« Le meilleur moment de l’humanité, son Midi, est finalement presque éphémère »: Entretien avec Patrice Lajoye (Le Cycle du Midi)

Les Histoires du Futur : ces grandes projections romanesques s’emparent de l’avenir comme une nouvelle terra incognita que la fiction permet d’explorer. On connaissait jusque-là essentiellement les grands projets américains, d’Heinlein à Smith en passant par Asimov : mais l’empire hégémonique américain sur la science-fiction ne devrait pas faire oublier qu’il existe néanmoins d’autres modèles : en France, celui qu’on connait surtout comme le traducteur de Dune, Michel Demuth, a ainsi écrit une histoire du futur méconnu, Les Galaxiales (qui devrait bientôt reparaitre au Bélial). Arkadi et Boris Strougatski, les deux géants de la science-fiction russe, surtout connus du grand public comme les auteurs de Stalker, se sont aussi attelés, entre 1959 et 1984, à une grande histoire du futur : le Cycle du Midi, publié en février chez Mnémos. Le Midi, soit l’apogée de la civilisation humaine, le XXIIe siècle, se conçoit comme une exploration fragmentée de l’espace, de planètes en planètes, à la rencontre de civilisations toujours différentes. Ces rencontres de sociétés autres mettent en question l’idée même d’utopique : comment juger d’une autre culture, d’une autre planète ? Comment et pourquoi intervenir ? Le choc ethnologique et civilisationnel, à la base du regard critique du contemporain depuis les Lettres Persanes de Montesquieu, est l’instrument phare des Strougatski pour interroger le temps présent. Longtemps dispersé dans des éditions aujourd’hui épuisées, Le Cycle du Midi est pour la première publié dans son intégralité, donnant la mesure de l’ampleur oeuvrale de la construction des frères Strougatski. Rencontre avec Patrice Lajoye, qui a dirigé le volume avec Viktoriya Lajoye, à l’assaut de ce massif science-fictionnel.

La publication du Cycle du Midi aux Éditions Mnémos est un projet ambitieux, qui montre qu’en dehors des Histoires du Futur américaines, il existe d’autres univers romanesques qui pensent le présent et l’avenir (on peut aussi penser aux Galaxiales de Michel Demuth). Comment s’est construit et réalisé ce projet ? Est-ce facile de vouloir rééditer et retraduire les frères Strougatski ?

Le projet s’est fait à la demande de Frédéric et Nathalie Weil, qui dirigent les éditions Mnémos. La lecture de quelques-uns des romans des frères Strougatski leur a donné l’envie de faire en sorte que leur grand cycle, ou du moins une partie, rejoigne leur collection des « Intégrales », qui a d’ailleurs déjà accueilli l’Histoire du Futur de Robert Heinlein et les Seigneurs de l’Instrumentalité de Cordwainer Smith. Est-ce facile à réaliser ? Oui, et non. Oui, car il y a déjà eu en Russie-même un gros travail d’étude des deux frères, ainsi que la publication des inédits qui se trouvaient dans leurs archives. Non, car le volume de texte est énorme, et les traductions anciennes étaient dispersées chez plusieurs éditeurs, et basées sur des textes qui parfois avaient subi les coups de ciseaux des éditeurs soviétiques. Il y a donc eu un gros travail de contrôle et d’uniformisation des textes à réaliser.

Le Cycle du Midi est une Histoire du Futur, ambitieuse œuvre de projection et de fiction. Comment la considérez-vous vis-à-vis des autres Histoires du Futur, que ce soit celle de Heinlein, Asimov, Cordwainer Smith, James Blish ? Les Strougatski avaient-ils connaissance de ces œuvres-sœurs ? On se souvient aussi qu’ils refusaient de se voir comme des « futurologues », ce qui donnerait presque à penser que la construction du cycle est accidentelle et empirique.

