Jean-Philippe Cazier : La genèse d’un oubli (Page blanche Alger)

Alger, carte postale (DR)

Il est des livres dont les pages sont des portes que l’on hésite à pousser, à franchir. Maison remplie de brume et presque de neige, « en même temps très sombre, noir comme en pleine nuit ». On regarde les ombres d’un blanc écru s’étaler, le silence se faire, puis le murmure de l’encre dire pourtant des mots que l’on pensait ne pas devoir entendre. Des mots impossibles à dire, une histoire impossible à raconter : « Tu me demandes si une mémoire sans pensée, c’est possible, une mémoire aussi lointaine qu’une étoile. Tu crois que c’est ce qu’on appelle la folie. »

Ce texte est ainsi la douceur, l’intime douceur à la suite de laquelle on hésite à prendre la parole, invité à voir sans regard ce texte pourtant destiné à personne, à personne sauf au silence, à l’oubli, à cela même contre lequel on voudrait lutter pour ressaisir une vie singulière, une vie disparue – celle de la mère, de l’enfance, de l’Algérie, de la guerre d’Algérie et de ses morts. Et ce livre est alors le contraire de cette volonté de mémoire, d’écrire à la place des morts, des amours, des absents : mais plutôt la continuation de leur silence, de leur discrétion, de leur énigme, de leurs rêves, de cette mémoire trouée par le passé, par la guerre, par la mort. « Ce serait le récit d’une enfance, la biographie d’une absence. »  Non pas le récit d’une vie, celle de la mère, celle du temps, du retour, mais ce « livre anonyme, étranger, clandestin, infini » dont la clarté et le silence disent l’autre de l’intime, lorsque l’on a basculé dans l’intimité de la disparition et de l’absence (« Des regards, peut-être rien (l’aboiement d’un chien résonne au loin) »).

C’est cette responsabilité qui refuse de combler les trous, les silences, les ellipses du récit qui est à l’œuvre. C’est ce blanc, ce silence, que le texte met en lumière et qui projette bien quelques noms, quelques images, quelques voix, quelques lieux mais à partir de ce silence fondamental et respecté : « Les mots du récit disent la lumière, les plages, la blancheur du sable et des maisons, fleurs blanches du jardin botanique du Hamma, blancheur du monde comme une page non écrite. Cette blancheur est le secret de ton récit – ce chant, cette psalmodie imprécise – , quelque chose que l’on ne comprend pas. (…) Le narrateur insiste sur le silence toujours du monde, silence des phrases, silence des mots, silence du soleil au-dessus de la ville d’Alger. Parle de ces mots, de ces silences. Ce silence est celui de la mort. »

Il faudrait dire ce texte à voix basse, et plus encore, dans une tessiture si basse qu’elle se confond avec le silence, le vent, la pluie, le sable. Avec le souffle et le souvenir. Alors la critique serait ce sable, de l’encre métallique sur la porte du silence. Dire ce « temps déchiré en dix mille morceaux », ce texte qu’il ne veut pas écrire, qu’il faut écrire, qui est impossible à écrire, qu’il faut réinventer, donnant à la délicatesse ce peu de bruit pour donner à ressentir la vibration qui sourd ici dans ce texte à chaque page : « Le récit serait d’un visage (ce visage), de son ombre et du monde de ce seul visage (paysage) (…) le texte serait les mots de ce visage de sable, son écho sous forme de chant. »

Ce visage-paysage sera celui de la mère, et celui de son effacement. Page blanche du passé dont il faut faire surgir les présences, les figures, les vacances, les histoires et leurs défauts faits de la terre du désert, faits de l’oubli, du temps. Dans ce livre qui ne peut qu’être le récit de notre pensée face à ce réel absent que l’on recherche sans pouvoir l’atteindre, on apprend à voir ces images à travers leur palissement même (« comme des photographies rongées par le nitrate »). C’est ce mouvement qui fait le visage recherché, mirage du temps. Visage de désert, visage de désir éteint, d’enfance lointaine, « pages blanches », mélancolie blanche comme portée trop longtemps au soleil.

