Vingt-et-un an après la sortie de Blankets et neuf ans après Space boulettes, Craig Thompson livre avec Ginseng Roots un roman graphique dense, intimiste et subtilement engagé dans lequel il fait se croiser son histoire personnelle, celles des travailleurs du « Shang », le business mondial du ginseng, l’histoire de la plante, la création, le passé, le futur… et autant de raisons et de destins embrassés dans cette (en)quête de réponses.
Révélé au grand public et récompensé de plusieurs prix pour Blankets, dans lequel il racontait un épisode de son adolescence dans le Wisconsin et disait en creux le poids de la famille, de la religion omniprésente dans l’Amérique de la Snow Belt, Craig Thompson revient au récit autobiographique et quelques années en arrière. Loin d’être un « simple » livre de souvenirs, Ginseng Roots se lit comme une enquête journalistique rigoureuse, un traité de botanique pointu – on apprend tout ou presque du ginseng – et comme une histoire familiale dans laquelle l’auteur instille considérations personnelle, présente quelques excuses et (se) pose beaucoup de questions sur son art, sur ce qui l’anime et le freine.

On pourrait résumer Ginseng Roots à une longue et foisonnante réponse à la somme des interrogations de Craig Thompson entre deux livres, entre deux voyages, prenant prétexte de raconter son enfance de travailleur saisonnier du ginseng : pourquoi avait-il « effacé » sa sœur dans Blankets ? Pourquoi avait-il eu besoin d’écrire et dessiner sa rupture avec la religion ? Pourquoi se trouve-t-il autant de points communs avec cette plante ? Si le ginseng est un point de départ, il n’est nullement un prétexte. Si l’introspection est omniprésente, elle n’est aucunement pesante. Chaque page de Ginseng Roots remet en contexte ce qui a nourri (au sens propre comme au sens figuré) l’auteur, passionné dès l’enfance par les comics, par le dessin (qu’il pratiquait à quatre mains avec son frère cadet). Craig Thompson semble également adresser quelques messages d’excuses à l’aube d’un changement de décennie.

Tout en se passionnant pour la terre, pour la culture du ginseng, pour son histoire et son développement, Craig Thompson trouve nombre de réponses et multiplie les parallèles entre lui et la racine, entre elle et l’écriture et le dessin. Ses rencontres avec de nombreux actrices et acteurs de l’économie du ginseng (en Asie, dans le Wisconsin, dans la ville de son enfance Marathon) sont illustrées, détaillées, de manière précise et le didactisme le dispute à la tendresse quand il s’agit de raconter les difficultés économiques, la dureté du travail agricole, la course au profit et les excès de l’industrialisation.

Ginseng Roots est un voyage à part entière, un voyage intérieur pour Craig Thompson, un voyage initiatique à rebours, un reportage embedded, une histoire d’amour et d’amitiés. Et assurément une profession de foi.
Craig Thompson, Ginseng Roots, traduit de l’anglais (E.U.) par Isabelle Licari-Guillaume, Laëtitia & Frédéric Vivien, 447 p., Casterman, 27€