Les grandes histoires du futur anglo-saxonnes (mais aussi françaises, puisque vous avez rappelé les Galaxiales de Michel Demuth) s’étalent bien souvent sur des millénaires. Ce n’est pas le cas du tout pour celle des Strougatski, puisqu’eux ont écrit une histoire qui couvre les XXIe et le XXIIe siècles, le Cycle du Midi ne comprenant que le XXIIe siècle. C’est un laps de temps très court. Cela signifie que pour eux, le meilleur moment de l’humanité, son Midi, est finalement presque éphémère. Il est fort probable qu’ils aient eu accès aux œuvres de leurs confrères anglo-saxons : Arkadi a été un temps directeur d’une collection qui publiait en russe des œuvres de SF anglaises et américaines. Certaines nouvelles aussi étaient traduites en russe, y compris des récits du cycle de Robert Heinlein, qu’on pourrait pourtant penser peu compatible avec les idées soviétiques. La construction de leur cycle n’est ni accidentelle, ni empirique : elle résulte d’un travail de longue haleine, comme en témoigne les abondantes notes de travail qu’ils ont laissées, et qui sont en cours de publication. Au final, on trouve certes quelques incohérences (mais on en trouve aussi chez Heinlein ou chez Smith), mais elles ne prêtent pas à conséquence.

Vous avez beaucoup écrit sur la science-fiction russe, notamment dans vos deux ouvrages Étoiles rouges. La littérature de science-fiction soviétique (2017) et Russkaya Fantastika, travaux sur la science-fiction et la fantasy russophone (2013). Comment pourriez-vous définir la littérature des Strougatski ? On remarque une utilisation marquée de la fiction à valeur symbolique ou métaphorique, la fiction comme miroir critique du réel. Si parler uniquement d’utopie ou de dystopie serait réducteur, on sent une forte imprégnation de ce type de modèle fictionnel pour construire leurs récits.

Effectivement, les Strougatski ne se veulent pas prospectivistes. De même qu’ils niaient l’idée que la science-fiction puisse avoir une influence sur l’évolution des sciences ou la conquête spatiale. Pour eux, c’était un genre qui permettait de réfléchir à des questions tout à fait actuelles. Ce qu’ils ont fait avec l’Univers du Midi est particulier : effectivement la Terre est devenue une utopie, une utopie communiste (donc finalement guère soviétique), sans argent, permettant aux gens de vivre comme ils le souhaitent car tous ont été éduqués dans l’idée qu’en travaillant pour la société, ils travaillent pour, et réciproquement. Ils sont pourtant conscients des limites de leur utopie, et donc, tout comme Asimov n’a jamais cessé de mettre ses trois lois de la robotique à l’épreuve, les Strougatski, eux, vont confronter leur utopie à des sociétés qui ne le sont pas. C’est cette confrontation qui est au cœur de l’action de leurs romans.

Un grand nombre des romans du Cycle du Midi sont politiquement critiques vis-à-vis à du régime russe, directement ou indirectement. Quelles ont été les relations des Strougatski aux différentes incarnations du pouvoir ? Ont-ils connu la censure, ou est-ce que la science-fiction, considérée parfois comme une littérature d’évasion, a servi en quelque sorte de bouclier ?

Il est difficile de dire que ces romans sont critiques du régime soviétique (et non pas russe). Leur utopie est basée sur un modèle bien communiste. Ce sont des romans extérieurs aux cycles qui sont le plus porteurs de cette critique : Le Lundi commence le samedi, La Troïka, L’Escargot sur la pente, et surtout Destin boiteux. L’Univers du Midi, lui, va au-delà de ça, puisqu’il n’y est jamais question de notre XXe siècle. Et donc ce ne sont pas les textes de ce cycle qui ont eu des problèmes, mais les autres. L’Escargot sur la pente a été édité, puis interdit. La Troïka n’a pas été autorisée à paraître. Quant à Destin boiteux, il s’est écoulé vingt ans entre le début de sa rédaction et sa première publication, dans les années 1980.

Dans votre introduction, vous parlez des protagonistes des Strougatski, qui incarnent parfois l’idéal soviétique du héros métonyme d’un peuple (tandis que le héros de science-fiction occidental serait toujours seul). Qu’est-ce qui est spécifiquement russe dans le Cycle du Midi ? Y a-t-il une conception du temps, de la société ou de l’avenir qui puissent être qualifiés de russe ?

En fait, le héros métonyme d’un peuple, c’est une idée qui s’imposait dans la science-fiction soviétique ordinaire, quelque chose contre quoi les Strougatski s’élevaient. Ils ne voulaient pas de héros parfait, moralement infaillibles, considérant que ce type de personnage n’a rien de réaliste. Ils voulaient des personnages qui, tout en étant éduqués, élevés selon les meilleures valeurs, soient cependant humains, avec leurs qualités… et leurs faiblesses.

