Choses lues, choses vues (13): Nylso, Ruppert & Mulot, Philippe Dupuy, Willem, Topor (et L’Amour n°2)

© Alix Rosset

Flâner dans la réserve – ce jardin aux sentiers qui bifurquent, entre terrain vague et forêt à la lisière de la ville –, en quête de quelque chose à lire, à voir, à sentir, nous conduit certains jours, et même bien davantage, à ne faire aucune nouvelle rencontre. C’est le cas cette semaine où plusieurs choses, en partie mémorisées, en partie effacées, font retour – ce qui n’est pas pour nous déplaire, la joie des retrouvailles valant bien le plaisir de la découverte. L’attente nous travaille même si, parfois, nous avons l’impression du contraire ; et c’est quand nous sommes dans le plus profond oubli de cet état que surgissent de nouveaux épisodes de séries en cours, de nouvelles productions d’auteurs et d’autrices que nous suivons depuis des années, ou des rééditions d’ouvrages que nous ne connaissons qu’imparfaitement : incitations à renouer avec certaines démarches, aussi différentes que complémentaires, avec lesquelles nous n’avions d’ailleurs nullement rompu.

Écrivant ces lignes, j’apprends que le cinquième volume des Contes du Marylène d’Anne Simon, L’Institut des Benjamines, sort en librairie le 8 mai, et comme ce “feuilleton épique” est un des plus remarquables de ces dernières années, je commence à affuter mon “crayon à chroniques.” Pour combler l’attente, je relis les quatre volumes précédents (La Geste d’Aglaé, Cixite Impératrice, Boris l’Enfant Patate et Gousse & Gigot), sans oublier d’aller faire un tour du côté de chez Robert Walser (L’Institut Benjamenta). Manière de raviver le souvenir et de s’interroger sur ce qu’on a oublié de ces Contes : le récit ? le trait ? Si je ferme les yeux et tente de me remémorer, le déroulement de l’histoire sera plus ou moins morcelé, voire éclaté, tandis que le dessin m’apparaîtra avec une certaine précision. Les Contes du Marylène sont publiés par Misma. On y reviendra plus longuement dans quelques semaines.

1.

En 2016, Misma est devenu aussi l’éditeur de Nylso : Gros ours & petit lapin, Kimi le vieux chien, My Road Movie – ce dernier volume étant une réédition –, auxquels on doit ajouter aujourd’hui un recueil de dessins : Les cabanes de Nylso. Comme les pages de ce livre ne sont pas numérotées et que j’ai un goût prononcé pour les nombres, je compte 7 cahiers de 32 pages, soit 224 au total, dont 200 environ présentant un dessin en noir et blanc non légendé. On remarque que tous – ou quasiment – ont été réalisés dans le sens de la hauteur (format “portrait”), ce qui différencie ce volume du précédent, publié en 2016 par Michel Lagarde (sous le titre : Cabanes. Comment les feuilles s’épanouissent) au format “paysage” (“à l’italienne”).

Le “volume Misma” (15,5 x 20,5 cm) est presque deux fois plus petit que le “volume Lagarde” (29 cm x 19,5 cm) ; mais, comme il contient deux fois plus de pages, la surface totale de papier doit être à peu près la même. D’une édition à l’autre, ce qui frappe, ce sont les changements d’échelle, courants dans le volume de 2016, et quasiment inexistants dans celui de 2022. La division en onze parties de Cabanes de Nylso incite à se poser certaines questions. 1) Les dessins proviennent-ils de carnets de même format ? 2) Si oui, y en aurait-t-il eu onze au sein desquels l’auteur aurait fait son choix (privilégiant certains dessins, d’où l’irrégularité en nombre de pages de ces onze parties) ? 11 est un nombre impair, premier et palindrome, fort apprécié des artistes (mais les parties de ce livre ne sont pas davantage numérotées que les pages, il faut avoir le désir de les compter tout en le parcourant – peut-être manière de retrouver du verbal, un nombre étant aussi un mot).

