Baudrillard, au bas mot

Jean Baudrillard en 2004 (Wiki CC BY-SA 2.5)

Si d’aventure, dans l’arrière salle d’un terrifiant colloque, un commando de doctorant.es à cagoules m’intimait d’exprimer un penchant parmi les penseurs canoniques de la seconde moitié du vingtième siècle, je crois bien que je prononcerais le nom de Jean Baudrillard. Déconfit par l’extorsion de cet aveu, je trouverais peut-être la force d’affiner ma reddition en précisant que ses écrits ne m’ont pas révélé les arcanes du réel ni plongé dans la transe et la dévotion. Qu’ils ne me paraissent pas indiscutables. Qu’ils ne recueillent pas, ce serait inquiétant, mon adhésion sans reste. Mais que je suis sensible au halo de mélancolie piqueté de crachin pataphysique qui les enveloppe souvent et les préserve, autant que possible, de l’obésité assertive et du subterfuge de maîtrise.

Baudrillard, que je leur dirais, avant de m’éclipser sous les savantes objections d’obédience foucaldienne, bourdivine, derridienne ou deleuziste, c’est un style. Un climat. Une distance. Le dégagement sérieux de l’esprit de sérieux. Jean Baudrillard fut un penseur sérieux qui rechignait, ce me semble, à se transformer en gibier culturel. S’il a parfois, pas forcément contre son gré, frôlé le statut douteux de figure intellectuelle iconique, ce ne fut sans doute pas sans réticence complice. Rejetant l’extase servile du besoin de maître-penseur et sa mise en scène kitsch, il n’a pourtant rien pu contre sa propre fétichisation par une flopée de performeurs et plasticiens. Mais, avec un bel humour déceptif, il finira par renvoyer ces zélateurs au vestiaire des ravis de la crèche de l’art contemporain (et non pas, notez-le, l’« art contemporain » en soi, ce qui aurait converti son exaspération en petit déclinisme chevrotant.)

« Je pense qu’il reste dans chaque homme une forme de vitalité, quelque chose d’irréductible qui résiste, une singularité d’ordre métaphysique qui va même au-delà de l’engagement politique (…) C’est donc du côté du singulier qu’il faut chercher l’antidote au mondial. Je dois d’ailleurs vous dire que si je n’avais pas la conviction qu’il y a en l’homme quelque chose qui se bat, qui résiste, j’aurais tout simplement cessé d’écrire. Car ce serait alors se battre contre des moulins à vent. J’ai la conviction que cette chose-là, cette part d’irréductible ne peut pas s’universaliser, se globaliser ou faire l’objet d’un quelconque échange standard. » (Entretien pour Philosophie Magazine, avril 2008, dans Jean Baudrillard. Entretiens, PUF, 2019)

Pour compléter le corpus, que je leur dirais peut-être encore, on peut écouter Suicide moi, performance musicale de Jean Baudrillard and the Chance band, captée live dans le Nevada en 1996. Les 9 premières minutes sont très belles. La voix de Baudrillard, en talk over, laisse à penser qu’il a fait ça toute sa vie. Après, c’est moins plaisant, ça part en free-jazz mêlé de gimmicks krautrock, quelque chose comme ça.

D’accord, ajouterais-je, alors qu’ils auraient sans doute regagné le colloque sans que je m’en aperçoive, lire Baudrillard n’est pas de tout repos. Pas d’appartenances grossières. De petits bolides hybrides circulent qui ont tout l’air de peu se soucier des radars doxiques. C’est rarement univoque, balisé, même quand on est assez familier de sa manière. Dans ses essais « classiques », par-delà les aspects inévitablement datés, il faut traverser certaines plages de saturation, d’obscurcissements. On décroche, il nous sème. Des késako s’allument dans nos têtes. Mais on finit toujours par retomber sur la phrase, le paragraphe ou la page qui relance le plaisir de le lire. Cette patience, cette attente, sont partie intégrante de ce plaisir.

