Sur le plateau du second grand débat télévisé du jeudi 27 juin 2024, Jordan Bardella s’est cru autorisé à persiffler sans vergogne en lançant à Olivier Faure « ça y est, Jean Moulin est de retour » en arborant un large sourire toutes dents dehors, fier de sa répartie écrite à l’avance. Merci à lui, car on peut légitimement s’autoriser à répondre au président du RN sans craindre de se voir opposer d’avoir atteint le point Godwin en moins de temps qu’il n’en faut à un identitaire pour lever le bras et crier « Ausländer raus » dans une soirée entres potes ou à un corbeau pour envoyer des lettres anonymes au motif que « le peuple français historique en a plein le cul de tous ces bicots. »

Chaque événement important – naître, mourir, devenir amoureux, tomber malade… – est à la fois parfaitement exceptionnel et terriblement banal. Chacun est unique et universel. Il existe pourtant quelques cas qui basculent manifestement d’un côté ou de l’autre. Le nazisme, par exemple, est une singularité absolue. En ce sens, il n’est justement pas un exemple. Il n’y eut qu’un nazisme dans l’histoire. Au contraire, le fascisme, même s’il réfère originellement à un moment politique spécifique de l’Italie du XXe siècle, présente certaines caractéristiques transhistoriques claires. Il y a une « essence » fasciste qui se manifeste ici et là et qui peut être reconnue. Ce qu’Umberto Eco nomme l’Ur-fascisme, le fascisme primitif et éternel.

Un jour, alors que je ne le connaissais pas encore très bien, j’ai demandé à Barry de me raconter son plus vieux souvenir. Du tac au tac, le plus grand voyageur des lettres nord-américaines et le plus raffiné des hommes en quête spirituelle — un écrivain d’une sensibilité et d’une grâce mystiques qui s’était déjà enfoncé dans la neige jusqu’aux aisselles en traquant des loups en Alaska, avait décrit la migration des oies des neiges à travers le Canada et avait suivi l’enseignement de peuples indigènes aux quatre coins du monde et dans l’Arctique, plus particulièrement — s’est mis à disserter sur l’eau.