Albert Camus : un humanisme de combat

Si l’humanisme d’Albert Camus pouvait parfois paraître solennel (je le serai moi-même ici) et officiant, il n’avait pourtant rien d’une posture pour cérémonies. Aussi éloigné du cynisme que de la candeur, fondé sur un « goût violent de la justice », empreint d’une noblesse combative, l’humanisme de Camus refusait à la fois le confort des radicalismes mondains, les catéchismes révolutionnaires et le secours des horizons surnaturels.

C’est peut-être dans ce passage de la quatrième et dernière des Lettres à un ami allemand (1944) que sa nature et sa portée apparaissent le plus clairement : « Vous n’avez jamais cru au sens de ce monde et vous en avez tiré l’idée que tout était équivalent et que le bien et le mal se définissaient selon qu’on le voulait. Vous avez supposé qu’en l’absence de toute morale humaine ou divine les seules valeurs étaient celles qui régissaient le monde animal, c’est-à-dire la violence et la ruse. Vous en avez conclu que l’homme n’était rien et qu’on pouvait tuer son âme, que dans la plus insensée des histoires la tâche d’un individu ne pouvait être que l’aventure de la puissance, et sa morale, le réalisme des conquêtes. Et à la vérité, moi qui croyais penser comme vous, je ne voyais guère d’argument à vous opposer, sinon un goût violent de la justice qui, pour finir, me paraissait aussi peu raisonné que la plus soudaine des passions.
Où était la différence ? C’est que vous acceptiez légèrement de désespérer et que je n’y ai jamais consenti. »

Il peut sembler éthéré d’attribuer au nazisme un mobile aussi « raffiné » que le « désespoir ». Ses causes principales ne sont-elles pas plutôt à chercher, outre les conditions historiques,  du côté de la bassesse, de la cupidité et de la cruauté les plus ordinaires alliées à la rationalité industrielle ? Mais c’est peut-être le propre des esprits élevés que de ne pouvoir envisager l’effroyable mesquinerie des turpitudes sanglantes. Et leur tentation constante de donner au Mal l’attrait hideux d’une profondeur dévoyée. Cependant, si Camus paraît, dans ces Lettres à un ami allemand, accorder le bénéfice du désespoir aux entrepreneurs en exterminations de masse et camps de la mort, il n’est pour autant suspect d’aucune complaisance ni d’aucune fascination perverse à leur égard. Il fut, comme on sait,  d’une intransigeance sans faiblesse dans le non qu’il leur a opposé et la guerre qu’il leur a livrée.

On a coutume de voir en Camus un modéré ; « un pauvre modéré », comme il le dit lui-même, non sans un humour amer.  La « pensée de midi », les limites assignées à la révolte, ses prises de position pendant la guerre d’Algérie, son rejet d’un certain satano-dandysme, de tout fanatisme, de la démesure prométhéenne, viennent en général appuyer ce point de vue, qui sonne tantôt comme un reproche tantôt comme un éloge. Le qualificatif, s’il n’a rien d’infamant en soi, ne rend pas tout à fait justice à sa pensée et à son action. Car, si l’on entend par « modéré » un adepte à tout-va de la prudence, du compromis, de la pusillanimité éthique et politique, de la tiédeur, on se fait, à mon avis, de Camus une idée bien diminuée. Ce qui donne à sa « modération » ses traits propres tient à ceci que pour lui l’ordre ne réside pas  seulement dans la tranquillité des rues mais doit répondre à un principe supérieur : la réalisation de la justice. La tranquillité publique peut reposer sur un ordre sanglant. Elle peut se fonder sur l’argent, la caste. Elle peut régner par la peur et le mensonge. C’est là le vrai désordre, que Camus s’employa à combattre. Si c’est cela être modéré, nous devrions peut-être essayer de considérer ce qu’il y a en nous de « modéré » avec plus d’attention. Et c’est pourquoi je n’éprouve pas envers Camus la distance goguenarde que m’inspirent habituellement les directeurs de conscience de tous poils. Je continue de voir en lui un écrivain qui indique les voies d’une existence honorable, sans faire silence sur nos renoncements et nos médiocrités, nos postures et impostures, conscientes et inconscientes, toujours à l’affût. L’humanisme de Camus, d’une trempe comparable à celui de René Char,  ne saurait se confondre avec un inoffensif humanitarisme caritatif, un pacifisme béat ou un rapiéçage de stoïcisme pour temps nucléaires. C’est un humanisme de combat, porté par une exigence de lucidité quant à ses propres ressorts et ses possibles impasses.

Toutefois, je ne suis pas sûr que Camus aurait accepté pour lui-même le terme d’ « humanisme ». Il était conscient des questions qu’il soulève et des réserves qu’il encourt : « Il paraît qu’il me reste à trouver un humanisme. Je n’ai rien contre l’humanisme, bien sûr. Je le trouve court, voilà tout. Et la pensée grecque était bien autre chose qu’un humanisme. C’était une pensée qui faisait sa part à tout. » (Carnets 1935-1948, Cahier V septembre 1945-Avril 1948). Je ne sais si ce mot, passé depuis longtemps à la nécessaire moulinette de la déconstruction et du soupçon, lui convient. Je ne sais s’il l’aurait admis mais je le maintiens, avec l’attention due à chaque nuance de son œuvre.

Albert Camus n’était ni un saint sans Dieu ni un joueur de flûte nous entraînant à l’écart des violences de l’Histoire pour nous noyer dans les ruisseaux de moraline. Mais un homme dont les écrits portent la marque d’une conscience ardente qui décide de croire au pauvre bonheur terrestre. Comme, peut-être, le gamin de Belcourt voulait pour sa mère une vie digne. « J’aimais ma mère avec désespoir. Je l’ai toujours aimé avec désespoir. »