Génocide gay en Tchétchénie : David France (Welcome to Chechnya)

Le documentaire de David France, Bienvenue en Tchétchénie, porte sur ce qui est plus qu’une persécution des personnes gays et lesbiennes en Tchétchénie : le film met en évidence une volonté délibérée, organisée, soutenue par l’Etat tchétchène, ainsi que par une partie de la population, d’arrêter, de violenter, d’assassiner les gays et lesbiennes en tant que tel.le.s – ce que l’on appelle un génocide.

Le terme de génocide est d’ailleurs employé dans le documentaire par une des activistes russes (Olga Baranova) qui ont su organiser un système d’aide aux personnes traquées, pourchassées, en situation de danger, d’être arrêtées, torturées, tuées.

David France prend le parti d’énoncer les faits – et de les dénoncer – de la manière la plus brute. Il s’agit de se concentrer sur ce qu’il arrive en Tchétchénie à partir de 2017, ce qu’il arrive aux lesbiennes et aux gays, sans jamais s’éloigner de l’objectif de dire et faire dire aux témoins ce que les gays et lesbiennes subissent. Parallèlement, ces faits sont montrés d’une manière tout aussi brute – et difficilement soutenable – dans de courtes séquences saisies par des portables ou des caméras de surveillance : coups, lynchage, torture, meurtre.

© David France, Welcome to Chechnya
© David France, Welcome to Chechnya

Le but de ce documentaire est d’abord de témoigner, d’établir des faits, des preuves, un ensemble d’éléments permettant de voir et entendre ce qui se passe réellement, rendant impossible toute dénégation de cette réalité (dénégation qui est la ligne de défense choisie par le premier ministre tchétchène Ramzan Kadyrov comme par Poutine). Le documentaire, ici, ne rend pas seulement compte d’une réalité, il entend y jouer un rôle, celui-ci n’ayant d’efficacité que si l’on reconnait la vérité portée par les paroles de ceux et celles qui témoignent comme par les images que nous voyons. Il ne s’agit pas seulement de parler d’une réalité mais d’en faire partie, d’y être actif. La forme du documentaire de David France, ses partis-pris s’opposent – affrontent – directement aux discours de la propagande de Kadyrov et de Poutine concernant ces faits, le but recherché étant d’alerter l’opinion mondiale, les médias, les gouvernements : il ne s’agit pas seulement de faire un film mais de sauver des vies.

Dans Bienvenue en Tchétchénie, David France choisit de filmer certain.e.s des activistes russes (David Isteev et Olga Baranova) qui prennent en charge les réfugié.e.s qui sont exfiltré.e.s de Tchétchénie, qui sont hébergé.e.s, caché.e.s, soigné.e.s, aidé.e.s dans leur recherche d’un visa pour un pays qui les accueillerait, etc. De même, sont filmé.e.s certain.e.s des réfugié.e.s, le documentaire se focalisant plus particulièrement sur certain.e.s d’entre eux et elles, en particulier Maxime Lapounov et son fiancé – Maxime Lapounov étant celui qui a le premier témoigné publiquement et porté plainte contre les exactions et meurtres homophobes en Tchétchénie.

Le documentaire ouvre un champ pour leurs paroles, leurs témoignages, leurs vécus, leurs réflexions, le constat qu’ils et elles font de ce qui leur arrive et du sens que cela peut avoir. En les filmant de cette manière, David France choisit de montrer des individus – non une représentation abstraite et fantasmée, mensongère –, leur quotidien, leurs actions, parfois leur entourage, et de favoriser l’identification. Mais il choisit aussi de leur donner la place où ils et elles ne sont plus uniquement des victimes mais luttent pour devenir agent.e.s de leur situation : en témoignant, en exposant ce qu’ils et elles sont, en essayant de fuir pour ne pas mourir. Le documentaire permet à ces personnes d’occuper la place qui leur est refusée par le fascisme tchétchène et russe : la place de sujet, d’individu, d’être pensant, désirant, aimant, digne de respect, ayant droit comme n’importe qui à la justice et à la vie. Là encore, David France ne se contente pas d’exposer ou de représenter, il construit un film qui est en lui-même une action pour affronter la violence homophobe et fasciste et pour la liberté.

