Elias Sanbar : Dire le crime, penser la paix (La dernière guerre ?)

© Jean-Philippe Cazier

Alors que, depuis octobre 2023, ce qui se présente sous les allures d’une riposte contre le Hamas se révèle être une entreprise de nettoyage ethnique, voire génocidaire, que les États et institutions internationales ne prennent aucune mesure efficace, que certains gouvernements participent en livrant des armes, en criminalisant toute dénonciation de la politique de l’État israélien, Elias Sanbar, dans La dernière guerre ?, explicite ce qui se déroule sous nos yeux, détermine les responsabilités, clarifie les termes, esquisse les lignes possibles d’un futur peut-être commun.

Elias Sanbar contredit une des stratégies du meurtre de masse en cours, à savoir la confusion. De quoi s’agit-il, sinon « d’une entreprise d’annihilation, de destruction des Arabes de Palestine » ? Elias Sanbar parle moins de « génocide » que de « nettoyage ethnique », même si celui-ci inclut des stratégies génocidaires : meurtres, bombardements indifférenciés des civils, mise en place des conditions de la famine, tortures, etc. – une violence généralisée qui n’a rien à voir avec ce qui serait une riposte ou une défense et dont la finalité première est de tuer le maximum de Palestiniens, comme le montrent également les fosses communes découvertes à l’hôpital al-Chifa et à l’hôpital al-Nasser. Lorsque le « nettoyage ethnique » passe par le « risque de génocide », est-il encore un nettoyage ethnique ou est-il déjà un génocide en cours ? L’historien Raz Segal, par exemple, spécialiste de l’Holocauste et des génocides, penche pour la seconde position, et lorsque Elias Sanbar écrit que le but de l’attaque israélienne est l’« annihilation, la destruction des Arabes de Palestine », on comprend que l’intention génocidaire est effective. C’est cette intention qui conduit l’extrême-droite occidentale, en particulier française, à mettre pour un temps entre parenthèses son antisémitisme historique, applaudissant à chaque cadavre de Palestinien, c’est-à-dire, pour elle, d’Arabe.

Ce à quoi nous assistons ne peut être qualifié d’opération de riposte, de guerre de défense : les moyens employés sortent de la manière la plus évidente de ce cadre et en impliquent un autre qui n’est pas clairement énoncé mais qui pourtant, étrangement, n’est pas non plus caché ou tu par les responsables de l’État israélien. Si celui-ci et ses alliés s’efforcent d’imposer un narratif qui insiste sur la nécessité, à la suite du crime terroriste perpétré par le Hamas le 7 octobre 2023, d’une réponse défensive et punitive visant à éliminer celui-ci, il n’hésite pas en même temps à évoquer d’une façon suffisamment claire son intention réelle : tuer le maximum de Palestiniens et s’approprier les territoires. Les deux discours des responsables israéliens sont aussi clairs l’un que l’autre mais l’un est plus vrai que l’autre. Répéter et reprendre le premier narratif, c’est occulter le second et les faits qu’il implique, ceux que chacun peut constater – le but de cette opération sémantique étant précisément de rendre possible cette stratégie d’occultation et de légitimer le massacre.

Ce travail sur les mots, sur le sens, leur confrontation avec les faits les plus indéniables, est celui qu’opère Elias Sanbar à travers l’ensemble de ce court texte. Un des moyens qu’il choisit est de replacer les discours actuels dans un contexte plus vaste, élargissant le cadre dans lequel ces discours peuvent être compris mais aussi évalués. Faisant cela, Elias Sanbar évoque le fait que cette entreprise n’est pas pour lui seulement intellectuelle mais résonne avec son histoire personnelle, avec ce qui l’habite depuis toujours, avec un des éléments qui le construisent : « Je veux parler de la Nakba de 1948, quand ma mère me porta vers un exil que mes parents pensaient de courte durée. C’était un matin d’avril 1948, j’avais 14 mois, 76 ans déjà ». Ici, le personnel est inséparable du collectif, l’histoire individuelle est aussi l’histoire générale du peuple palestinien, et parler du massacre en cours, analyser celui-ci, ses conditions, ses finalités, le futur dont il est porteur, c’est autant parler de tous que de soi, c’est énoncer encore, à 76 ans, ce qui pourrait être voulu par tous et par soi, c’est constater l’échec et rappeler l’espoir même si celui-ci, peut-être réduit en cendre comme le reste, est dit du fond de l’abime : « Je ne me doutais ni ne me rendais compte que cette guerre de Gaza allait […] ramener l’angoisse, celle de ma mère, celle d’un homme qui, au terme de longues années de combat pour une réconciliation avec ceux qui l’ont remplacé chez lui, assiste impuissant et furieux au massacre généralisé et ininterrompu des siens, au désastre de milliers d’enfants qui auront définitivement fermé leurs yeux ».

