Les Illusions retrouvées de Z ou Illusions perdues d’aujourd’hui

Sur Illusions perdues par Balzac & Giannoli (1837-2021)
Actuellement sur les écrans, l’œuvre repose de tous temps sur les rayonnages des bibliothèques et librairies.

…Lucien se tenait dans la pose gracieuse trouvée par les sculpteurs pour le Bacchus indien. Son visage avait la distinction des lignes de la beauté antique : c’était un front et un nez grecs, la blancheur veloutée des femmes, des yeux noirs tant ils étaient bleus, des yeux pleins d’amour, et dont le blanc le disputait en fraîcheur à celui d’un enfant.
Balzac, Illusions perdues, Les deux poètes, Première partie.

Je vous ai pêché, je vous ai rendu la vie, et vous m’appartenez comme la créature est au créateur, comme, dans les contes de fées, l’Afrite est au génie, comme l’icoglan est au Sultan, comme le corps est à l’âme ! Je vous maintiendrai, moi, d’une main puissante dans la voie du pouvoir, et je vous promets néanmoins une vie de plaisirs, d’honneurs, de fêtes continuelles… Jamais l’argent ne vous manquera… Vous brillerez, vous paraderez, pendant que, courbé dans la boue des fondations, j’assurerai le brillant édifice de votre fortune. J’aime le pouvoir pour le pouvoir, moi ! Je serai toujours heureux de vos jouissances qui me sont interdites. Enfin, je me ferai vous ! …
Illusions perdues, Ève et David, Troisième partie.

C’est rare qu’on parle de littérature au cinéma sans qu’en face on soupire à fendre l’âme pendant toute la séance en se disant que, hééééé ouais, à nouveau, c’est toc, c’est kitsch, c’est ringard, c’est… Déjà que la littérature n’intéresse plus personne… Et, en plus, quand le cinéma en parle, c’est toujours manqué !  Mince ! Mais non… J’exagère. La littérature intéresse toujours un peu…Elle se maintient. Elle s’accroche. Dans l’océan médiatique, elle surnage comme un radeau de la Méduse, comme un drame qui n’intéresse plus personne mais qui dériverait à jamais toujours tranquillement sur la surface des images. Oui, en dépit de tous les pronostics, la littérature continue d’intéresser.

Dans l’ordre, elle intéresse toujours
l’école, le théâtre, le cinéma.
Et les hommes politiques.
Et la critique.

Prenez Lucien de Rubempré. Lucien, le héros d’Illusions perdues de Balzac a été, cette saison, joué au théâtre (Pauline Bayle) et représenté au cinéma (Giannoli). Ce n’est pas fini. Lucien a aussi été revendiqué comme personnage-totem par l’affreux Éric Z himself. Tout le monde sur terre en France sait depuis 15 jours qui est Z, je ne vais donc pas m’attarder à vous le présenter.  Z comme la série Z de la politique, Z comme la déconfiture du journalisme, Z comme la bouffonnerie idéale, Z comme la fin de l’alphabet qui image le fond de tout, surtout, Z comme le razisme. Z Z Z Z Z, toutes et tous, on ronfle déjà des masses avec Z, quand, coup de théâtre, en sortant de la séance, figurez-vous qu’on apprend que Rubempré est le héros préféré de Z !

C’est fou.

Écoutons Z qui parle dans l’ouvrage qui va fleurir à son sujet partout dans quelques jours : « C’est sans doute en lisant à 11 ans Illusions perdues que j’ai voulu être journaliste et écrivain. Ce livre magnifique concentre tout ce qui me passionne, l’histoire, le journalisme et la littérature. »

Illusions perdues © Roger Arpajou / CURIOSA FILMS – GAUMONT – FRANCE 3 CINEMA – GABRIEL INC. – UMEDIA