© David France, Welcome to Chechnya

Depuis 2017, et encore aujourd’hui, plusieurs vagues de violence ont frappé les gays et lesbiennes en Tchétchénie (le documentaire n’évoque pas, par exemple, la situation des personnes transgenres). Ces violences sont multiples, étant le fait autant de familles ou proches, d’inconnus, de policiers, de membres de l’Etat. Cette violence se traduit par des arrestations massives, des pièges tendus par la police par le biais d’applications de rencontres, par des discriminations quotidiennes, par des chasses à l’homme, des violences physiques, des humiliations publiques, etc. Des hommes gays sont arrêtés par la police, torturés (tortures psychologiques mais aussi physiques : électrocution, coups, mutilations, torture avec des rats…), parfois assassinés. Lorsqu’ils sont arrêtés et torturés, les hommes sont contraints de « dénoncer » d’autres homosexuels qui à leur tour sont arrêtés, torturés, tués… Lorsque les personnes arrêtées sont rendues à leurs familles, les policiers encouragent celles-ci à tuer leur fils, leur frère, leur cousin – ce que les familles font d’ailleurs d’elles-mêmes, les corps étant enterrés dans les jardins ou abandonnés.

Si elles peuvent subir le même sort, les femmes lesbiennes sont de plus soumises à des viols, à des chantages de la part de connaissances ou de membres de la famille les contraignant à des rapports sexuels (ce qui relève également du viol) – elles sont agressées dans la rue, frappées, assassinées… Tout ceci se passe évidemment dans la plus grande impunité : aucune enquête n’est faite, au contraire, ni de la part des autorités et institutions locales, ni de la part de Moscou (on suppose, à bon droit, que les criminels n’ont pas pour habitude d’enquêter sur eux-mêmes…).

Le documentaire souligne les causes possibles de cette chasse aux PD, des causes culturelles (l’homosexualité comme infamie, comme déshonneur pour la famille, etc.), sociales (habitude de considérer les homosexuels comme des êtres inférieurs, non humains, stigmatisation collective sous des formes diverses, etc.), mais aussi politiques : la dénonciation, la haine de l’homosexualité, la persécution des gays et lesbiennes (persécution qui peut se poursuivre en dehors des frontières tchétchènes) comme moyen du nationalisme, de construire une identité nationale autour de valeurs virilistes, de produire des rapports sociaux violents établissant une terreur qui dépasse le seul cas des homosexuels, etc. (les gays en Tchétchénie ont une fonction similaire à celle des Arabes en France actuellement). Si le documentaire de David France montre ces fonctions de l’homophobie à l’œuvre en Tchétchénie, il met également en avant que la même stratégie se retrouve en Russie et qu’elle ne peut se réaliser en Tchétchénie qu’avec la complicité active de Poutine.

Face à cette violence multiforme et continue, Bienvenue en Tchétchénie montre des individus et groupes LGBT qui s’efforcent de ne pas subir en inventant (avec la conscience très claire du danger) les moyens de leur émancipation d’un système qui veut la mort des lesbiennes et des gays. Mais le documentaire fait également apparaître, par contraste, le peu d’aide et de mobilisation dont ces individus et groupes ont pu et peuvent bénéficier. Même si des associations et mouvements LGBT étrangers se sont mobilisés pour financer, apporter une aide logistique, même si certains Etats ont accordé des visas aux réfugié.e.s (le Canada, certains pays européens ; Trump ayant, de son côté, refusé tout visa), le fait est que l’essentiel du travail a été effectué par quelques individus et que le sort des gays et lesbiennes tchétchènes n’a pas produit à l’étranger et auprès des Etats ou institutions internationales l’effet auquel on pourrait s’attendre… si l’on était encore naïf.

Dans la mesure où la population visée est constituée de gays et lesbiennes, on ne peut que constater une indifférence à leur égard de la part d’Etats et institutions qui ne font pratiquement rien, voire rien (quelques visas, quelques protestations : le minimum symbolique). Et dans la mesure où ces gays et lesbiennes sont loin de l’Europe ou des USA, on ne peut que constater le peu d’intérêt réel des mouvements européens ou nord-américains pour des meurtres et tortures de masse qui paraissent très lointains, sans rapport immédiat avec ce qui occupe le discours dominant au sein des groupes gays et lesbiens en Europe et aux USA (mariage, adoption, visibilité, etc.). Un génocide a lieu et on laisse faire…

Un des intérêts de ce documentaire de David France est enfin de montrer en quoi l’hétérosexualité n’est pas seulement une orientation sexuelle : l’hétérosexualité tue, elle s’impose comme la norme mais aussi comme un système social, politique, psychique de domination qui implique, pour bénéficier des privilèges de l’hétérosexualité (à commencer par celui de rester en vie), de s’identifier en discriminant, en rejetant ou rabaissant, en condamnant, en assassinant celles et ceux que ce système définit comme son autre, comme ce qui le met en péril, comme ce contre quoi il existe – tout ce dont il a pourtant besoin pour exister et régner en tyran.

© David France, Welcome to Chechnya


Bienvenue en Tchétchénie,
documentaire de David France, 2020, 107 mn. Diffusion sur Arte jusqu’au 16/07/2021.