La référence à la Nakba (première tentative de nettoyage ethnique) permet à Elias Sanbar de recontextualiser les discours actuels, de faire émerger leurs limites, leurs finalités, leurs conditions de possibilité. Que signifie, pour l’État israélien, l’idée que les opérations sur Gaza relèvent de la légitime défense ? Que signifie le fait que ceux qui justifient et donc veulent ces opérations reproduisent cette idée et le narratif qui lui est lié ? Que signifie ceci alors qu’il est factuellement évident pour tous qu’il ne s’agit pas d’une opération de légitime défense ? Il n’est pas question de dire qu’Israël ne bénéficie pas du droit de se défendre mais de reconnaître que, dans le cas présent, ce qui est présenté comme une stratégie de légitime défense est en réalité, pour dire le moins, une opération de nettoyage ethnique. De fait, le narratif de la « légitime défense » ne date pas d’octobre 2023 mais est constitutif de la politique de l’État d’Israël depuis sa fondation, il en est un des piliers fondateurs : du fait que l’État d’Israël a pu être défini comme un moyen de protection des Juifs contre l’antisémitisme en général, contre l’antisémitisme qui a pris la forme d’Auschwitz en particulier, forme qui a été matériellement détruite mais dont le retour, d’une manière ou d’une autre, est toujours possible (et j’écris cela alors que défilent à Paris, librement, dans les rues, des centaines de néofascistes et néonazis dont les discours et les actes ont par définition comme finalité Auschwitz) ; du fait des relations avec les pays arabes mais aussi avec la population palestinienne perçue et pensée comme étant par essence une population ennemie dont il faut se défendre (se débarrasser). Selon Elias Sanbar, ce double récit justifie depuis 1948 la politique intérieure et extérieure d’Israël, lui procurant une forme de légitimité a priori, lui permettant de bénéficier au niveau international d’une impunité totale – double récit qui est aussi structurant des subjectivités qui, en Israël, les reproduisent pour se penser et penser le monde (ces processus de subjectivation ont été interrogés et analysés de manière plus développée par exemple par Judith Butler, entre autres dans Vers la cohabitation).

Parler aujourd’hui de « légitime défense » est, pour l’État israélien, continuer à se situer à l’intérieur de son cadre fondamental de référence, reproduire la stratégie discursive qui est la sienne depuis le début et qui jusqu’à présent a fonctionné (du fait, aussi, de la faute majeure de l’Occident à l’égard du peuple juif : l’antisémitisme et l’Holocauste ; du fait, également, de la situation géopolitique d’Israël). Ce ne sont pas les crimes terroristes perpétrés le 7 octobre 2023 par le Hamas qui justifient la « légitime défense » (la réponse ultraviolente d’Israël étant par ailleurs, sans doute, ce qui était espéré par les stratèges du Hamas, Elias Sanbar parlant d’un « traquenard »), c’est cette justification qui est toujours brandie par l’État israélien afin d’interpréter dans un certain sens et de justifier ses propres stratégies. Il ne s’agit pas d’accuser Israël en l’excluant des pratiques politiques courantes : justifier sa propre et récurrente désobéissance au droit international n’est pas le seul fait d’Israël puisqu’il s’agit d’une pratique qui régule le rapport au droit de nombreux États. Elias Sanbar s’efforce de comprendre comment fonctionne la stratégie discursive de l’État israélien et ce qu’elle produit, à savoir la définition a priori d’Israël comme incarnation du Bien ; la justification qui semble absolue d’une politique basée sur la violence, sur la race, sur l’Apartheid, sur l’impunité juridique ; la reconnaissance, aujourd’hui, de la légitimité du meurtre de milliers d’hommes, de femmes, d’enfants du seul fait qu’ils sont Palestiniens et qu’ils se trouvent à Gaza (on n’oubliera pas les actions menées au Liban ou en Cisjordanie).

Quel est le but véritable de l’État israélien aujourd’hui lorsqu’il invoque la légitime défense en assassinant des dizaines de milliers de civils ? En posant cette question, Elias Sanbar continue sa critique de ce qui a lieu autant que son travail sémantique. Quels mots devrait-on employer à la place de ceux qui sont effectivement utilisés ? Que ferait voir de manière évidente l’emploi de ces mots, quelle réalité criminelle ? « Généralisant la guerre, ne la limitant pas à l’affrontement du Hamas, Israël s’est saisi du 7 octobre pour non seulement régler son compte au Hamas, mais en finir définitivement avec tous les Palestiniens », le but étant de « parachever la Nakba de 1948 » par des moyens qui incluent y compris des stratégies génocidaires (« en finir définitivement avec tous les Palestiniens »). La disproportion entre l’idée d’autodéfense et les stratégies choisies par Netanyahou indique clairement qu’il ne s’agit pas d’autodéfense, que le but est ailleurs. Il suffit pour en avoir conscience de décrire ce qui a lieu et de le rapporter aux idées, aux concepts : ce qui a lieu est en même temps un nettoyage ethnique et un génocide (l’argument des « victimes collatérales » ne suffit pas à masquer cette évidence : quel sens y a-t-il à parler de « victimes collatérales civiles » lorsque sont bombardés volontairement, directement, de manière massive, des civils, des hôpitaux, des universités, lorsque sont commis à répétition des crimes de guerre, comme l’a établi Amnesty International dès octobre 2023 ?).