Les cabanes de Nylso © Nylso / Misma

Il me semble que ces deux volumes – Lagarde / Misma – n’ont en commun aucune cabane strictement identique ; mais si c’était le cas, cela n’aurait aucune importance, ces dessins n’étant pas faits pour être mémorisés comme des images, mais pour être vus, et revus comme si, à chaque vision, le regard les découvrait pour la première fois. Publiés à cinq ans de distance, et malgré quelques différences déjà évoquées, ils se ressemblent, et surtout se répondent, car ils sont le fruit d’un travail – l’invention semi-consciente de paysages présentant en leur sein une cabane – que l’on pourra dire obsessionnel : encore et toujours inépuisé. Dans un avant-dire manuscrit, daté du 14 décembre 2021, Nylso écrit :

“Mon truc, c’est de commencer sans réfléchir. Je chausse mes loupes, me munis de mon Rotring fin (pointe de 0,1 mm), je fais juste au centre de ma feuille format A5 un petit dessin comme une empreinte digitale.

Je commence à aligner les traits autour de cette trace, j’alterne sans les croiser des traits longs, des traits courbes et puis des points ou des petits ronds et je regarde autour de moi dans le flux ininterrompu et le rythme du stylo qui griffe le papier blanc dans un léger bruit. J’écoute aussi. D’ailleurs, je peux suivre la projection d’un film pendant l’avancée du dessin, tant le déroulement se fait dans cet état semi-conscient où me reviennent toutes ces images mentales, souvenirs plus ou moins exacts de cabanes aperçues une demi-seconde par la fenêtre d’un train, souvent de vieilles cabanes plus ou moins abandonnées au milieu d’un champ qui servent encore à préserver la paille pour les bêtes.”

Si cette suite a donc pour “sujet” la représentation de cabanes dans des environnements le plus souvent campagnards (d’où le minéral n’est pas exclu, jusqu’à devenir lui-même cabane), on peut cependant en proposer bien d’autres, notamment l’aveuglement : les effets de la lumière. Chaussé ou non de loupes, le dessinateur travaille en aveugle, se fiant à sa main, à son inconscient, ou plutôt à ce mix d’extrême conscience et de liberté de divaguer. Les cabanes s’inscrivent simultanément dans le territoire de la page et hors-page : dans un espace mental où les limites semblent moins définies, où le moindre signe compte sans que l’on ait besoin de compter.

Les cabanes de Nylso © Nylso / Misma

Il y a quelques années, je me suis offert un dessin de Nylso que ce dernier, suite à mon choix, avait taillé au cutter dans un de ses carnets. L’ayant mis sous verre, je le vois au quotidien : peu saturé de traits, jouant avec trois fois rien ; mais la cabane est bien là, enfouie dans le paysage, se faisant brièvement oublier, avant de ressurgir nettement. Ce qui me frappe avec ces ouvrages qui recueillent et organisent ces dessins, c’est qu’il y a toujours du mouvement : d’une page à l’autre ; mais aussi à l’intérieur d’une même page. Il y a la lumière, et le vent : on sent un souffle ; on entend du son – non des voix, mais un murmure – qui enfle parfois jusqu’au bruit blanc. C’est en entendant ce bruissement perturber, de manière agréable, le concerto pour la main gauche de Ravel qui tourne sur ma platine que je prends congé, mettant en pause l’impossible commentaire de ces pages de silence hanté, qu’il faudra cependant reprendre un jour prochain, car Nylso est loin d’avoir dit son dernier mot.

2.

En octobre dernier, Ruppert & Mulot nous avaient ouvert les portes d’un de leurs chantiers en cours, La part merveilleuse, en publiant chez Dargaud un premier épisode, intitulé Les mains d’Orsay. Sorti à peine six mois plus tard, le deuxième épisode (d’une trilogie, en principe ; notons qu’il nous faudra attendre un an pour en connaître la fin) a pour titre Les yeux de Juliette. Les mains, les yeux : comme quand on joue, en toute innocence, mais dans un lieu dangereux, à colin-maillard ? Après avoir parlé de travail en aveugle, côté dessin, il nous faut maintenant nous interroger sur la manière dont toute narration avance simultanément à tâtons (les mains) et sous effet de la vision (les yeux). C’est tout autant affaire de volonté que de hasard – où il faut entretenir le sens de la construction, tout en maintenant constamment une part d’ouverture, afin d’aboutir de concert à une forme de surprise partagée.

