Après Rien à cette magie, Meta Donna, Et tout soudain en rien, Suzanne Doppelt fait paraître Un beau masque prend l’air construit par une mise en dialogue avec des œuvres picturales. Entretien avec Suzanne Doppelt.
Un beau masque prend l’air se compose de textes poétiques écrits au regard de 17 œuvres picturales prélevées en particulier dans une histoire européenne de la peinture. Comment s’est constitué ce corpus d’images à partir desquelles s’est élaboré cet ensemble ?

De façon très simple, j’ai mené une petite enquête picturale, mon but étant de trouver des tableaux dans lesquels figure un animal. J’ai éliminé les œuvres qui montrent un simple portrait, pourtant très beau parfois comme La tête de lionne de Géricault. Je voulais que la matière du texte provienne du tableau, même s’il y a bien sûr des lignes de fuite, il me fallait donc un certain contexte visuel, que l’animal ait un registre si je puis dire, bien qu’il ne soit ni un acteur ni un partenaire, pas question de contrarier son mutisme. C’est depuis ce silence insensé qu’il nous regarde dit Jean-Christophe Bailly. Et que son silence rencontre celui de la peinture.
Délogé de son lieu naturel, devenu une image, sa présence la transforme, cette image, comme elle le fait pour n’importe quel lieu naturel où il se trouve. Sa présence est un point d’intensité très fort, le chien qui apparait dans la boite d’optique de Samuel van Hoogstraten constitue et redéfinit la maison qu’il occupe, les deux vaches de Corot modifient le paysage, etc.
C’est ce que j’ai cherché, 17 tableaux mais jamais 2 fois le même animal, un très pâle échantillon d’un monde, d’une multiplicité hétérogène. Le plus récent, Vianden à travers une toile d’araignée, de Victor Hugo, date de 1871. Pourquoi rien de plus proche pourrait-on se demander ? À vrai dire, je ne sais pas trop, peut-être mon goût pour la peinture ancienne. Mais j’aime tant aussi les animaux de Gilles Aillaud, par exemple.
Chacune des sections du livre se divise en deux parties distinctes : un texte constitué avec régularité de 6 fragments de prose poétique suivi d’un bloc de texte court combiné à un cadre rectangulaire. Le texte fait écho par endroits à de précédents livres. Ainsi l’évocation d’une image issue de Rien à cette magie qui s’immisce dans le texte (« un jeune homme fait des bulles de savon »), ou encore le dessin Vianden à travers une toile d’araignée de Victor Hugo, repris de Meta donna. Comment circulent les images ? Quel statut occupe précisément chacune des deux composantes de cette structure ? De façon plus globale, quel dispositif d’écriture est mis en place dans la constitution de cet ensemble ?

Pour écrire, je l’avoue, j’ai besoin de me donner un cadre, relativement strict : longueur, forme, etc. Mes livres font tous 80 pages, ça finit par être très étrange. Là, en l’occurrence, il y en a de concrets, des cadres, ou plutôt des ombres qui ont chaque fois la proportion du tableau auquel le texte renvoie, et ces tableaux n’apparaissent qu’à la fin du livre, en guise de table des matières. C’est que je ne les voulais pas en regard du texte, qu’on aille de l’un à l’autre pour chercher, vérifier, surveiller, je voulais qu’entre les deux il y ait comme un battement supplémentaire, une suspension. Quant aux petits textes en surimpression des cadres, ils sont inspirés par un élément du tableau, l’odeur – Suzanne au bain, les lunettes – Le Singe peintre, l’oreille – L’éléphant avec un groupe d’aveugles…
S’agissant des échos, des survivances, oui, c’est un peu une constance dans mes livres. Une phrase, une proposition revient parfois, variée, changée par son contexte, recadrée, un mouvement progressif, c’est que je n’en ai pas fini avec elle, elle est assoupie mais encore en service, elle ressert au moins une fois encore, elle vient se rappeler à moi parce qu’elle n’a servi à rien de définitif. Ce n’était qu’une hypothèse, une possibilité disons, elle n’a montré qu’un de ses aspects, rempli qu’une de ses fonctions, mais rien ne se répète jamais à l’identique, on le sait. Ça pourrait ressembler à une reprise musicale, un remix ou bien une vaste hésitation ! Même si c’est inconfortable, je crois que j’aime hésiter.
Peut-être peut-on y voir un système de renvoi généralisé, d’un livre à l’autre, à l’intérieur d’un même livre, du texte aux images et l’inverse, une enquête qui n’en finit pas, une tentative suffisante de déborder le temps, et ici elle concerne des tableaux et des animaux.
Le titre choisi évoque le motif du masque qui jalonne l’ensemble du texte : « la nuit entre le sommeil et la veille une ligne de faîte, il y est entre deux eaux ce masque naturel – personne ne peut le supporter longtemps dit Sénèque, fait d’après son visage un masque de fortune et de stupeur ». Aussi, dans l’avancement du texte : « pour l’occasion le visage s’invente un nouvel air sans mine particulière (…) il a l’immobilité d’un masque un beau masque naturel ». Chacune des sections, dans une écriture littérale, se développe autour d’une image (le plus souvent de peinture ou dessin, gravure…), multipliant les points de vue, les réflexions, les perspectives narratives, vers des fragments de récits. Les images n’intègrent pas le corps du texte. Elles sont regroupées en fin de volume, ce qui induit différents modes possibles de lecture. S’agit-il dans le travail d’écriture poétique d’hybrider aussi des composantes à la fois descriptives, documentaires (en amont), narratives ?