Elias Sanbar cite un extrait d’une lettre que David Ben Gourion écrit à son fils en 1938 : « Si je suis un adepte enthousiaste de la création d’un État juif maintenant, même s’il faut pour cela accepter le partage de la terre, c’est parce que je suis convaincu qu’un État juif partiel n’est pas une fin mais un début […]. Nous savons que l’acquisition que nous venons de faire n’est pas seulement importante en tant que telle mais aussi parce qu’elle nous permet d’accroître notre force, tout accroissement de force nous rapprochant de l’acquisition du pays tout entier ». Il ne s’agit pas pour Elias Sanbar, en citant cette lettre, d’affirmer qu’une lettre suffit à définir un projet national, encore moins un peuple, ni que l’ensemble des politiques israéliennes depuis des dizaines d’années peut se réduire à ce projet d’une annexion totale des territoires et à l’éviction des Palestiniens. Cette lettre est d’abord « le rêve du fondateur d’Israël ». Mais ce rêve est aussi celui d’autres qui, depuis 1948, n’ont cessé de s’y rapporter en essayant de le concrétiser de manières diverses – le plus frappant étant que dans la lettre même de Ben Gourion, les Palestiniens existent à peine, que l’accaparement des terres sur lesquels ils vivent ne paraît poser aucun problème moral ni politique. Le projet, le plan évoqué par la lettre serait moins une expression de l’essence de la politique israélienne que celle d’une de ses lignes de force, récurrente, celle qui aujourd’hui, avec Netanyahou et ses fidèles autant en Israël qu’au dehors, est en train de se réaliser radicalement, comme le laissaient d’ailleurs entrevoir, depuis des années, la politique agressive israélienne de colonisation ou le blocus de Gaza, les violences militaires quotidiennes qui s’y déroulent, etc. Ce qui advient aujourd’hui sous une forme ultraviolente n’est-il pas la suite de ce qui est visé dès 1948 et qui affleure depuis de manière répétée sous diverses formes : vider la Palestine des Palestiniens, annexer l’ensemble du territoire ? Si l’attaque actuelle contre Gaza et les Palestiniens est supposée être « la dernière guerre », n’est-ce pas parce qu’elle est pensée comme celle qui doit enfin réaliser le projet d’annexion totale de la Palestine, qui doit éradiquer les Palestiniens du territoire, qui doit régler une fois pour toutes et la souveraineté israélienne sur l’ensemble de la région et la question palestinienne autant au niveau de la politique locale qu’à celui de la politique internationale ?

Si Elias Sanbar s’efforce de nommer ce qui arrive, effort qui est en lui-même critique, il s’efforce également de considérer le crime actuel comme un symptôme politique plus général : symptôme d’un monde régi par autre chose que le droit, par des rapports de force sans autre fondement que la force elle-même, à partir d’un contournement systématique, d’un déni arrogant, voire d’un abandon du droit international et de ses institutions. Un autre point notable, et en un sens inverse du précédent, est la revendication du droit, la volonté d’incarner la parole légitime et universelle de la part de pays qui jusqu’alors semblaient exclus de cette place : c’est l’Afrique du Sud qui saisit la Cour internationale de justice, ce pays étant suivi par des dizaines d’autres pays des Suds dans la condamnation auprès des instances internationales des exactions israéliennes. N’y a-t-il pas là, en germe, un changement dans l’ordre politique du monde, un renversement des monopoles actuels ?