Des mains aux yeux, d’Orsay à Juliette, le récit se poursuit, sans changement spectaculaire, mais en accentuant certaines tensions. Il s’agit toujours (je reprends brièvement mes notes de lecture du précédent épisode) de traiter des corps, de leurs mutations ; mais aussi de ce qui circule à l’intérieur des têtes, que la confrontation avec l’extérieur – qui peut être aussi l’intérieur d’un autre : d’un toute – met à nu. L’étrangeté de La part merveilleuse ne vient pas seulement de l’histoire racontée – complexe, sinueuse – que nous éviterons cette fois encore de résumer en quelques lignes (notons simplement qu’on peut aussi bien en proposer une lecture naïve, d’ailleurs encouragée par les auteurs eux-mêmes, qu’une lecture interrogative de ce qui traverse cette “obscure clarté” qui se renforce avec la tourne des pages – cette fiction oscillant sans cesse entre plusieurs modes de représentation d’états, physiques, psychologiques, opposés) ; cette étrangeté naît d’une imbrication originale entre un caractère expérimental affirmé – assez constant chez Ruppert & Mulot – et le désir de faire passer certains messages plus conventionnels permettant à cette trilogie de s’agréger, d’une manière certes très rusée, à la bande dessinée “mainstream”, sous forme de beaux albums imprimés en quadrichromie et cartonnés. Bref, cette Part merveilleuse – dont ce nouvel épisode confirme, et même renforce, ce qui avait été ressenti à la lecture du premier – est pétri(e) de contradictions, ce qui n’est pas un défaut. Difficile de lire dans “la” tête d’un auteur à deux visages et quatre mains… On pourrait même proposer que ce qui fait la force de ce duo, qui écrit et dessine sans que l’on sache précisément qui fait quoi, vient de leur manière inouïe de “fusionner”, qui rend bien plus mystérieuses encore les traces visibles de ce qui se bagarre en chacun d’eux – dans leur tête et dans leur corps ; et de l’un à l’autre.

Les yeux de Juliette © Ruppert & Mulot / Dargaud

Je reprends mes notes : Les mains d’Orsay traitait de la beauté ou de la douceur – sujets difficiles en bande dessinée, si l’on désire échapper au sentimentalisme, ou dépasser les limites de l’humanisme ordinaire. Dans le prière d’insérer des Yeux de Juliette, on lit que la narration joue sur deux registres : “l’intrigue mystérieuse et captivante” (avec cette invention des “toutes”, ces figures d’une grande beauté – et, en apparence du moins, d’une infinie douceur – qui, à la fois, fascinent et provoquent de l’inquiétude) et le fait de “tirer sur plusieurs « fils » sociétaux – comme l’activisme radical, la violence et le respect de l’autre, l’amour ou la liberté – qui poussent le lecteur à réfléchir, à se forger une opinion.” J’ai tendance pour ma part à glisser sur ce qui alimente ce second registre, tout en restant attentif à ce qui peut nous inciter à amorcer une réflexion, même fugace. Je note au passage qu’un des champs explorés, de manière non univoque, est le lien “mère/fils” : Orsay et sa mère malade / la redoutable Gina et son jeune fils qui (dit-elle) “est mon problème”. Je relève aussi l’âge des protagonistes qui, malgré leur jeunesse – Juliette, par exemple, a 13 ans, soit 6 de moins qu’Orsay –, font preuve d’une étonnante maturité, préservant cependant une inaltérable part d’enfance entremêlant innocence et cruauté. Je note enfin le caractère contemporain de l’intrigue, et en premier lieu les rapports de pouvoir mis en scène dans la société de contrôle qu’elle décrit : tout se passe au présent – le monde d’Orsay et de Juliette est clairement le nôtre.