Vous êtes notamment spécialiste des folklores slaves. Trouve-t-on, dans les œuvres des Strougatski, des références mythologiques que des lecteurs français ne décèleraient pas ?

À vrai dire, je ne suis pas slaviste, mais mythologue, travaillant dans le domaine de la mythologie comparée, et donc abordant la mythologie et le folklore slave après avoir constaté qu’en France, il n’y a plus grand monde qui le fasse. C’est donc un peu par défaut si j’occupe cette place. Ce folklore a laissé très peu de traces sur l’œuvre des frères Strougatski. En tout cas sur le Cycle du Midi. C’est un peu plus présent dans le roman satirique Le Lundi commence le samedi, qui ne fait pas partie du cycle, et qui met parfois en œuvre des créatures mythologiques (Baba Yaga, un vampire, etc.).

Comment considérer l’œuvre des Strougatski dans son entièreté ? Il semble y avoir des ouvrages (Le Lundi commence le Samedi, l’Auberge de l’Alpiniste Mort) plus légers, plus fantaisistes, tandis que les têtes d’affiche (Stalker, Il est difficile d’être un dieu) sont des œuvres plus sombres, peut-être plus complexes. Comment penser cette dichotomie apparente dans les œuvres ?

En fait, on ne peut pas dire que leurs romans à caractère humoristique, comme Le Lundi commence le samedi ou L’Auberge de l’Alpiniste mort, soient des romans moins complexes que les autres. Le Lundi commence le samedi, qui prend place dans une sorte d’institut de recherche complètement farfelu, est une sorte de critique de la bureaucratie, mais pas seulement. Il y a par exemple un passage dans lequel un savant a inventé une machine à explorer le futur… sur la base des romans de science-fiction. Le héros essaie cette machine, et progresse petit à petit dans un futur beau, propice au progrès des sciences, à l’exploration, bref au développement de l’humanité. Mais c’est un futur tout à fait ennuyant. Or, tout le long de son voyage dans le temps, le héros distingue un long mur de métal, derrière lequel il perçoit des lumières, des explosions. Au bout d’un moment, il découvre une porte, et de l’autre côté, il fait la connaissance d’un soldat terré dans une tranchée qui lui explique les explosions : « ici les extraterrestres nous attaquent, là les robots se sont rebellés », etc. En gros, ils comparent la science-fiction soviétique et la science-fiction occidentale. La réflexion, toute humoristique qu’elle soit, est tout à fait sérieuse et pertinente.

Il me semble que vous avez tous les deux une longue fréquentation de la littérature des Strougatski. Quelle est votre première rencontre de lecteur avec l’œuvre des frères Strougatski ?

Le premier roman que j’ai lu d’eux est Le Scarabée dans la fourmilière. Ça a été une plongée assez brutale dans leur univers, car il s’agit du deuxième volume de la trilogie informelle dite de « Maxime Kammerer », laquelle intègre le Cycle du Midi. Et pourtant, j’ai été sidéré par la puissance d’imagination des auteurs, par l’aspect vertigineux de la conclusion du roman, lequel se présente pourtant comme une sorte d’enquête policière futuriste.

Vous traduisez et éditez un écrivain bicéphale, dont le mode de fonctionnement a longtemps intrigué les journalistes. Comment fonctionne un couple de traducteurs ? Quelqu’un porte-t-il un regard plus pointu sur la langue source, l’autre sur la langue d’arrivée ? Ou s’agit-il d’une répartition intégrale des taches ?

En fait, c’est Viktoriya la traductrice. Moi, je relis les textes, et je mène une grosse partie du travail de contextualisation, de documentation – en gros mon travail d’historien. Pour le présent volume, c’est Viktoriya qui a traduit les textes inédits, c’était déjà elle qui avait révisé les traductions anciennes. Quant à moi, j’ai travaillé à l’uniformisation des traductions, et à tout le paratexte.

