Frank Smith : « Explorer de nouvelles possibilités de voir et de faire voir » (Entretien)

©Frank Smith

Publié en novembre 2023, L’Atlas des 2-mers, de Frank Smith, fait écho à une création et une exposition multimédia conçues à Calais (2023-2024). Celle-ci, par la suite, a donné lieu à une reprise sous d’autres formes : d’une part à l’occasion d’une exposition collective qui se tient actuellement au musée du Louvre-Lens et, d’autre part, d’une exposition personnelle à La Maréchalerie de Versailles (jusqu’au 15 décembre).

Quels sont le enjeux et les formes de ces projets, de ces déplacements, des textes et images qu’ils impliquent ? Entretien avec le poète et vidéaste Frank Smith.

A débuté le 25 septembre une exposition de tes Films des objets dans le cadre de l’exposition EXILS – Regards d’artistes au Louvre-Lens. Pour ce travail tu présentes 12 vidéos. Quel est le lien entre ces différents supports que tu présentes et l’exil ?

Les Films des objets constituent une série de 12 films courts et silencieux, d’une durée variable (de 26 secondes à 3 minutes), réalisés dans le cadre de L’Atlas des 2-mers, une plateforme artistique pluridisciplinaire mise en œuvre en 2023 et consacrée à l’« espace naturel sensible » du Fort Vert (Pas-de-Calais), plus connu comme étant l’ex-« Jungle » de Calais.

Chaque vidéo documente une installation paysagère éphémère disposée dans les espaces du Fort Vert au cours de l’été 2022 et agencée principalement à partir d’« objets » trouvés au hasard sur place, qui pour la plupart d’entre eux ont appartenu à des personnes de passage : gilets de sauvetage, couvertures de survie, bouts de plastique et de bois, miroirs, nécessaires de toilette, vêtements, etc.

D’apparence indéterminée, ces interventions, effectuées en collaboration avec le plasticien Jules Doriath, tentent d’agir dans et sur le paysage alentour de manière à le faire voir autrement. Métaphore de la non-appartenance à un territoire donné, qui aura servi de base de campement à plus de 9000 personnes en situation d’exil, cette série de dispositifs proliférante interroge les lieux avec pour visée de faire émerger un sens inédit au contexte, essentiellement par le contact avec le sol et la surface terrestre : ils correspondent à autant d’éléments indépendants qui rechargeraient en d’égales potentialités visuelles les composantes de l’environnement dans lequel ils ont été insérés — jusqu’à un changement de paradigmes concernant la topographie des lieux, un rassemblement puis un renversement possible des points de vue et des prises de position. Littéralement un processus de « sédimentation » – pour reprendre le mot de Robert Smithson – des images par trop convenues.

Ce projet s’inscrit dans la poursuite d’un travail que tu as mené à Calais dans le cadre de L’Atlas des 2 mers. Comment as-tu pensé la mutation du geste conçu pour Calais au travail présenté à Lens ?

L’Atlas des 2-mers a en effet été présenté au Musée des Beaux-arts de Calais au cours de l’hiver 2023-2024 sous la forme d’une exposition accompagnée d’une installation sonore disponible in situ via un système de codes QR, placés parmi les chemins de randonnée du site du Fort Vert. Le Musée du Louvre-Lens ouvrant une nouvelle exposition consacrée au thème de l’exil — avec comme interrogations : Que fait l’exil à la création ? Quelle forme la création lui donne-t-il ? L’exil rend-il la création différente, singulière ? — Dominique de Font-Reaulx, qui en assure le commissariat, a choisi d’y montrer Les Films des objets tant pour leur dimension locale, leur caractère sensible au regard des problématiques politiques qu’ils insufflent, que pour la réflexion sur les traces et les strates et leurs potentiels informatifs qu’ils suscitent, je suppose.

L’Atlas des 2-mers a également donné naissance à un superbe livre publié aux éditions Lanskine qui reprend une série de photographies, à partir des films, certains dialogues et des textes ajoutés. Ce n’est pas exactement un catalogue d’exposition mais un objet encore différent qui multiplie ton approche de ce paysage et de l’espace naturel sensible du Fort-Vert. Que reprennent les textes ajoutés et comment dialoguent-ils avec l’image ?

Les textes publiés dans le cadre de cet album sont des fusées poétiques et questionnantes que l’on retrouve par ailleurs au sein du parcours sonore La Balade des 2-mers. Certains extraits d’entre eux sont repris en voix off dans Le Film d’en finir ou pas. Dans le projet global, chaque matière – sons, textes, images – constitue les régimes du dire et du voir, en collusion, élaborés depuis et à partir du territoire morcelé du Fort Vert. Ce sont des données non conformes qui se mélangent, dans l’étrangeté dangereuse des relations entre elles.

