si ce n’est ton trou et ta boîte en chêne, la violence, l’administration, oubliées, tranquille que tu es, allongée sous ta dalle rose.
Je suis passé devant le cours de tennis abandonné, au filet troué, j’y ai joué enfant, la balle partait dans tous les sens, toi tu n’as jamais sporté, à part marcher, tu aimais marcher, tu l’as sillonnée la montagne, pas la haute, la moyenne, les pistes bien tracées, ta dernière piste a été celle du cimetière, on te suivait.
Je suis passé devant le grand chapiteau blanc, où les fêtes communales (sur le commun tu avais des doutes, tu cherchais autre chose, l’as-tu-trouvée ?); où les concerts, qui d’après une affiche délavée, vont chahuter la scène (tu n’as jamais aimé chahuter, tu as toujours été sage, tu l’es encore plus); où les lotos (tu ne comptes plus, les chiffres t’ont quittée, tu n’additionnes plus, tu ne soustrais plus, tu ne divises plus, tu ne multiplies plus, pour toi tout s’est égalisé, tout s’est égalisé dans l’absence de tout).
Quelques pas, et me voici en face du cimetière, de sa grille d’entrée, noire et or, quasi royale, avec fixée sur elle, unique inscription, une pancarte ESPACE SANS PESTICIDES et son joli dessin, où gambade, volète, butine, un hérisson, un papillon, une abeille, dans une nature d’un vert rendu à sa pureté. Une intention qui doit profondément toucher les habitants souterrains du dit espace, leurs corps décomposés et leurs os ! Oui, Maman, ton cimetière, il est sans pesticides ! tu peux respirer à pleins poumons, tu ne risques rien, profites-en !
A la droite de la grille, le départ de la route vers le Col de la Croix (tu en as une belle, fine, sur le marbre de ta tombe, Maman), dont souvent je monte et descends en courant les premiers kilomètres, au pourcentage de 5% (ton pourcentage c’est O%, tu as renoncé à monter ou à descendre quoi que ce soit); une rangée de poubelles pour le tri, trier, trier, jusqu’à sa mort trier, jusqu’au tri final, le sien, l’ultime, qu’on n’aura pas à répéter, enfin délivré, le tri des cartons, pliés, vidés, propres (tu as échappé au cercueil en carton, respectueux de l’environnement, biodégradable – les cercueils en bois se dégradent en 10 – 15 ans, ceux en carton en un an, tu serais déjà mélangée à la terre ! -, fabriqué à base de carton recyclé – ceux de cette poubelle ? du local, circuit court, de la poubelle à la tombe, direct ! -, et en plus beaucoup moins cher que le cercueil traditionnel, avec l’argent économisé on aurait pu en boire des coups à ta santé, toi qui se contentait d’un petit verre de Porto ou de Muscat, dans les grandes occasions !, et il aurait été personnalisé, Leclair Tueur de prix, là où La vie n’est pas chère – et la mort, propose un nombre incroyable de décorations : Accordéon, Aigle, Avion de ligne, Batterie, Camion de pompier, Cascade, Chat, Chien, Combi Van, Cyclisme, Ferrari, Fleurs, Football, Forêt Vierge, Golf, Guitare, Happy End, Harley, Jardin Zen, Judo, New York, Tour Eiffel, Perroquet, Pétanque, Pyramide d’Égypte, Rugby, Sahara, Tennis de table, Tractopelle, Trompette …, je t’imagine dans un carton de cercueil Camion de pompier, ou encore mieux Ferrari – toi la reine de la route avec ta Dyane, ou Batterie – t’étais vraiment très Rock Maman !, ou Football, ou Rugby – tu n’y a jamais rien compris, ou Harley – je t’aurais prêté un cuir, tu aurais été terrible !), le tri du verre, bouteille, pots, bocaux, vides, le tri des emballages, films, sachets, barquettes, flacons en plastique, briques, cartonnettes, bien vider, ne pas laver (j’espère qu’on t’a bien lavée, Maman !), le tri des papiers, journaux, revues, courriers, enveloppes, le tri des déchets ménagers, en sacs fermés (je n’étais pas là quand on t’a sortie de la maison, t’es sorti dans un grand sac plastique bien fermé ?).
Accroché à la grille, le Plan du cimetière : une allée principale, à droite 13 rangées de tombes, à gauche 15 (le village vote plutôt à gauche).
Je pousse la grille, une cinquantaine de mètres, et à gauche, ta rangée, où tu es sagement rangée, à côté de la tombe de la famille Piquemal – Tabou. Je pose ma rose blanche sur ton marbre rose, sous ton prénom, ton nom et tes dates, je l’entoure d’un galet noir aux veines blanches, que j’ai retiré de la rivière à moitié torrent, et d’une Rose des sables que l’on avait trouvée dans une dune du désert, notre grand voyage, tu t’en souviens ?, et je m’en retourne.
Dans deux jours une nouvelle fois la fête des tombes (303 dans le petit cimetière, dont la tienne, ta petite tombe, ma grande tombe, la grande tombe). J’ai couru le long de la rivière à moitié torrent en pensant à toi, mes premières courses c’était grâce à toi, j’étais petit, tout petit, tu étais assise sur un banc, au Parterre, le parc de D., où nous habitions rue Haute Foulerie (les miennes étaient basses, mais tu étais là), tu disais « A vos marques, prêt, partez ! » et je fonçais jusqu’au banc d’à côté, et on recommençait, mon premier fractionné.
Je me suis arrêté à la petite plage, j’ai pris un galet noir aux veines blanches et je l’ai mis dans ma poche. Arrivé au cimetière, je l’ai placé sur ta tombe, doucement, je l’ai ajouté à l’autre galet et à la Rose des sables.
« La pierre seule est innocente », a écrit il y a deux siècles le fils de Maria , oui, c’est un galet innocent que j’ai déposé sur ton marbre rose, avant le défilé des porteurs de fleurs laides, qu’ils laisseront pourrir. Les yeux fermés, je me suis répété tes derniers mots : « Tu es en moi et je suis en toi ». Et c’est avec eux que j’ai regagné la maison.