Si ce qui a lieu aujourd’hui à Gaza porte les signes d’un futur possible, ce futur est justement seulement possible : les signes sont obscurs et nul devin ne peut les interpréter de manière certaine. C’est entre ces divers possibles qu’il nous faudra choisir, décidant ainsi de nous-mêmes – le destin de Gaza nous engageant tous, étant un des socles de notre avenir commun. Les possibles dont le futur est porteur incluent peut-être la paix, et la question de la paix est bien sûr posée par Elias Sanbar : une paix est-elle encore possible ? ; et si oui, entre qui et qui ? ; qui doit être jugé et condamné, qui doit être reconnu comme victime ? ; quelles conditions politiques, territoriales, institutionnelles ? quel prix doit être payé pour cette paix – le pardon ? la réconciliation ? la simple entente ? Si la paix est possible, les questions que pose cette possibilité sont nombreuses, leur nombre laissant cette possibilité incertaine : là encore, il faudra qu’un choix soit fait, un choix qui engage aussi notre avenir commun. Une des solutions qui, pour Elias Sanbar, s’impose comme préalable est « la reconnaissance pleine et anticipée de la Palestine », reconnaissance première et universelle. « Mais… cessons de rêver », ajoute-t-il…

Constat du massacre en cours d’une population entière, constat de l’abandon international de cette population à la violence qu’elle subit, le texte d’Elias Sanbar est autant pessimiste qu’optimiste : un pessimisme nourri par des dizaines d’années d’exil, de violence, de négation des vies palestiniennes et encore aujourd’hui, par le spectacle d’un peuple tué sous les yeux de tous ; un optimisme qui demeure celui de la raison autant que du désir. Ce texte est écrit au milieu des décombres par un homme qui cherche pourtant encore à vivre. C’est sans doute ainsi qu’il faut comprendre l’effort d’analyse, d’explication, de pédagogie, l’effort de résistance par les moyens du langage et de la pensée qui constituent ce texte – l’effort aussi d’appeler au dialogue, à un dialogue réel, ce dont son livre témoigne. Et c’est certainement ainsi qu’il faut lire l’effort pour penser la paix encore, même si la représentation de celle-ci n’est plus désormais, peut-être, qu’une image de cendre, un rêve vain. Cela dépendrait de nous…

 

Dans Discours sur le colonialisme, Aimé Césaire faisait un effort de nomination, un travail précis pour court-circuiter le discours colonial dominant dans lequel lui et les colonisés n’avaient pas la possibilité d’exister à la place du Sujet, seulement de l’Objet dont on pouvait dire ce que l’on voulait : le colonisé n’existait pas, sinon comme esclave, comme sauvage à civiliser, comme chair à canon, comme femme à violer. Césaire écrit pour se donner à lui-même la place du Sujet dans le discours, pour renverser la puissance du discours colonial, nommant d’un point de vue personnel et collectif ce que le discours colonial nomme d’une certaine façon afin de légitimer la politique violente et meurtrière des États coloniaux. Aimé Césaire substitue le Je au On et requalifie les choses : On parle de civilisation, de progrès techniques, de médecine… ; Je parle de massacres, d’anéantissements de cultures, d’esclavages… C’est un travail similaire et pareillement important que réalise Elias Sanbar dans La dernière guerre ? Il refuse à l’État israélien le monopole du discours, il lui refuse le monopole de la narration, afin de pouvoir exister soi-même dans le discours en tant que Palestinien, en tant qu’individu singulier et qu’individu collectif, pour nommer soi-même les choses et les faire exister au sein d’un monde où le Palestinien ne peut pas exister, ne peut pas parler, ne peut pas vivre. Faisant cela, Elias Sanbar affirme encore la vie, malgré tout, la vie contre la mort. Et la résistance, même désespérée, comme puissance de vie.

En menant sa critique, son travail sémantique, ses mises en perspective historiques, Elias Sanbar ne fait pas et ne dit pas autre chose que ce que font et disent les Palestiniens qui s’obstinent à penser qu’ils ont eux aussi, comme n’importe qui, le droit de vivre. Et il ne fait pas autre chose que ce que font les jeunes étudiants qui, partout, protestent, occupent, réclament justice pour le peuple palestinien – recevant comme réponse les forces policières, les arrestations, les mêmes jugements dédaigneux et accusateurs qui tournent en rond et ne convainquent plus personne (« antisémites », « ignorants », « endoctrinés », etc.). Il ne fait pas non plus autre chose que celles et ceux qui, en France, actuellement, sont pourtant accusés, cyniquement et bêtement, d’apologie du terrorisme, d’antisémitisme, etc. Ces réponses faites à celles et ceux qui réagissent au massacre en cours de milliers d’hommes, de femmes, d’enfants n’est sans doute qu’un effort supplémentaire pour conserver le monopole du symbolique mais aussi pour justifier une politique générale qui repose amplement sur des motivations racistes. Le fait que le discours d’Elias Sanbar est aussi un discours collectif, n’est-il pas, peut-être, une raison d’espérer encore, malgré tout ? Et le fait que ce discours résonne avec celui de tant d’autres n’est-il pas un motif pour que ce livre soit lu partout et par tous ?

Elias Sanbar, La dernière guerre ?, éditions Gallimard, collection Tracts, 46 p., 3 € 90