Que peuvent avoir en commun l’école, le cinéma, le théâtre, la critique et Z ? Tous les 5 ont en commun qu’ils sont tous les 5, sempiternellement, à la recherche d’histoires à raconter et à se raconter, et c’est ainsi que les metteurs en scène, les réalisateurs, les enseignants, les critiques et les hommes politiques tombent finalement toujours d’accord étrangement autour des mêmes bons vieux chefs d’œuvre du patrimoine littéraire qui surnagent au-dessus de l’oubli. Pour leur redonner sens. Sont-ce, eux, les 5 piliers de la société de discours qui redonnent alors puissance aux textes au moyen de leur intérêt vif et partisan ou sont-ce les textes qui réussissent toujours à défier l’avenir en Goldorak rouillé mais increvable en dépit de leur illisibilité toujours plus grande ? Car qui a le temps aujourd’hui de lire l’énorme pavé de Balzac exceptés les spécialistes de littérature XIXe siècle, eux qui s’y noient toujours avec des glou glou de ravissement comme on se noie dans un bon cognac, comme on se noie toujours, de toutes les façons,  dans la bassine d’une œuvre infinie afin de reconstruire critiquement, à partir d’elle, les mondes de connaissance, les mondes de style, les mondes de la science, les mondes de la presse, les mondes de la politiques, tous les mondes ?  Si vous n’avez pas le temps de lire, il vous reste la scène, l’écran, ou l’actualité, ou la classe.

Lucien frissonna comme si quelque instrument de bronze, un gong chinois, eût fait entendre ces terribles sons qui frappent sur les nerfs.

Z n’a pas compris qu’Illusions perdues avaient prévu sa mort. Il n’a pas compris qu’en ouvrant le roman et en le touchant de son petit doigt encore vierge de petit garçon vertueux, il entrait dans le grand, l’immense maléfice de la littérature prophétique de la modernité, celle qui trie à jamais les fréquentables et les infréquentables. La grandeur du roman tient à son immense faculté de désenchantement qui a pour elle, contrairement à la merveille, de nécessiter la prose et sa mission d’enquête infinie pour exister. Le désenchantement chez Balzac est totalement performatif. Il entraîne avec force dans une palpitation de suspense qui empêche de respirer. Il enchaîne tragiquement aux cercles ferreux et imputrescibles de la faillite, de la chute, de la compromission et de la corruption. Aimer Illusions perdues, c’est toujours momentanément pactiser avec la fascination qui habille les puissances négatives de la modernité :  tout comme Lucien finira par couler son destin en signant un pacte faustien horrible avec Vautrin alias Carlos Herrera, qui est le Diable en personne quand on ne croit plus au Diable,  qui est le Caïn qui use de la fraternité  sous couvert de séduction pour faire plonger Abel,  … alors que Lucien est au bord de se tirer une balle au bord du petit étang de son enfance décoré de petites fleurs jaunes – qui étaient toujours bien mignonnes ce jour-là (de mémoire). Si tu ne te tues pas, il te reste quoi ? Il te reste l’immatérielle descente aux enfers qui te condamne à tourner autour du monde pourri sans retour. Nous aussi, nous résistons à la noyade dans le petit étang de l’enfance mais nous aussi nous sommes condamnés comme Lucien à surnager à l’infini devant la ronde satanique des courtisans veules, des micro-despotes fascisants, des renoncements démocratiques et des hystéries médiatiques. C’est notre lot commun à toutes et à toutes : comment être Lucien (notre condition) sans devenir Lucien (le refus de notre condition)*.

Illusions perdues © Roger Arpajou / CURIOSA FILMS – GAUMONT – FRANCE 3 CINEMA – GABRIEL INC. – UMEDIA

Il faut dire merci à Xavier Giannoli de ne pas être entré stupidement jusqu’à ce territoire-là de la résurrection de Lucien en créature de Satan. Il s’arrête au bord lui-aussi. Il donne une vraie chance à Lucien de s’en sortir. Car le désespoir est un salut comparé au vertige de la puissance mortifère de la reconnaissance médiatique. Mieux vaut les pleurs, mieux vaut la trahison, l’abandon, la faillite, en fait, c’est tout bête, mieux vaut subir l’injustice que la commettre, nous dit Balzac, tout, tout, plutôt que surmonter les larmes et s’en sortir en devenant « petit Zatan »**.