Frank Smith (vidéo), exposition à La Maréchalerie, Versailles © Nicolas Brasseur

Dans ce livre d’images, on accède à une autre perception de l’œuvre, complémentaire, qui témoigne aussi d’une dissémination de l’œuvre elle-même, qui ajoute de la fragmentation à la fragmentation, autrement dit une manière de multiplication. Quels sont les éléments que tu as créés en plus, spécifiquement pour ce livre ?

Un livre-images d’un fragment du monde, c’est ce à quoi je voulais parvenir, oui. Avec ses lignes d’articulation ou de segmentarité mais aussi ses mouvements de vagues. Un livre-album dont chaque pliage de formes fonctionnerait au niveau des dimensions visuelles et textuelles hétérogènes dont je disposais, en connexion de quoi il ferait passer d’autres types d’intensité. Avec pour enjeu qu’y soient distribués autrement les questionnements qui m’ont guidé tout au long de la réalisation de L’Atlas : comment repousser certaines limites propres aux gestes artistiques – on ne peut pas voir ce que l’on dit ; on ne peut pas dire ce que l’on voit – ; ne pas parler à la place des autres mais au-devant d’eux ; ne pas se mettre là où l’on n’est pas ; qui parle et peut et a le droit de parler parmi tous les vivants – humains et non-humains – ; comment penser de nouvelles formes de citoyenneté et les mettre en pratique pour fonder les devenirs écologiques, esthétiques, sociaux, culturels, politiques d’un espace dit naturel ; comment ajuster des prises d’images et de sons pour reconstruire le réel ; comment appréhender le monde et l’espace public d’un tel site, à travers la mise en relation inventive d’innombrables corps, situations, pensées, choses ou événements, partout glanés de par ce monde et de par son histoire… Car, oui un espace naturel sensible est un monde à part entière, tout un cosmos. J’ai cherché à esquisser ce « monde Fort Vert », ce « cosmos Fort Vert » à partir d’une machine de lecture plurielle… Et la question majeure, irrésolue : comment lutter contre tout ce qui rend des vies invivables ?

Pour le déplacement de l’exposition à Calais, tu as rassemblé l’ensemble des Films des objets qui apparaissent donc dans un dispositif différent. Comment as-tu construit cette métamorphose du travail liminaire ?

Chacun des petits films de la série des Films des objets vient en collusion tant avec celui qui le précède qu’avec celui qui le suit et l’emmène ailleurs. Dans l’exposition au Musée des beaux-arts de Calais, ils étaient répartis sur 4 moniteurs. Pour l’exposition collective Exils au Louvre-Lens et pour l’exposition personnelle à La Maréchalerie à Versailles, ils sont rassemblés pour une diffusion sur un seul écran. Leur évidence opère par effet de capture mutuelle, j’espère. Chacun envoie sa flèche dans la cible de l’autre. Pour explorer de nouvelles possibilités de voir et de faire voir, de sortir de soi sans montrer, ce qui se révèle vivant dans le présent et la ruine de ce qui fut autrefois, comme une cosmogonie vivante et plurielle, peut-être désaliénante et étonnante. Pour essayer de rejoindre une zone, depuis notre faiblesse, qui nous dépasserait et révèlerait d’autres modes d’existence.

Frank Smith, Les Films des Objets (DR)

La Maréchalerie de Versailles, que tu viens d’évoquer, reprend des œuvres de Calais dans un dispositif intérieur plus restreint qui offre une intimité différente aux œuvres. On y trouve notamment deux œuvres, qui sont deux dispositifs différents, qui pensent et cristallisent ces fameuses « deux mers ». Comment joues-tu avec la frontière qui questionne également le vivable et l’invivable ?

Le Film des 2-mers veut matérialiser par l’image et le son la frontière invisible à l’œil nu qui se dessine entre la mer du Nord et la Manche. Selon l’Organisation hydrographique internationale, leur limite trace une ligne joignant Leathercote Point – au nord-est de Douvres, côté anglais – au phare de Walde situé sur la plage du Fort Vert, côté français. La possible réalisation d’une jonction entre les deux côtes devient ici tangible au moyen d’un dispositif symétrique constitué de deux moniteurs placés l’un en face de l’autre, se regardant jusqu’à se confondre. À travers cette liaison des deux rives, l’illusion d’optique symboliserait, en quelque sorte, une volonté d’union et de réparation de la fracture géopolitique.