Les yeux de Juliette © Ruppert & Mulot / Dargaud

Rappelons quand même en deux mots qui sont les “toutes” – cette forme d’altérité qui ne ressemble à rien de ce qu’on connaît déjà : ni aliens d’aspect plus ou moins humanoïde, ni spectres, naissant par la force de l’image, et requérant quelque imagination pour se les figurer sensuellement : les toucher, les sentir, leur apporter quelques contours, pensées et sentiments, à la fois indéfinissables et profondément concrets. Ce sont des organismes identifiables, présentant des formes de contours mais, de manière intermittente, en métamorphose : prétextes à des jeux graphiques où la couleur joue un grand rôle, où divers modes de délire visuel sont de règle (avec un côté “op art”, psychédélique – donc “rétro” : plus ludiques qu’entravés par les poncifs de l’imagerie fantastique). Une des forces de l’écriture visuelle de Ruppert & Mulot vient de leur manière de jouer, quasi-musicalement, avec la dynamique, simulant des formes de vitesse, tout en travaillant de manière assez convaincante divers arrêts sur image, ce qui nous permet de lire à chaque fois autrement cette Part merveilleuse qui nous illumine (l’âge des principaux protagonistes y incitant) de manière quasiment rimbaldienne, tout en faisant usage d’expressions du quotidien – les protagonistes parlant de manière parfois triviale –, sans jamais en rajouter côté “poésie”. On réexaminera de tout ça plus en détail, une fois cette trilogie “bouclée” (ne pouvant en prédire la suite, et encore moins la fin, on ne peut que les rêver, avec bon espoir que ce qui adviendra nous entraînera bien plus loin que ce qu’on aura imaginé).

3.

Père et fils – maintenant : Mon papa dessine des femmes nues de Philippe Dupuy avec Hippolyte chez Aire Libre / Dupuis. D’une singularité sensible, manifestant à chaque page une liberté sans pareille, ce nouveau livre d’un auteur fidèle – à lui-même comme à son entourage : ses amours, au sens le plus large possible, incluant le “grand art” et les “choses de rien” – nous sidère par ce qu’il dégage de familier. D’esprit plutôt ouvert, il s’adresse à quiconque est en désir d’entrelacer sa propre voix à ce long dialogue entre un père et un fils – le premier parlant et dessinant davantage que le second, dont les silences et les dénégations, la manière de se voiler les yeux devant certaines scènes, sont le propre de l’enfance.

Mon papa est un titre fameux de Reiser. Dessiner des femmes nues est le propre de l’art (il faut avoir fait quelques gammes en ce domaine pour être admis dans les écoles de Beaux-arts ;  notons au passage qu’il est courant aujourd’hui de dessiner des hommes nus) ; mais ce peut être aussi une activité bien plus lucrative qu’artistique chez certains auteurs de bande dessinée cherchant à monnayer leur savoir-faire en stimulant très banalement la libido d’ados précoces ou attardés (la quasi-totalité de ces “auteurs” ne possédant pas un iota de la rigueur et la sensualité d’un Jean-Claude Forest ou d’un Guido Crepax). Philippe Dupuy se positionne clairement du côté des artistes, comme il l’a déjà montré, notamment dans ses autres ouvrages publiés dans la même collection (Une histoire de l’art, Peindre, ou Ne pas peindre), ce qu’il dévoile peut-être plus que jamais dans ce dernier opus qui s’ouvre par trois transpositions graphiques d’œuvres de Mark Rothko, Edward Munch et Alexandre Calder (notons que, tout au long de ces cent soixante planches, on en trouvera environ soixante-dix autres, répertoriées en fin de volume). Je dis “transposition” au sens de transformation manifeste (signée, sans ambiguïté) d’un original impossible à reproduire fidèlement avec les outils et supports propres à la bande dessinée. Combien d’auteurs et d’autrices se sont fourvoyés à chercher à représenter par le trait (ne parlons pas de la couleur) certaines toiles plus ou moins fameuses, comme on le ferait d’un paysage, d’un coin de rue, ou d’un objet du quotidien ? Dupuy ne tombe jamais dans ce piège. Quand – page 9 – on découvre son premier dessin “non référencé”, on ne sent aucune rupture : continuité du travail d’écriture, d’autant plus sensible que Mon papa dessine des femmes nues est un grand collage, intégrant divers matériaux, et tout particulièrement les dessins de son jeune fils, Hyppolyte, qui ne sont jamais montrés de manière documentaire (comme s’il fallait quelque exemple de dessin d’enfant à tel ou tel moment de la narration de ce “journal” d’un éducateur réfléchissant sur sa propre éducation), mais participant avec vivacité au montage : comme pouvant irriguer, donner de la sève, à ce grand jardin cultivé qu’est le livre.

