Lectures transversales 48: Svetlana Alexievitch, La Supplication

© Julien de Kerviler

« J’étais infirmière dans une maternité. J’avais pris un service de nuit. Une femme accouchait difficilement, dans la douleur… Soudain, une aide-soignante entre dans la salle, sans gants stériles, sans blouse stérile ! Que se passait-il donc pour que quelqu’un entre en habit de ville dans une salle d’accouchement ? « Les filles ! criait-elle. Des bandits ! » Ils étaient armés et portaient des masques noirs. Et ils ont couru vers nous : « Des drogues ! De l’alcool ! » Ils ont collé le médecin au mur : « Donne ! » Et à ce moment la femme qui accouchait a poussé un cri de soulagement. Et le bébé s’est mis à crier. Je me suis penchée sur lui. Je ne sais même pas si c’était un garçon ou une fille. Il n’avait pas de nom. Rien. Et les bandits de nous demander : « Est-une femme de Kouliab ou du Pamir ? » Ils n’ont pas demandé si c’était un garçon ou une fille, mais si le bébé était d’une ethnie ou de l’autre. Nous nous sommes tues. Et eux, de hurler : « Elle est d’où, cette bonne femme ? Comme nous ne leur donnions pas de réponse, ils ont saisi le bébé — qui n’est resté que quelques minutes en ce bas monde — et l’ont jeté par la fenêtre ! Je suis infirmière. J’ai vu plus d’une fois mourir des enfants… Mais là… Je n’ai pas le droit de me souvenir de telles choses. (Elle pleure.) Comment vivre ? Comment donner naissance après cela ? (Elle pleure.)

Cette histoire à la maternité m’a fait attraper un eczéma sur les bras. Je n’avais plus envie de me lever du lit… (Elle pleure.) J’étais déjà enceinte. Je ne pouvais pas accoucher là-bas. Nous sommes venus ici, en Biélorussie. À Narovlia… C’est une petite ville paisible. Ne me posez pas d’autres questions…. Je vous ai tout raconté… (Elle pleure.) Attendez… Je veux que vous sachiez… Je n’ai pas peur de Dieu, j’ai peur de l’homme. Au début, nous demandions : « Où est-elle, cette radiation ? » Et on nous répondait : « Là où vous êtes. » Alors, elle est partout, non ? (Elle pleure.) Il y a beaucoup de maisons vides…. Les gens sont partis… Ils avaient peur… »

Svetlana Alexievitch, La Supplication. Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse (1997), traduit du russe (Biélorussie) par Galia Ackerman et Pierre Lorrain, J’ai lu, 1999, pages 64-65.

© Julien de Kerviler