Kapka Kassabova, Végétaliser la ruine (Élixir)

Détail de la couverture d'Elixir © Guillaume Guilpart © éditions Marchialy

Quelle est la chose la plus précieuse au monde ? L’or ? L’élixir de vie, capable de guérir tous les maux ? Ou est-ce la recherche plus diffuse d’un sens à donner à notre existence, une complétude que nous sommes nombreux à chercher en vain dans notre quotidien ?

Kapka Kassabova, née en Bulgarie, vit en Écosse, dans une forêt abîmée par les coupes rases. Le début de la pandémie a été l’occasion pour elle de repenser à la relation qu’elle entretenait avec le vivant dans son enfance, accompagnée de ses deux grands-mères, l’une glaneuse et l’autre jardinière. Elle est la quatrième génération de femmes exilées de sa famille, son travail d’écrivain de non-fiction consiste à rechercher ce qui a été égaré lors de l’émigration.

Après L’Écho du lac (Marchialy, 2021) dans lequel elle s’interroge sur cette perte d’identité, Élixir raconte la quête d’un savoir perdu : « Quelque chose était tombé dans l’oubli et je devais me le remémorer ». Elle s’installe donc pendant plusieurs mois dans la vallée de la Mesta, en Bulgarie. Le pays est l’un des premiers exportateurs de plantes médicinales et culinaires. Dans cette région habitée par les Pomaks, des musulmans du sud des Balkans, subsiste une connaissance de ces plantes, un savoir-faire qu’elle veut toucher du doigt. C’est de cette confrontation avec un monde ravagé par la mondialisation et les luttes ethniques mais toujours nourri par les liens humains et végétaux, que nous parle Élixir. Le livre hybride de Kapka Kassabova est surtout un puissant exemple de ce que peut la littérature en nos temps incertains. Révéler. Créer du sens. Donner de l’ampleur. Laisser émerger un monde forcément imparfait, qui se débat dans ses contradictions mais reste dépositaire de ce lien étroit au vivant qui fait si souvent défaut un peu plus à l’ouest.

Plantes compagnes

Dans la vallée de la Mesta, les végétaux sont des « plantes compagnes », pour reprendre le terme du regretté ethnobotaniste Pierre Lieutaghi. Elles ne font pas partie du décor, elles participent à la vie des humains, car, ainsi qu’il l’écrivait, « c’est toute l’histoire des hommes qui s’enracine et s’abat avec les forêts, bruit dans les feuilles, s’exalte et s’apaise au rythme des saisons florales ». Cet échange millénaire nous façonne autant que l’inverse, même si la civilisation occidentale a cherché à le nier. Cela tient à cette fameuse séparation ontologique entre la « Nature » et la « Culture » que démontent les anthropologues comme Philippe Descola en montrant qu’elle est proprement occidentale et répond à un seul objectif : en rendant le monde vide, un simple décor entourant l’être humain (étymologiquement, « environnement » signifie « autour », « aux environs immédiats de »), elle ouvre à la prédation dénuée de scrupules. L’intérêt d’Élixir est de toujours remettre en contexte ces éléments qà travers une approche écocritique pluridisciplinaire. Kapka Kassabova rappelle ainsi comment la médecine s’est séparée de la botanique en Europe occidentale, en perdant de vue la connaissance venue des plantes. C’est « le corps-jardin supplanté par le corps-machine » qui mit le pouvoir et le profit devant la relation au milieu, principe pourtant fondateur de notre humanité.

Mais cet échange persiste ailleurs. Kapka Kassabova montre, à travers les témoignages des cueilleurs, des herboristes, des guérisseurs de la vallée de la Mesta, comment ils ont tissé avec les plantes des liens étroits, qu’ils soient économiques, comestibles, médicinaux ou rituels. Son livre est enrichi par ces connaissances vernaculaires qui permettent à la fois de soigner sa maladie de peau avec des infusions de bourrache et de se nourrir de salades d’ortie. Une « terre comestible » qui offre ses bienfaits à ceux qui entretiennent le lien. L’autrice dévoile ainsi comment ce compagnonnage s’effectue jour après jour, en étant en contact étroit avec le milieu. La frontière entre remède et poison étant toujours friable, les bienfaits naturels des végétaux sont accessibles à ceux qui s’engagent dans une relation continue avec eux. Rocky l’herboriste lui enseigne ainsi qu’il faut « rencontrer les plantes pour de vrai, en personne. C’est là que réside leur pouvoir » et non dans les livres (erreur largement partagée…)

Car ce pouvoir-là est mystérieux. Il a toujours été lié à l’imaginaire, à un mélange subtil hérité des principes de l’alchimie. Une magie accessible par des rituels qui empruntent à la fois à la superstition et aux caractéristiques biochimiques des plantes, un « esprit des herbes » qui, Lieutaghi le souligne de son côté, reconnaît une similitude entre le corps végétal et le corps humain. En Bulgarie, ces rituels ont besoin de la médiation des babi, des grands-mères dépositaires du savoir, et d’un amas de rochers aux formes anthropomorphiques. Car l’islam du peuple Pomak est syncrétique, mêlé d’animisme, il passe par « une mémoire du corps et de la terre » que seule la pratique perpétue. On peut le relier au Tiers Paysage, ces marges délaissées, abandonnées du système productif, refuge de la biodiversité, un lieu éminemment politique que Gilles Clément décrit comme étant le « fragment partagé d’une conscience collective ». En terre pomak, si on veut reprendre des termes occidentaux, la nature ne s’oppose pas à la culture ; c’est la culture qui naît au sein-même de la nature.