Un beau masque prend l’air est un fragment d’un vers d’Apollinaire, c’est au pied d’une potence que ce pendu jaune et vert prend l’air et la manière. Là, ni potence ni pendu mais des bêtes figurant parfois d’une façon, parfois d’une autre, au milieu d’une image qui les met en scène et qui les limite bien évidemment. Ce n’est sans doute pas par hasard que le livre commence par un bal masqué, tout le monde se montre caché, des têtes sans visage ou celui d’un autre, face à un animal lui à visage découvert, dans toute sa pudeur, son innocence, la curiosité suprême, un rhinocéros en chair et en os, vu pour la première fois de ce côté-là du monde.
Il y aurait tant à dire sur le masque. Il s’ouvre, en laisse voir un second et quelques fois un troisième, dit Lévi-Strauss, tout comme le texte qui tourne autour du tableau, recherche les points de vue, de la toile tire un fil, s’en dégage un moment, tente une description, revient sur ses pas, suspend le regard, ouvre sur de nouvelles perspectives, parfois « documentaires », recherche les indices, etc. : une forme de démasquage qui conserve l’énigme. Celle de l’animal avant tout, avec lui une distance infranchissable, et de la peinture gardant nécessairement ses distances avec l’écriture qui se fait au milieu de ces divergences. On n’en a jamais fini de cerner, de considérer les angles, il faut s’en donner tous les moyens. Alors oui, il s’agit d’une sorte d’hybridation de cette écriture, ce que je revendique. Un mouvement qui va du document, de la description, qui ne m’intéresse que lorsqu’elle fait trembler, crée un certain écart, à autre chose que j’aurais du mal, moi, à qualifier. Disons que je me sens libre de tourner autour, du tableau en l’occurrence, avec tous les moyens qui sont les miens.
Comme je l’ai dit précédemment, éloigner l’image du texte, c’est fabriquer un intervalle de plus, une discontinuité et encore mieux s’égarer.
Si la photographie n’intègre plus le corps du texte, l’acte de voir et l‘optique traversent le texte poétique. Ainsi la présence d’« un mur qui retient la vue », « des plus grandes aberrations », en écho à un titre précédent, « une vielle à roue en guise de prothèse optique », ou encore « une machine optique ». Un beau masque prend l’air interroge la perception, le regard et les sensations dans l’appréhension de certaines œuvres picturales. Comment s’est opéré ce glissement vers cette mise en dialogue exclusive du texte poétique avec la peinture ?