En parallèle, Le Film de la traversée est composé de deux types d’images superposées : dans la partie supérieure de l’écran, un plan-séquence fixe de la durée exacte de la traversée en ferry entre Calais et Douvres, soit 74 minutes ; dans sa partie inférieure, un plan-séquence fixe orienté sur la mer et filmé au retour Douvres-Calais. Cette installation dévoile ainsi la frontière spécifique qui sépare la France et l’Angleterre en son point le plus court, à savoir une trentaine de kilomètres : elle est une invitation au passage. Alors que certaines populations se voient interdites de la franchir et se trouvent contraintes et empêchées dans leur volonté de se déplacer, Le Film de la traversée prend en considération cette limite en la donnant à voir tout au long de sa progression. Cette traversée en image du détroit du Pas-de-Calais semble déjouer le principe d’assignation à un territoire tel que décliné au sein de nos sociétés sécuritaires : elle fait éclater cette démarcation qui n’existe que dans la mesure où il y a des corps pour la franchir ou la subir et interroge l’augmentation des entraves à la mobilité humaine — à l’heure de la libre circulation des marchandises, de l’information, des flux monétaires et des capitaux dans un marché mondial globalisé.

Avec ses propres composantes, ce film tente de répondre à la question : que peut-on faire voir à ceux qui n’en ont pas le droit ? Donner voix aux dynamiques frontalières, les rendre visibles, devient ainsi une pratique dissensuelle dans le sens proposé par Jacques Rancière : une pratique qui « fait voir ce qui n’a pas lieu d’être vu ». Dans l’effort de voir la séparation, invisible à l’œil nu, ce film veut montrer ce que la frontière elle-même a à montrer. Il voudrait déconstruire la matérialité de cette barrière frontalière pour en souligner la nature polymorphe et surtout le potentiel de sa pénétrabilité, son ouverture possible au passage dans un contexte de violences frontalières, d’abandon et d’expulsion des populations migrantes.

L’évolution du dispositif des œuvres, en plus de les déplacer d’une création initiale, déploie une autre conscience des lieux. Comment peut-on penser la continuation du geste politique de l’œuvre ?

Tout l’enjeu était de mesurer en effet l’impact politique de ce travail en changeant de local et de focal, en laissant s’écouler sa fluidité, s’il en est, de Calais à Versailles, dans un contexte européen de plus en plus répressif à l’endroit des populations migrantes. Tout le contraire d’une fuite en avant mais une adaptation en souplesse, c’est le mouvement qui ordonne ici un système dynamique conjuguant des accélérations et des ralentissements — une translation. Envisager ce « déplacement » comme une multiplicité, qui ne laisse place à aucune hiérarchie ou centralisation, une démultiplication d’un état donné. Une façon de penser situant l’important non pas dans les choses en tant que telles – les 8 vidéos présentées à La Maréchalerie – mais dans ce qui peut se passer entre elles et avec elles.

Suite à la sécurisation de la frontière franco-britannique mise en place depuis ces 20 dernières années, à travers des murs, des clôtures, des expulsions forcées, la surveillance, etc., un « retour à la nature » au sein de ce qui aura été le plus grand camp de migrants à ce jour en France soulève des questions urgentes quant aux motivations gouvernementales dans leur effort à délivrer des logiques de marquage qui cherchent toujours à rabattre les individus sur des identités prétendues de race, de nation, de famille : à quelle nature historique le paysage est-il « restitué » ? En quoi cela constitue-t-il un effacement des histoires récentes ? Comment les droits des espèces menacées et les classifications des habitats protégés agissent-ils tel un régime discriminatoire d’exclusion et de contrôle de la présence des migrants ? En quoi la mise en place d’une réserve naturelle joue-t-elle sur l’idée que la « nature » est anhistorique et incontrôlée, dépolitisant un acte de contrôle des frontières ? En d’autres termes, comme le note Rafi Youatt dans son livre Interspecies Politics: Nature, Borders, States (University of Michigan Press, 2020) : « L’environnement n’est pas seulement un terme neutre ou passif décrivant l’ensemble des éléments qui entourent les êtres humains, mais plutôt une pratique active impliquant une politique d’encerclement d’une zone terrestre particulière en la décrétant site environnemental. Alors que l’expulsion des populations migrantes, au motif de la protection de la biodiversité et du terrain naturel, deviennent des pratiques actives dans la gestion des frontières, celles-ci devraient être prises en compte dans le discours environnemental ». Pour toutes ces raisons, j’avais la conviction que L’Atlas des 2-mers n’avait pas à rester enraciné sur les terres du Calaisis mais devait vivre sa vie et être traduit ailleurs…

Frank Smith, L’Atlas des 2-mers, éditions LansKine, 2023, 144 p., 20 €
Exposition collective « EXILS – Regards d’artistes », musée du Louvre-Lens, 25 septembre 2024 – 20 janvier 2025.
Exposition « L’Atlas des 2-mers : déplacement », La Maréchalerie, Versailles, du 4 octobre au 15 décembre 2024.