Revue Hurle-Vent : « Le but est d’explorer en profondeur une question sociétale de manière humaniste »

En lien avec le 31e Salon de la Revue qui se tient le 16 et 17 octobre, Diacritik, partenaire de l’événement, est allé à la rencontre de revues qui y seront présentes et qui, aussi vives que puissantes, innervent en profondeur le paysage. Aujourd’hui, entretien avec Victoria Nguyen Cong Duc de l’inventive revue Hurle-Vent.

Comment est née votre revue ? Existe-t-il un collectif d’écrivains à l’origine de votre désir de revue ou s’agit-il d’un désir bien plus individuel ? S’agissait-il pour vous de souscrire à un imaginaire littéraire selon lequel être écrivain, comme pour Olivier dans Les Faux-Monnayeurs de Gide, consiste d’abord à écrire dans une revue ?

Je désirais créer une revue littéraire depuis des années, en association avec des passionnés, eux-aussi. Après une formation d’éditrice et une offre d’emploi reportée à cause de la covid, j’ai décidé de fonder seule la revue Hurle-Vent : l’avenir était ouvert. S’il est vrai que le passage par des revues est presque un incontournable pour les auteurs, je ne pense pas que ce soit le premier type de publication auquel ils aspirent. Beaucoup rêvent d’être immédiatement publiés par des maisons renommées telles que Gallimard ou P.O.L – oubliant fréquemment l’influence de l’édition indépendante (mais c’est un autre sujet). Puis ils réalisent que l’accès au système de l’édition est un frein. Il faut des relations ou obtenir une certaine crédibilité en amont, cette crédibilité passe notamment par des publications dans des revues.

Quant aux écrivains confirmés, lorsqu’ils acceptent d’écrire dans une revue, c’est avant tout un avantage commercial pour les éditeurs. Un atout qui permet par la même occasion de présenter des écrivains moins confirmés à des lecteurs qui ne les cherchaient pas. Ce phénomène reflète le système économique de l’édition, la vente de best-sellers apporte les fonds nécessaires à la publication d’auteurs parfois inconnus.

Quelle vision de la littérature entendez-vous défendre dans vos différents numéros ? Procédez-vous selon une profession de foi établie en amont du premier numéro ?

Je tiens à défendre le pouvoir de réflexion permis par la littérature, par la diversité des points de vue et des genres qu’elle offre. Outre le choix d’être une revue s’inscrivant dans la littérature générale – aux contributions tendant parfois vers l’expérimental –, la ligne éditoriale de Hurle-Vent exploite un thème par le biais de trois genres littéraires : textes courts/nouvelles, poésie et théâtre. Leurs subtilités inhérentes se renforcent et se complètent. Le champ d’expression s’en trouve élargi et, donc, plus complet.

Comment décidez-vous de la composition d’un numéro ? Suivez-vous l’actualité littéraire ou s’agit-il au contraire pour vous de défendre une littérature détachée des contingences du marché éditorial ? Pouvez-vous nous présenter un numéro qui vous tient particulièrement à cœur ?

Chaque numéro tourne autour d’un thème omniprésent dans la société, souvent proche de la philosophie. Hurle-Vent n’est pas engagé politiquement, en revanche, elle tente d’apporter des réponses à des sentiments partagés par le plus grand nombre dans le contexte social actuel, déboussolant et terrifiant.

Le premier numéro tournait autour de la Folie(s), le deuxième autour de l’expression si raffinée Le cul entre deux chaises. Le premier thème était un peu facile, puisque nous nous doutons des types de sujet qu’il va inspirer (ce qui n’enlève rien à la qualité des écrits). En revanche le deuxième a davantage permis de mettre en lumière les origines d’un sentiment particulièrement flou dans des conflits du quotidien, en-dehors des enjeux qui font l’actualité : celui de ne pas pouvoir trancher entre deux situations, choix ou émotions, un malaise bien partagé aujourd’hui.

Avec deux numéros parus, je ne sais pas pour le moment lequel me tient particulièrement à cœur. Le premier est le premier, et le second cherche à confirmer la démarche à la fois de qualité et de réflexion du premier, comme des numéros à suivre.

À la création de sa revue Trafic, Serge Daney affirmait que tout revue consiste à faire revenir, à faire revoir ce qu’on n’aurait peut-être pas aperçu sans elle. Que cherchez-vous à faire revenir dans votre revue qui aurait peut-être été mal vu sans elle ?

En dehors de mettre en avant des auteurs talentueux, le but de Hurle-Vent est d’explorer en profondeur une question sociétale de manière humaniste : l’ensemble des textes tente d’apporter des réponses à des sentiments, des actions ou des craintes profondément humains dont on parle superficiellement, voire rarement, ou en se confiant à son entourage uniquement. Outre l’usage des trois genres littéraires proposés pour mieux comprendre une thématique, les auteurs sélectionnés présentent des styles, des personnalités ou des convictions parfois opposés, mais toujours sincères. La parole est libre et les insultes sont gardées pour soi (deux auteurs ont cependant failli se taper dessus au lancement du premier numéro).

Une anecdote par rapport au deuxième numéro de la revue : après l’annonce de son thème, plusieurs personnes m’ont confié avoir réalisé qu’elles avaient effectivement eu le cul entre deux chaises à un moment précis — un sentiment surprenant, quand il est défini par cette métaphore vulgaire et délaissée.

Est-ce qu’enfin créer et animer une revue aujourd’hui, dans un contexte économique complexe pour la diffusion, n’est-ce pas finalement affirmer un geste politique ? Une manière de résistance ?

Au début de l’aventure Hurle-Vent, un proche avait remarqué « enfin, les rares fois où j’achète une revue, c’est parce que c’est un ami qui la créée. ». Les fondateurs et éditeurs de revues papiers savent qu’ils ont, financièrement parlant, 95 % de chance de ne pas pouvoir continuer au bout de quelques numéros. Trouver un diffuseur est une mission quasiment impossible, et nombre de librairies refusent les revues par peur du manque de lecteurs. Quant aux réseaux sociaux, je ne pense pas qu’ils permettent d’augmenter les ventes de manière significative, sauf engouement majeur.

Ce n’est pas une surprise et on ne peut en vouloir aux abonnés, lecteurs, librairies ou diffuseurs. Les revues sont publiées et/ou dirigées par des personnes aux convictions affirmées qui préfèrent prendre le risque de ne pas durer plutôt que de se taire. Pour ce qui me concerne, je m’inscris dans une perspective longue.