Mon papa dessine des femmes nues © Philippe Dupuy / Dargaud

Une chose est cette mise en œuvre du collage, avec des moyens plutôt hétérogènes, présentant divers changements d’échelle, ou d’outil, dévoilant quelques surprises quant au choix du matériau ; une autre est ce caractère introspectif, que la paternité relance, surtout quand elle est tardive (cet état supposant une différence d’âge entre le père et la mère ; ayant eu une fille à près de cinquante ans, cette histoire me touche particulièrement). “Femmes nues ou pas, dessiner m’apaise. Ça m’aide à me sentir bien, vivant… Ça m’aide à réfléchir” dit Philippe Dupuy à son fils, manifestant sa nature inquiète, mais aussi le fait d’avoir trouvé la parade : le dessin est un baume, une manière de trouver un rapport au monde moins mélancolique, permettant de parader, donc d’exhiber quelque chose de soi, non par volonté de se montrer brillant, mais par goût de la reprise sans fin du dialogue – par échanges entrecroisés – dont tout projet d’écriture se doit d’être en recherche.

Mon papa dessine des femmes nues © Philippe Dupuy / Dargaud

De Taipei à Bruxelles, de la ville tentaculaire où il convient de retrouver le calme en s’enfermant dans une chambre d’hôtel plus ou moins luxueuse, aux vacances en famille en bord de mer où l’on ramasse des pierres du Pacifique (“chacune d’elle est comme un monde, une merveille. Des merveilles à l’infini”), d’un musée à l’autre, d’un silence à l’autre, on parcourt l’espace, partageant avec les “personnages” certains moments d’intimité ; et surtout on traverse le temps, non que cette “histoire” se déroule selon une longue durée, mais parce que chacun des protagonistes – Philippe (le père), Hyppolyte (le fils), auxquels il faut ajouter Loo Hui Phang (la mère), dont la présence est aussi discrète qu’indispensable : sans elle, pas de séjours en Extrême-Orient, et aussi pas de désœuvrement permettant cette relation continue entre le père et le fils, moins contraints par certaines tâches que la mère, très prise par son travail pour le théâtre – vit simultanément plusieurs temps, se projetant aussi bien vers le passé que vers l’avenir, tout en s’affirmant au présent, où tous échangent, non seulement des mots choisis, mais aussi les rôles. On peut aussi proposer que Mon papa dessine des femmes nues se déroule dans un espace-temps rêvé que la bande dessinée, envisagée comme forme et non comme genre, est susceptible de traduire avec une certaine précision qui, loin d’empêcher ses hôtes de passage de rêver à leur tour, leur permet d’y projeter leur propres inquiétudes, notamment celles relatives au vieillissement des êtres comme des choses, des animaux comme de la nature, des œuvres d’art comme des pierres érodées par l’eau. Ce n’est pas le moindre mérite de ces cent soixante pages qui ne cèdent jamais à la vaine tentation d’une virtuosité trop démonstrative, s’épanouissant de manière incertaine, voire accidentelle, dans la seule certitude du bien-être – de l’apaisement partagé – qu’elles pourront apporter, aussi bien aux personnes qui auront éprouvé cette relation père/fils, par eux-mêmes ou à proximité, qu’à celles qui croient n’en avoir cure.

4.