En mettant à nu ce beau jeune homme qu’est Lucien, Giannoli rend hommage au Balzac qui flagelle d’autant plus son héros qu’il cherche à retrouver en lui toutes les aspirations et les naïvetés de sa jeunesse. Il les retrouve d’abord pour les détruire méthodiquement, comme lui s’est détruit méthodiquement pour survivre en faisant un business d’imprimerie qui n’a pas tout à fait réussi, en rédigeant des publicités pour pilules et savons, en écrivant à la chaîne sous de faux noms des œuvres de commande, en buvant des litres de café qui lui ont détruit l’estomac, prostituant enfin tout son talent pour réussir à tenir les créanciers à distance. Seulement dans un deuxième temps, Balzac retrouve ses idéaux en Lucien pour les sauver par le désespoir. La réussite du film de Giannoli fait écho avec justesse à la grandeur du roman qui organise la rédemption par l’impossibilité donnée au cynisme de vaincre tout à fait : grâce au suicide, grâce aux larmes, grâce à la fin de l’amour. Balzac, en bon croyant, ne pouvait pas faire mourir de façon aussi misérable (et méprisable) son Lucien au moyen du suicide, il le sauve in extremis mais la mort a accompli néanmoins son travail et désormais il s’agit de renaître, de réussir à sortir du petit étang en faisant semblant de ne pas être un zombie. Vous l’avez compris, le point de vue défendu par cette critique est que Z est en réalité l’Anti-Lucien. Z, lui, n’entre pas même le bout de son petit doigt de pied dans l’étang. Il ne se lave pas de toutes les impuretés sales du mensonge de la société de spectacle : il s’est adapté. Au lieu de finir en débris prostitué et satanisé comme Lucien, il en est ressorti avec la croyance qu’il est peut-être devenu un pseudo maître du cirque, et maintenant, c’est lui qui mènerait la danse du mal à coup de fausses connaissances, de falsification de l’histoire, de tromperies et d’arrivismes ? Rions. Remarquez que nous n’avions pas besoin de Z pour avoir déjà noté dans notre entourage à toutes et à tous ce type de créatures infectes dont le degré de réussite est inversement proportionnel au mérite, qui marcheraient sur leur mère pour arriver à quelque chose. Dans tous les domaines, de tels êtres arrivent à s’imposer, on sait comment ça s’appelle, ça s’appelle l’ivresse du pouvoir, et personne, dès l’école primaire, ne s’est fait jamais d’illusions à leur propos : mais Z, lui, en est le paradigme médiatique  parfait, et c’est exactement pour cette raison qu’en tant que personnage, en réalité, il est vraiment totalement absent des Illusions perdues, parce qu’au contraire de tous les autres –  et au contraire de Vautrin le premier –  Z non-seulement agite ses illusions de grandeur en bannière mais il les transforme sciemment en fonds de commerce, il cherche même à les cultiver chez les Franzais et les Franzaises qui sont encore les dupes des fausse légendes de gloire qu’on véhicule sur notre pays minuscule, enfin, avec ses illusions, Z cherche à tromper.

— Ah ! Lousteau ! je te pardonne tes trahisons, se dit-il en remarquant par la forme des paquets que l’envoi devait contenir tout ce qu’il avait demandé.
Il trouva la lettre suivante dans le carton à chapeau.

Lousteau joué à la perfection par Vincent Lacoste est un personnage exemplaire du film et de notre société de discours. L’histoire de sa vie, c’est celle de Z. Ses pratiques, ce sont celles de Z. Mais, contrairement à Z, son jeu dispense une vérité critique, il dénonce en jouant et il joue en dénonçant, il est le prototype de la crapule qui sublime sa dimension de crapule en s’abîmant à l’être : Giannoli fait bien attention à nous le montrer lui-aussi manipulé et méprisé par l’ignoble patron de presse qui ressemble à un B….ré d’avant l’heure (alias Andoche Finot dans le roman).