« La tolérance, cette coexistence pacifique de toutes les cultures, de toutes les religions, des mœurs et des idées, est à peu près l’équivalent de la forme dégradée de l’énergie qu’est la chaleur. Dans un monde impitoyablement voué à ce principe, le seul événement ne sera bientôt plus que l’irruption de l’intolérance. Le retour automatique de toutes les formes de racisme, d’intégrisme et d’exclusion en réaction à cette convivialité inconditionnelle. Par où le Mal refait ironiquement surface.» (Le Pacte de lucidité ou l’intelligence du Mal, Galilée, 2004) (Ceux qui verront dans ces phrases un plaidoyer pour « l’intolérance » bénéficieront d’une prise en charge immédiate pour  greffe de cerveau. Sans reste à charge, soyons tolérants.)

Ses livres à fragments, marmonnerais-je-en vain dans le vide de cette arrière-salle, eux, en particulier les Cool Memories (5 volumes, parus de 1987 à 2005), tirent leur charme précisément de leur fragmentation. De la possibilité de les aborder de manière non linéaire. Ce sont des vagabondages, un relevé d’émotions, de sensations, d’observations, nimbé d’éclats de poésie non poétisante, de philosophie non philosophante et de sociologie non sociologisante. Dit ainsi, cela peut sembler relever du procédé, mais moi cela me convient. Tout bêtement parce que j’y retrouve certains traits de mon approche des choses (c’est tribal, alors, peut-être bien !). Il y a des affinités, en somme. Je ne saurais pas expliquer plus avant ce qui chez Baudrillard m’inspire de la connivence, au sens le moins mafieux du mot. Cette sensation de proximité, quasi indépendante de l’adhésion à des arguments, au fait d’être convaincu, caractérise ce qui m’attache à  ses écrits. 

« Jamais peint : je respecte trop la peinture.
Jamais de politique : je respecte trop le pouvoir pour le prendre.
Jamais de philosophie : je respecte trop la pensée pour la trahir.
Jamais prétendu à la vérité : je la respecte trop pour la mettre en péril. »
(Cool Memories V, Galilée 2005)

Il arrive même, c’est assez rare pour les livres d’« idées », que j’éprouve une émotion, presque comme à la lecture d’un poème ou l’écoute d’une chanson. Baudrillard, créateur et pisteur de perplexités, alterne ou mêle les exercices de crooner méta-pata-physique et de secoueur de cocotiers à concepts. Il est peut-être toujours les deux à la fois. Et le troisième larron n’est jamais loin : le paysan matois et goguenard qui n’a pas attendu pour partir au champ qu’Heidegger se prononce sur les betteraves.

Baudrillard, clamerais-je parmi les fantômes impétrants à l’HDR, est aussi un fin limier de l’enkystement des idées dans l’institutionnel, la contre-culture ou le look. Tel un imprésario désabusé mais sans cynisme (au sens vulgaire), il lance des notions-chocs pour le seul plaisir, peut-être, de les voir dépérir sous sa plume ou s’affadir dans la bergerie des salles de rédaction. Il exècre les « thuriféraires besogneux » parce qu’il respecte profondément l’effort de penser, avec l’idéal de parvenir au plus bas taux de bigoterie par rapport à sa propre pensée, et à la pensée « savante » ; de rester en alerte face au caractère potentiellement dogmatisant de tout discours, de tout point de vue, de toute conviction.

Peut-on voir Baudrillard comme une parcelle détachée de l’iceberg « philosophique » du vingtième siècle tardif et qui poursuit sa dérive à l’écart des voies cartographiées, au risque qu’on le perde de vue dans la banquise ? On peut. Et on ne le perd pas de vue. Sa singularité, englobant la virtuosité spéculative, repose aussi sur un élan de lucidité envers sa propre situation de penseur sur la scène. (La pulsion de célébrité imprègne jusqu’à la célébration du retrait et au soupçon d’inanité du renom.) Lucidité qui secrète une honnêteté rageuse et raffinée, refusant de s’enliser dans la Bêtise docte de l’Intelligence Rituelle (enlisement auquel il n’a pas toujours pu échapper, mais il est vrai, la pataphysique elle-même ayant ses limites, que cela relève du tour de force) et où se fait entendre je ne sais quoi de non domesticable. Ce besoin de lucidité s’adresse à ce qu’il y a  de plus rétif à l’intimidation par le prestige, de plus sauvage, de moins mimétique en nous. C’est une raison suffisante pour continuer d’y prêter attention. Au bas mot.