Le problème est que ces croyances, ainsi que l’ensemble des connaissances autour des plantes, sont menacées par l’évolution des modes de vie, liée ici au contexte géopolitique dans la région.

Vivre dans un monde abîmé

Pendant l’URSS, les Pomaks ont été dépossédés de leurs terres et de leurs traditions. Beaucoup ont fui, en direction de la Turquie ou de l’Angleterre, où ils gagnent leur vie en tant que cueilleurs ou serveurs. La région a été également la proie de systèmes mafieux, qui depuis la chute du système soviétique s’approprient les biens de ceux qui ont développé leur activité sur place. La culture pomak s’en trouve profondément bouleversée.

Dans ce monde qui se délite, la plante devient une marchandise comme les autres : privée des connaissances de ceux qui sont capables de la nommer et de la reconnaître, elle est transportée et vendue en Europe à bas prix, tandis que « la piste menant à la forêt s’estompe dans les esprits » ; le sacré s’efface en même temps que le savoir. Les signes envoyés par la plante, ce qui conditionne son pouvoir, sont laminés. Une économie de subsistance se met alors en place, où la cueillette n’est plus qu’une question de tonnage, de rentabilité, de déplacement : du local au global, la différence de niveau de vie va produire de la richesse pour ceux qui achètent à bas coût et exportent.

Le champignon de la fin du monde

Cette économie est très proche de celle que décrit Anna Tsing à travers le matsutaké dans Le Champignon de la fin du monde. Étudiant les cueilleurs de ce champignon au goût si particulier, qui pousse sur les terres dévastées de l’Oregon et dont les Japonais raffolent, Anna Tsing montre comment ces cueilleurs occupent des espaces aux marges de l’économie, afin de tresser des résurgences qui sont autant de manières de vivre entre les ruines et de retrouver du liant. C’est de ces tentatives de vivre autrement, dans les trous d’un système économique carnassier, que traite aussi Kapka Kassabova. Son livre active des enchevêtrements, des « modes d’existence qui font craquer les catégories et qui bouleversent les identités ». En partant de l’observation de la précarité, elle montre qu’il est possible d’échapper à un raisonnement uniquement global, centré sur les flux internationaux. Le changement d’échelle (ce que Tsing nomme la « non scalabilité », c’est-à-dire ce qui reste foncièrement particulier) ouvre la réflexion : « Le défi de penser à partir de la précarité implique de comprendre les manières dont les projets scalables ont transformé le paysage et la société, tout en regardant là où ils ont échoué et où des relations écologiques et économiques non scalables ont surgi ».

Cette réflexion fertile a également été menée par l’anthropologue Nastassja Martin chez les Even, un peuple du Kamtchatka qui a recréé un mode de vie nomade à la suite de la chute de l’Union soviétique. Confronté au changement climatique, qui bouleverse les liens aux éléments et aux animaux, le peuple Even s’est adapté, il a réinventé des mythes, des rituels, qui lui permettent de penser ce changement. De cette plasticité, notre monde en plein bouleversement écologique pourrait s’inspirer : « pour vivre dans un monde incertain, il faut se mettre en capacité de déstabiliser régulièrement l’ordre établi », écrit à ce propos Nastassja Martin. De la même manière, si la plante est « notre amie de miséricorde », alors elle peut nous aider à trouver du sens au cœur de cette crise écologique. Non pas à croire en une réparation possible de ce qui est abîmé, mais à vivre au contact de ce qui subsiste en nouant, malgré tout, les fils d’une appartenance commune à la terre. Nous, en tout cas, à Diacritik, on reprendra bien une infusion d’origan…

Kapka Kassabova, Élixir. Dans la vallée, à la fin des temps, traduit de l’anglais par Morgane Saysana, éditions Marchialy, janvier 2024, 571 p., 24 € — Lire un extrait

Bibliographie complémentaire
Gilles Clément, Manifeste du Tiers-Paysage, Sujet/Objet éditions, 2004.
Philippe Descola, Par-delà nature et culture, (2005), Folio, « essais », 2018.
Pierre Lieutaghi, La Plante compagne. Pratique et imaginaire de la flore sauvage en Europe occidentale, Actes Sud, 1998.
Nastassja Martin, À l’Est des rêves. Réponses Even aux crises systémiques, éditions La Découverte, « Les Empêcheurs de penser en rond », 2022.
Anna Tsing, Le Champignon de la fin du monde. Sur la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme, traduit de l’anglais par Philippe Pignarre, éditions La Découverte, « Les Empêcheurs de penser en rond », 2017.