« Comment voit-on ? » est ma grande obsession, une question banale mais qui revient de livre en livre. On n’y voit rien, c’est le cas du Vielleur de de La Tour, aveugle, et les petits bouddhas qui gravitent sur l’éléphant d’Hokusai le sont aussi, Les Apiculteurs de Brueghel ont un masque d’osier sans aucune ouverture… L’idée d’évoluer définitivement dans le noir est comme un abîme pour moi et déclenche d’infinies émotions, d’où peut-être cette question récurrente. La vue est une affaire de réglage, les dispositifs et les trucages visuels m’ont toujours fascinée, c’est chaque fois une technique différente pour attraper quelque chose, et se rendre à l’évidence, comme le dit Héraclite, que la vue est une tromperie, mais qu’elle est un meilleur témoin que les oreilles ! Ainsi les boites d’optique, les anamorphoses à la perspective dépravée, les images spirites ou la camera obscura notamment m’enchantent.
Là, il s’agit de considérer une image fixe, un tableau et la scène qu’il figure, d’explorer quelques zones d’ombre, d’y plonger un regard oblique, de regarder de travers, de varier les points de vue, d’observer son silence autant que celui de l’animal, d’admettre qu’on y voit que ce qu’on veut bien ou peut y voir et que le reste est aveugle.
Alors oui, cette fois-ci le texte est un tête-à-tête direct avec le tableau, sans la médiation de quelques photographies. Peut-être une nouvelle expérience, et surtout le sentiment qu’il y avait assez d’images dans ce livre, un très petit musée portatif avec sa ménagerie, et des images qui se suffisent largement à elles-mêmes.
L’animal est présent dans les livres qui précèdent. Ainsi « la taupe est un oiseau de nuit » (Vak spectra ; La plus grande aberration), dans différents volumes, les insectes, en particulier, les mouches, à plusieurs reprises, la grenouille, l’araignée, le hibou, les oiseaux… Peut-on dire que le resserrement du « petit musée portatif » autour de cette représentation des animaux se rapporte à une préoccupation déjà manifeste dans le parcours d’écriture ?
Oui, bien sûr, c’est une autre obsession depuis toujours, et une grande fascination, il y a quelques années j’ai même publié avec Daniel Loayza une anthologie littéraire sur la mouche. Bon, ce n’est pas très original aujourd’hui d’écrire sur les animaux, peu importe, et tant mieux, cela signifie qu’on leur accorde un peu plus d’importance, qu’ils sont de moins en moins considérés comme secondaires, inférieurs, même s’il y a encore du travail ! Du fond de leur silence, ce que nous interprétons à tort comme un manque, celui du langage, ils ont énormément à nous dire, à nous apprendre, il fallait que je leur rende hommage d’une façon ou d’une autre. C’est toujours une joie pour moi de contempler un animal quel qu’il soit, une envoûtante énigme, d’autant que cela se double d’une menace, leur disparition pour beaucoup d’entre eux. En 1994, le philosophe Paul Shepard lit pendant une conférence une lettre confiée par un ours au nom de tous les animaux, en voici juste un passage qui dit tout : « Leur nombre nous laisse bien peu de place, et c’est là leur grande erreur. Nous partons, et ils en parlent comme d’un progrès, en fait cela les vide de l’intérieur. Quand nous serons partis, ils ne sauront plus qui ils sont ». Si juste et poignant.
Quels sont les projets d’écriture ?

On peut être poursuivi par son ombre, par la justice, par un ours…. Je le suis entre autres par quelques rencontres, un souffleur de bulles de savon, une tarentule des Pouilles, un tueur dans un buisson, etc. Il faut que je m’en empare – et ça prend la forme d’un livre – pour que la traque cesse en partie. Il y a plus d’une trentaine d’années, j’ai eu la chance de voir Dance de Lucinda Childs, puis je l’ai revu et revu, avec chaque fois une même sensation de vertige inouï, de transport sans pareil. C’est en commençant à y regarder de plus près que j’ai compris à quel point cette chorégraphie accumulait tout ce qui peut me retenir, m’envoûter : les répétitions hypnotiques, les variations quasi invisibles, les reprises, la schématisation à l’infini, le hasard calculé, l’espace et le temps dilatés et contractés…, une série de glissements sans histoire, sans effets. Mais surtout ce dispositif est une chambre d’écho, une véritable boite d’optique. Sur un écran immense dédoublant la scène, imaginé par Sol LeWitt, les danseurs apparaissent et disparaissent comme les images passent dans une chambre noire, de vrais spectres en action. Dance est un carrousel où les figures s’échangent, se croisent jusqu’à épuisement des possibilités. C’est un peu ce que je poursuis, c’est donc mon projet pour l’heure.
Suzanne Doppelt, Un beau masque prend l’air, éditions P.O.L, novembre 2024, 80 p., 16 €