Lectures transversales 13: Kenzaburô Ôé, Le Jeu du siècle

© Julien de Kerviler

« Nous entrâmes dans le bureau principal et regardâmes le tableau de l’enfer. Je retrouvais dans le fleuve de flammes et dans la forêt de flammes du tableau ce rouge sanguin que j’avais vu aux feuilles de cornouiller, abritant une lumière dans un ciel nuageux, juste après que l’aube m’eut réservé cette expérience de cent minutes d’emprisonnement dans une caverne. Notamment dans le fleuve de flammes, les vagues rouges étaient tachetées de points noirs et c’est cela qui évoquait immédiatement les feuilles de cornouiller, toutes rouges, avec ces myriades de pointillés. Je concentrai aussitôt mon attention sur ce tableau. Les couleurs du fleuve de flammes versait en moi une intense sensation de quiétude. Dans le fleuve, de nombreux morts se lamentaient en levant les bras, les cheveux hérissés sous un vent violent et certains dressaient hors de l’eau leurs fesses et leurs jambes maigres et osseuses. L’expression de leur douleur suffisait aussi à apaiser mon cœur. Tout en paraissant submergés, leurs corps s’adonnaient à un jeu solennel. Ils avaient l’air d’être familiers de la douleur. Cette même impression était produite par les morts qui, exhibant leur pénis misérable sur la rive, avaient la tête, le ventre et les flancs assaillis par des roches enflammées. Les mortes poursuivies par des succubes armés de gourdins de fer, vers la forêt de flammes, paraissaient vouloir protéger précieusement, intimement la chaîne des relations persécuteurs-persécutés. Je fis part de mon observation au prêtre.

— Il se peut qu’à force de souffrir, reconnut-il, ces morts des enfers se soient accoutumés à la douleur et qu’ils ne feignent de souffrir que pour garantir l’ordre. Le critère de la longueur des peines en enfer tient en effet presque de l’extravagance : mille six cents années humaines équivalent à un jour et trois cent soixante-cinq jours multipliés par seize mille égalent un jour infernal. Cela fait un compte effarant ! De plus, les morts doivent souffrir pendant seize mille années, selon ce critère astronomique ! À ce rythme-là, n’importe quel mort s’habituerait à la douleur… »

Kenzaburô Ôé, Le Jeu du siècle (1967), traduit du japonais par René de Ceccatty et Ryôji Nakamura, Gallimard, coll. L’imaginaire, 2017, pp. 115-116.

© Julien de Kerviler