Pas si simple de parler des livres de la collection “BD-Cul”, initiée en 2010 par les Requins Marteaux, aujourd’hui publiée aux éditions du Monte-en-l’air. Il y a trois mois, nous avions rendu compte ici-même des deux avant-derniers ouvrages de cette collection : Le VTT comme je l’aime d’Ilan Manouach (n°28), réalisé en collaboration avec “une intelligence artificielle développée par OpenAI capable de créer du contenu écrit à la structure de langage digne d’un texte rédigé par un humain” ; Ginette de Florence Cestac (n°29), histoire d’une prostituée au grand cœur qui, bien qu’ayant dépassé l’âge de la retraite, a gardé quatre bons clients, par empathie pour la gent masculine (“ça me fendait le cœur de les abandonner”). Deux ouvrages qu’il était intéressant de lire à la suite pour bien en apprécier leurs différences.

Suite prototypique de “bandes dessinées à contraintes” – en principe : cul + humour, même si quelques rares volumes échappent à cette seconde obligation –, chacun des volumes de cette collection s’apparente à un exercice de style, tant narratif que graphique, qui convient parfaitement à certains auteurs (et parfois, et souvent pour le meilleur, à certaines autrices). Plus pornos qu’érotiques – la sensualité n’étant pas de règle, même si celles et ceux qui ont un trait sensuel ne l’abandonneront pas en chemin –, ces petites histoires cherchent davantage à provoquer qu’à apporter une forme de soulagement ; ou, pour le moins, se proposent de divertir les amateur(e)s de “gaudrioles sexuelles” (pour reprendre une expression d’Hervé le Tellier). Qui ressent un impérieux besoin de passer à l’acte après lecture de La Fureur de jouir de Félix Kerjean, n°30 (et avant-dernier à ce jour) de cette collection –ainsi présenté par ses éditeurs : “Peut-on rester l’ami des bêtes sans voir envie de les baiser ? L’amour physique est-il sans issue, même avec un zébu ? Voilà quelques-uns des dilemmes auxquels est confronté le jeune Adolf Hitler au zoo de Vincennes. C’est qu’Adolf a une drôle d’occupation : niquer le plus d’espèces animales possible avant la sixième extinction massive” – devrait envisager de consulter avant qu’il ne lui arrive des bricoles.

En ce premier mois du printemps 2022, c’est à Érections présidentielles de Willem qu’est attribué le n°31 : “un très excitant catalogue de débauches sexuelles de la Ve Raiepublique. Couchés noir sur blanc, députés, ministres, présidents, bref tous ces obsédés qui nous gouvernent, donnent libre cours à leur appétit exceptionnel pour la chair et la constitufion” (pour reprendre le laïus de présentation des responsables de cette inépuisable suite de variations). Ça démarre assez fort : le premier président de la Ve, manifestement impuissant, voyage à travers le monde afin d’expérimenter toutes sortes de thérapies plus ou moins exotiques, susceptibles d’enrayer cet état incompatible avec sa position de grand de ce monde. Et pendant ce temps, son épouse s’en donne à cœur joie avec Chaban. Willem n’est pas du genre à s’interdire quoi que ce soit ; il procède à d’hilarants branchements entre certaines vérités “historiques” et les hypothèses les plus incongrues, comme celle de faire de “tante Yvonne” une délurée (on se souvient qu’au nom du respect des bonnes mœurs, elle a contribué à faire interdire Hara-Kiri dans les années 1960). On ne racontera pas les dérives et délires libidinaux des présidents en rut – de Pompidou à Macron – et de leurs vassaux et courtisan(e)s. Il faut le voir, non pour le croire, non pour en jouir, mais pour s’en amuser. D’ailleurs, quand on demande à Willem pourquoi il n’exerce jamais d’autocensure dans ses représentations caricaturales du monde politique (ainsi que du monde “tout court” : braves gens et notables, détectives et escrocs, idéalistes et terroristes, nigauds et femmes fatales), quitte à ce que certains de ses dessins restent dans ses cartons (jusqu’à ce qu’un éditeur plus ou moins marginal et fauché se décide à les publier), il répond : “Ça m’amuse”. Point. Mais, s’il est vrai qu’on rit beaucoup avec ces Érections présidentielles, on s’aperçoit aussi que, toujours très bien documenté, le dessinateur connaît parfaitement ses sujets. S’il n’est jamais fait usage d’“esprit de sérieux”, il y a toujours un “fond de sérieux” dans ses dessins – de presse, comme de bande dessinée. Et quand bien même tracé dans l’urgence, son trait n’est jamais relâché. Sans chercher à impressionner ses regardeurs par un usage virtuose du métier qu’il possède à fond (que quiconque a développé une sensibilité pour le dessin ne peut qu’apprécier), Willem s’est forgé, sur un peu plus d’un demi-siècle, une écriture singulière, inimitable, en noir et blanc le plus souvent, où langage verbal et langage graphique joignent leurs forces pour exprimer l’inexprimable.