Comment retraduit-on (ou révise-t-on) des traductions parfois vieilles d’un demi-siècle, et qui datent surtout d’une autre époque éditoriale où on n’hésitait pas à couper dans le texte ? S’agit-il essentiellement de rajouter les paragraphes ou pages manquantes, de lisser la langue et la terminologie, de renforcer une traduction sans doute parfois peu littéraire ? Y-a a-t-il, parmi les textes retraduits, des traductions plus solides que d’autres, où le toilettage fut minime, et a contrario des versions françaises plus discutables ?

C’est un travail qui varie énormément d’un texte à l’autre. Pour certains, il n’y a pas eu grand-chose à faire. Il s’agissait de bonnes traductions, par André Cabaret, Bernadette du Crest, Svetlana Delmotte. Tout ce qu’il a fallu faire, était l’uniformisation des choix de traduction, pour les noms propres, les acronymes, les néologismes, etc. Par le passé, Viktoriya avait déjà révisé Il est difficile d’être un dieu et L’Île habitée, non pas parce que les traductions anciennes étaient mauvaises, mais parce qu’elles se basaient sur une version du texte particulièrement caviardée par les éditeurs soviétiques. Pour ce faire, elle est repartie de la version des auteurs eux-mêmes, telle qu’elle a été éditée après la Perestroïka. Enfin, il y avait le cas des nouvelles, réunies dans une sorte de roman nouvelliste paru en français sous le titre Les Revenants des étoiles. Cette traduction de 1963 était épouvantable. Les textes avaient fondu d’un bon tiers, parfois. Là, il n’a pas été question de réviser cette traduction : il a fallu la refaire intégralement.

Les frères Strougatski sont la face émergée de l’iceberg de la science-fiction russe, avec quelques autres comme Eugène Zamiatine ou Alexeï Tolstoï ; et il y a eu en France, en 1984, un Livre d’or de la science-fiction soviétique. Mais elle reste relativement mal connue en France, moins connue en tout cas que l’ogre science-fictif américain. Vous avez publié, dans votre maison d’édition Lingva, quelques textes fondateurs du genre. Comment expliquer cette méconnaissance de la science-fiction russe ? Comment la réparer, et que faut-il lire, que faudrait-il voir traduire ?

Il y a depuis les années 1970 des personnes qui font l’effort de promouvoir la science-fiction russophone en France, sans a priori ou biais idéologique : Jacqueline Lahana, André Cabaret, Christine Zeytounian-Beloüs, et nous, par exemple. Mais il règne en France un phénomène puissant de rayonnement culturel anglo-saxon qui touche particulièrement les littératures de genres, et qui fait que la nouveauté ne peut venir que des États-Unis ou d’Angleterre. Alors nous faisons des efforts pour contrebalancer cela, dans la mesure de nos moyens. Nous avons publié trois anthologies chez Rivière Blanche, l’œuvre fantastique et de SF d’Alexandre Kouprine aux Moutons électriques, un roman de fantasy de Henry Lion Oldie (en fait un duo d’auteurs ukrainiens) chez Mnémos déjà, etc. Cela reste peu, et l’actualité fait que cela ne risque guère de s’arranger. 

Quelle influence ont-eu les Strougatski sur la littérature russe, et sur la littérature de manière générale ? En France, on pourrait penser à l’œuvre d’Antoine Volodine (qui avait notamment traduit L’Auberge de l’Alpiniste mort) mais il y a peut-être d’autres exemples.

En Russie, leur influence est considérable. Tous les auteurs modernes ont lu les Strougatski, beaucoup ont été influencés par eux : Dmitri Bykov, Olga Slavnikova et plein d’autres. Elle est d’autant plus importante que Boris Strougatski a longtemps tenu un séminaire de formation d’écrivains à Saint-Pétersbourg, tandis qu’Arkadi a participé à un autre, officiel et organisé par l’Union des écrivains d’URSS. La plupart des auteurs actuels de science-fiction leur doivent quelque chose, même s’ils ont su se moderniser et intégrer l’influence occidentale dans leurs œuvres.

Arkadi et Boris Strougatski, Le Cycle du Midi, traduit, révisé et édité par Viktoriya et Patrice Lajoye, Editions Mnénos, février 2022, 1296 p., 45 €

On trouvera, sur le site des éditions Lingva, quelques entretiens avec les frères Strougatski.