Ce livre nous dit son dénuement : « livre incertain », « livre sans titre », « chant sans paroles ». Autre chose qu’un récit, que quelque chose de soi, quelque chose de l’histoire, quelque chose de sa mère et de sa vérité : « récit pour dire cette vérité qui est pourtant fausse ». La guerre, l’enfance, l’Algérie – et écrire le mot « Algérie », le mot « Guerre » et désapprendre à conjuguer, désapprendre les lectures, réapprendre le parler des ombres, les images qui n’en sont pas. Ce à quoi nous force ce regard, c’est à un regard qui serait deux trous noirs. Deux trous noirs et une page blanche, voilà le dispositif de la visagéité, écrivaient Deleuze et Guattari dans Mille plateaux. Mais, là aussi, oublier les figures de style, les références, la culture, les images, les mots, car tel est bien le mouvement perpétuel de ce livre (même compliqué de l’inverse, de la tentative de faire exister cette histoire, ce récit) : « dix mille fois le mot « Mort », ou un autre mot blanc comme un cri, comme une tempête de neige. Ce mot-là, vous le lirez sans comprendre, il n’y a rien à comprendre. » Ce que tente d’atteindre le texte, c’est vraiment cette page blanche, ce silence, cet oubli, de restituer non seulement cette expérience, cette absence dans l’histoire, dans l’histoire familiale, mais la « genèse d’un oubli ».

Un livre ouvert, ouvert face au ciel, un livre face au silence. Un livre écrit depuis la fin (celle de la mère). Un livre adressé à qui sinon à ce silence ?  À l’oubli, à l’effacement, au désert et à la nuit, récit où « tous les verbes de ce livre, chaque nom de ce livre pourraient être remplacés par le mot « Nuit » – un cycle de l’effacement. » Récit adressé à rien, à cette enfance maternelle en Algérie dont il ne reste que des fragments, origine impossible qui se reconstitue par « fragments, morceaux, débris », par quelques trous blancs de la mémoire : « rue d’Isly, dix arabes massacrés, leurs dix corps aspirés par des flaques de sang immenses. Peut-on sauver cela de l’oubli, de ton oubli, et l’écrire ? »

Il faudra faire changer de signe la nuit et l’oubli : la nuit et l’oubli comme ce qui résiste, ce qui, positivement, résiste à la nuit et à l’oubli même, résiste à l’obscurité et rend possible la mémoire, la parole, l’abandon ; la nuit et l’oubli comme ces clartés complexes qui refusent de s’opposer, qui sont des traversées et des positivités ignorées dans leur négativité même (« Un silence blanc. C’est l’obscurité »). C’est une autre mémoire et un autre oubli, un autre silence et une autre nuit qui se donnent dans ce livre où ce n’est rien de moins que l’édifice de la pensée qui se trouve repris par le désert, par des mouvements de vent et de sable, ce sont d’autres valeurs qui sont associées à ces mots (« mémoire », « oubli », « silence », « nuit »), où l’on ne renverse pas simplement celles-ci (la mémoire devenue sombre et l’oubli lumineux, le silence parlant et la nuit éclairante) mais où les mots se creusent pour désigner quelque chose d’autre, qui n’est pas une figure de rhétorique, que l’expérience même n’épuise pas, et qui est cette vacance et cette énigme, et qui compose ces visages « en points de suspension ».

De ce livre des visages, des visages-sables, des visages-ciel, des visages-absentés, ce n’est pourtant pas celui de la mère qui reste, ni celui de « Mohammed – Ahmed », voisin arabe dont la mère aurait été proche – et jusqu’à quel point – et qui trouve ici autre chose que la place du mort dans le mausolée, la place du mort assassiné par l’armée française, de l’amour laissé sur place, mais ce visage et ce regard impossible de celui qui a écrit ce livre, ce visage de douceur et de couleur imprononcées, ce visage de tendresse et de justesse, de distance « d’étoile lointaine » et de proximité faite de pudeur. Lire est à ce point émouvant, faisant bouger en nous toute « la mer, une mer seule dans l’univers entier ». Des livres de Jean-Philippe Cazier, il faut beaucoup apprendre à les lire et les relire, à les aimer et à les laisser revenir, toujours, dans leur mouvement même d’oubli.

Jean-Philippe Cazier, Page blanche Alger, éditions Lanskine, janvier 2023, 56 p., 13 €