Lucien courut dix fois chez Andoche Finot, directeur du journal, rue Feydeau, sans jamais le trouver. De grand matin, Finot n’était pas rentré. À midi, Finot était en course : — il déjeunait, disait-on, à tel café. Lucien allait au café, demandait Finot à la limonadière, en surmontant des répugnances inouïes : Finot venait de sortir. Enfin Lucien, lassé, regarda Finot comme un personnage apocryphe et fabuleux, il trouva plus simple de guetter Étienne Lousteau chez Flicoteaux.

Lousteau est un subordonné qui se bat, au prix d’usage de stupéfiants répétés, pour survivre à la caverne. Son cynisme attendrit parce qu’on sait qu’il ne gagnera jamais et que lui aussi finira dans le trou. Comme Lucien. Le film jubile à l’image du roman dans sa peinture de l’enfer parisien. Cnews est là, entre deux plans, pour s’agiter diaboliquement et nous narguer en nous faisant comprendre que c’est Z qui mène la danse. Quand on lit un grand roman métaphysique comme celui-là, il ne faut pas se planter en s’identifiant. L’enjeu, le truc, c’est la bonne mise en distance. Enjeu de protection et de sauvegarde. Je ne suis pas celui qui court à la ruine. Je ne suis pas celui qui s’autodétruit dans la facilité médiatique. Ça veut dire, j’avale Z et ensuite je le recrache dans les chiottes sans le digérer.

Le film comme le roman ménagent aussi un contre-point de taille à la misérable aventure médiatique qui nous est infligée depuis des jours et des jours par toutes les bouches de l’hydre journalistique : ce contre-point, c’est la tentative ultime de se sauver par l’écriture. Ou par le cinéma. Ou par l’école. Ou par la critique. Car les contre-pouvoirs comme les contre-points existent toujours, et parfois, ils prennent la forme d’un film qui adapte un roman au cinéma, parfois (autrefois), ils prennent la forme d’un pavé de 650 pages que peu de personnes lisent mais qui n’en brille pas moins dans la nuit, et parfois, parfois, c’est rare, quelqu’un, ici Giannoli, le repère, perçoit leur lumière, en fait quelque chose à nouveau, c’est-à-dire lui reprête vie en plein jour. La lumière de Balzac écrabouille aujourd’hui sur les écrans de cinéma toutes celles et ceux qui prennent au sérieux le pouvoir médiatique à des fins d’ambition personnelle pour détruire les fondements de la démocratie. Ces fondements — sans prétendre le moins du monde tirer des larmes lyriques à nos lectrices et lecteurs —, nous allons en reformuler une brève bribe, pour le panache. Ces fondements ne sont pas nombreux, ils tiennent tous, presque, en un seul mot, mais un mot redoutable et riche car porteur du même sens dans deux domaines symboliques fondamentaux très différents, pour les habitants que nous sommes anthropologiquement devenus de la société de discours, ce mot, c’est : représenter.

Comment bien (bénéfiquement) représenter ceux qui vont m’élire ? Comment exercer une bonne représentation politique tout court ? Mais aussi :  Comment représenter la société dans laquelle je vis ?  Quelle forme inventer pour que je révèle cette société à elle-même, de manière à donner une chance aux citoyens-spectateurs et citoyens-lecteurs d’y survivre en dépit de la commune misère ?

Illusions perdues est aussi cette proposition poétique faite par Balzac selon nous pour faire honneur à ces exigences, proposition poétique à laquelle Giannoli a répondu avec talent derrière la caméra pour notre plaisir. Tout le monde ne peut pas être Balzac. Tout le monde ne peut pas être Rubempré. Tout le monde ne peut pas faire du cinéma ?

* Un des plaisirs du film : le jeu sur l’encre noire comme du sang qu’on jette à la face, qu’on patouille sur une feuille, qu’on stylise en typographie ancienne, qui s’orientalise en écriture sur la feuille.

** « Petit Zatan » ne doit rien du tout au Corsaire-Satan, rêve de feuille subversive et folle, satirique jusqu’à l’excès, dont la figure de proue grimaçante doit faire pâlir d’envie toutes les surfaces graphiques du monde.