Érections présidentielles © Willem / Le Monte-en l’air

Mais inutile d’en rajouter… On ne trouvera d’ailleurs aucune formule parfaite pour faire passer ce que nous nous prenons concrètement en plein corps, et qui va bien au-delà d’une simple mise en dérision des puissants opérée par un ordinaire fou du roi. Érections présidentielles, qu’on se le dise, est un des meilleurs volumes de cette collection. Pas seulement par sa capacité de nous soulager par “un grand rire libérateur” (comme dirait Gotlib) de ce que nous subissons de la part de ce personnel politique de plus en plus étroit et mesquin, mais par l’invention graphico-narrative qui s’y déploie avec un art consommé du montage, une intelligence ahurissante des passages (de relais, notamment, d’un président à l’autre, d’une situation à l’autre) qui, tout nous faisant hurler de rire, nous remet en mémoire soixante-dix ans d’histoire.

5.

On aurait pu conclure ces retrouvailles avec le deuxième numéro de L’Amour, la revue périodique de Frédéric Pajak, actualisant ce que nous avions écrit à la sortie du premier. Mais il me semble que ce travail collectif, superbement réalisé comme toujours aux Éditions Les Cahiers dessinés, a ses fidèles, et qu’il n’est pas forcément utile de se répéter, même s’il convient de marquer le coup. Alors, reprenons quelques lignes d’un auteur, Jean-Christophe Bailly, que l’on ne s’attendait pas à trouver au sommaire de cette revue, se rapportant aux peintures de chantalpetit (en minuscules et tout attaché), une artiste proche du groupe Panique au passage des années 1970 / 1980 : “Même si certains ont tenté de (faire) croire à sa disparition ou, et ce sont souvent les mêmes, à son retour, la peinture, en fait, c’est-à-dire dans ses faits et gestes, dans ce qui la constitue, semble inépuisable. Croire à cela, penser avec cela, pour un peintre, ce n’est pas se poster en héritier, c’est au contraire s’ouvrir à ce qui vient ; et que ce qui vient puisse prendre la forme du tableau, tel est le sujet d’étonnement : quelque chose qui recommence et qui continue, à chaque fois, une masse discontinue faite d’encoches qui sont à comprendre, toutes, comme des tentatives ou des repentirs, comme des traces en direction d’une seule chose qui serait la peinture, et alors tout entière.”

À l’instant même où j’ai nommé le groupe Panique, le visage, le trait, l’humour, le rire si particulier de Roland Topor (qui, selon Federico Fellini, “trahissait l’inquiétude, semblable au hennissement des chevaux prisonniers dans leur box”), m’ont traversé l’esprit. Et comme dans ce même numéro de L’Amour, on trouve pages 148-149 un texte de Nicolas Topor, le fils de Roland, illustré par Muzo, le lien père/fils a fait, lui aussi, retour. On se souvient que Nicolas – qui avait alors cinq ans – et Roland ont écrit et dessiné à quatre mains Un monsieur tout esquinté, merveilleux livre que Stéphane Blanquet a fait reparaître en 2017 chez United Dead Artists. Loin d’être oublié, celui qui préférait être qualifié d’artiste que de créateur, ne cesse d’être réédité – principalement par les Cahiers dessinés, en ce qui concerne l’œuvre graphique, et par Wombat pour les écrits (déjà quatorze titres à leur catalogue).

Le sacré livre de Proutto est un bref récit – ou une longue nouvelle – dont l’idée vint à Topor peu après la parution en 1971 de l’adaptation pour la jeunesse par Michel Tournier de son roman Vendredi (ou les limbes du pacifique devenant et la vie sauvage) qui fut un immense succès, récupéré aussi sec par l’enseignement scolaire. Alexandre Devaux écrit, dans sa postface à ce Sacré livre : “Topor voyait ce roman comme un ersatz et entreprit donc sa propre robinsonnade, version crue et dépouillée de toute fioriture, comme un pied de nez à l’autre. Si le roman achevé du Sacré livre de Proutto ne parut qu’en 1990, il connut un préalable éditorial dans les pages du Fou parle, une « revue d’art et d’humeur » crée et animée par Jacques Vallet durant trente numéros, de 1977 à 1984.” Petite incise : le n°2 de L’Amour propose un entretien richement illustré avec Jacques Vallet, mené par Frédéric Pajak et Alexandre Devaux. Reprenons : Proutto est “l’esprit fort” des Zoas, petite peuplade de l’île dans laquelle s’est établi une caricature de petit blanc colonialiste. “Les Zoas ont à cœur de satisfaire mes moindres caprices. Un froncement de sourcil les plonge dans l’effroi. J’éternue, ils se prosternent ; je pète, ils mordent la poussière. On m’obéit au doigt et à l’œil sans que je songe à donner d’ordres” dit le naufragé. “Hier, exaspéré par une rage de dents, je m’écrie : – Vous pouvez tous crever ! / Je suis violent quand j’ai mal. / Le soir venu, la douleur ayant disparu, mon humeur s’améliore. / – Où diable sont passés mes fidèles ? / Eh bien, ils m’avaient pris au mot. Ils étaient morts. / En masse. / Il ne restait que Proutto.” Toute l’histoire, qui tient dans une petite soixantaine de pages découpées en brefs chapitres, conte les relations sadomasochistes entre ces deux rescapés, Proutto ayant vu sa raison s’envoler après s’être découvert le dernier survivant de son peuple. Celui que nous nommions Robinson par respect pour la “tradition” puisque Topor ne lui avait pas accordé de nom au début de son histoire devient Gisou, du nom du propre père de Proutto (on entend bien entendu Jésus, prononcé avec un fort accent). Il décide alors d’“en faire baver” à ce dernier, en mauvais père tyrannisant un fils soumis. Du coup, ce Sacré livre devient une suite de variations sur l’idée d’en faire baver : sur l’ignominie de l’esclavagisme. Alexandre Devaux nous fait remarquer dans sa postface que les lettres composant le nom Topor sont contenues dans Proutto (une anagramme pourrait être : Tu, Topor), même si le conteur, “à choisir, préfère endosser le rôle du bourreau.” Une étonnante “fable sur les rapports de domination, de soumission et de possession des êtres entre eux” dont nous sommes heureux d’avoir à disposition une bonne réédition. Il est décidément difficile de trouver des œuvres négligeables de Roland Topor qui aura été, sa vie entière, continument inspiré (et grand travailleur). Si vous désirez tout comme moi que Wombat puisse continuer ce beau travail (car il reste un certain nombre de textes de l’auteur du Locataire chimérique et de Joko fête son anniversaire encore indisponibles), procurez-vous au plus vite ce subtil et peu encombrant Sacré livre de Proutto qui vaut infiniment mieux que tant de pavés indigestes qui encombrent les bibliothèques, privées comme publiques.

Les Cabanes de Nylso, Misma, mars 2022, 224 p., 20 €
Ruppert & Mulot, La part merveilleuse 2 :  Les yeux de Juliette, Dargaud, mars 2022, 136 p., 22 € 50
Philippe Dupuy, Mon papa dessine des femmes nues, Aire libre / Dupuis, mars 2022, 168 p., 27 €
Félix Kerjean, La Fureur de jouir, Éditions Le Monte-en-l’air, collection “BD-Cul”, mars 2022, 128 p., 13 €
Willem, Érections présidentielles, Éditions Le Monte-en-l’air, collection “BD-Cul”, avril 2022, 120 pages, 13€
Revue “L’Amour” n°2, Les Cahiers dessinés, mars 2022, 196 p., 24 €
Roland Topor, Le Sacré Livre de Proutto, Wombat, avril 2022, 80 p., 13 €