Un livre de rencontres : Jean Daive, Les journées en Arlequin

© Christian Rosset

Les journées en Arlequin est le titre d’un livre de Jean Daive que les éditions Nous viennent de faire paraître – je ne dis pas : “le dernier”, car d’autres, déjà imprimés ou en voie de l’être, attendent notre lecture (s’il s’avère possible de mettre la main dessus avant publication de ce “papier”, j’en rendrai compte ici-même, sinon ce sera pour plus tard, chaque nouvel opus de l’auteur de Décimale blanche, d’Objet bougé ou de Pas encore une image incitant à reprendre un échange jamais interrompu). “Livre de rencontres”, nous dit-on, et c’est bien ce qui le rend indispensable, puisque ces rencontres ont vraiment eu lieu, j’allais dire “en direct”, même si, une fois encore, le montage, mental parfois, c’est-à-dire sans ciseaux, même numériques, a un rôle non négligeable. Douze textes, de longueurs différentes – le plus court ayant quatre pages ; et le plus long, trente-huit (sur cent-cinquante) –, que j’ai choisi de parcourir selon l’ordre décidé par leur auteur, faisant des pauses entre chaque (on peut bien entendu faire autrement, aller directement à tel ou tel, ou les enchaîner comme on le fait des chapitres d’un thriller).

Le premier de ces textes s’intitule Avertissement et entretien avec Jean Starobinski. Il commence par un souvenir du temps où Jean Daive était membre d’une commission d’aide à l’édition présidée par Jacques Roubaud. Il y est question de pages de Michel Butor déjà publiées en revue que leur auteur souhaiterait “transformer en livre”. Vingt ans plus tard, Jean Daive se trouve à la Maison de la Radio où il a déjà accumulé nombre d’émissions, composant un corpus exceptionnel avant de devenir plus tard matière à transcriptions (donc à nombre de livres où le montage opère de nouveaux agencements). Répondant à une proposition de “son directeur d’alors”, à savoir “découvrir un « pays », un territoire à travers le regard d’un écrivain reconnu”, il propose Michel Butor. Cette histoire se passe dans un temps où on pouvait assez rapidement mettre en pratique ses idées avec les outils de la radio – où ce travail, parfois quotidien, pouvait relever du journal, sinon intime (disons plutôt : “carnet de bord”), toujours ouvert. Jean Daive se rend donc à Lucinges, dans la maison de Michel Butor qui lui propose d’enregistrer Jean Starobinski, chez lui, à Genève. Une fois traversé la frontière, l’intervieweur pose à ce dernier la question qui le travaille depuis vingt ans : “Votre ami n’est-il pas un obsessionnel du livre, autrement dit : est-ce que pour lui tout texte ne doit pas se transformer en livre ?” Starobinski lui répond en “écartant le mot « livre »” et en “le remplaçant par le mot « journée ».” Jean Daive note : “Cet auteur-là, celui qui nous préoccupe, construit chaque jour un texte en vue du Livre. Un livre est un jour. Un jour est un livre.” Nous sommes en 1996.

Vingt ans plus tard, Daive souhaite revoir Starobinski. Ce dernier lui répond positivement. La deuxième partie de ce premier texte est la transcription d’un entretien enregistré à Genève, le 15 mai 2016. Il y est toujours question du jour, de la journée, Mais aussi de mélancolie. Jean Starobinski : “Il y a des journées tranquilles et douces et pourtant très riches. Il y a des journées de stupeur et la stupeur est destructrice. Je vois les branches de l’arbre se mouvoir dans la vitre qui est devant moi, eh bien, le jeu des feuilles, l’agitation des branches, c’est ce qui indique la bonne direction. / Il faut qu’il y ait du rapport, et du rapport conflictuel peut-être. Et si le vent était plus fort, ce serait un vent de destruction – mais il faut que dans son degré simple, quotidien, ce soit simplement du souffle qui passe et une conversation qui se déroule au-dessus ou par-dessus avec d’infinies possibilités de diversion et de diversité.”

Une fois de plus, il ne sera pas question de tout relever, même si la lecture de ces journées en Arlequin nous pousse à prendre en copie de nombreux fragments (certains lecteurs les soulignent directement sur les livres, je préfère glisser entre les pages des feuilles de papier où noter ce sur quoi revenir plus tard). Ce qui me frappe dans les douze écrits ici rassemblés, c’est la remarquable qualité des portraits proposés, tel celui d’Anne-Marie Albiach : “C’est l’été, pendant le Festival d’Avignon. La fin de journée est chaude. Anne-Marie Albiach, que j’ai invitée, est là. Belle, sombre, tendue, grave dans sa robe blanche plissée et son chemisier transparent. Elle fume et ses lèvres pincent un porte-cigarettes en argent avec force, parfois même avec cruauté ou malice.” Puis le portraitiste se met à l’écoute : “Cette voix unique parle pour déchirer, lit pour déchirer, respire en silence et déchire sans la présence d’une respiration physique audible. Cela se déchire presque en retrait dans la voix.” Suivent deux pages traitant de cette voix si particulière qui “travaille au même titre que le blanc de la page, au même titre que le mental. (…) C’est une voix de l’effroi qui jette l’effroi sur chacun des mots lus. C’est une voix du blasphème, parce que c’est une voix aux prises avec une rétrospective recommencée pour chacun des mots prononcés.” Magnifique.

Je me rends compte que toutes les voix des personnes portraiturées dans ces Journées en Arlequin sonnent : le lecteur les entend intérieurement avec clarté, même s’il n’a jamais eu l’occasion d’en percevoir auparavant le timbre. C’est probablement une illusion, mais c’est ce qui donne un caractère à la fois magique et concret à ces cent-cinquante pages qui nous touchent physiquement. Un peu plus loin dans le même texte (intitulé Urgence et négation en réponse Anne-Marie Albiach et Paul Celan), Jean Daive écrit : “Il y a du sommeil dans la voix de Paul Celan, contrairement à celle d’Anne-Marie Albiach, un rideau de souffle qui cache, donc accentue une détresse, un abattement, un malheur chaque fois qu’il doit lire ses poèmes, j’entends les effets d’une mémoire au moment où elle parle, au moment où elle se souvient et remonte à la surface jusqu’à se hisser à la vie des hommes. Sommeil encore, parce que la voix entraîne avec elle toute une nostalgie, toute une mélancolie. Voix naufragée, elle met la colère sous dépression.”

© Joerg Ortner / Galerie Documents 15

Que ces douze textes concernent des écrivains fameux (dont les noms sont répertoriés en quatrième de couverture : outre Starobinski et Celan, Jean Paulhan et Pierre Reverdy) où connus d’un petit noyau dur de lecteurs (comme Michel Couturier, Charles Racine et Roger Giroux), sans oublier les peintres (Jean-Pierre Bertrand, Georg Ortner, Georges Seurat) et quelques personnages plus mystérieux comme Marcel Czermak (déjà rencontré dans plusieurs livres de Jean Daive, dont L’Exclusion) ou Petite Carole, nous sommes pris dans une sorte de constellation où l’on se trouve en permanence à l’écoute, suivant les modalités d’un jeu d’échanges où le regard est sans cesse sollicité. Du huitième texte de ces JournéesSeurat ou comment une force d’inertie préserve la poursuite de l’infini –, relevons les premières phrases d’une singulière finesse : “Georges Seurat m’a appris comment faire du sens avec l’ordinaire. / Il peint et il s’aide de la calligraphie. Il recopie les jambages. Il s’applique à recopier les jambages. Il s’aide de la calligraphie pour peindre. Il trace les traits, les boucles de chacune des lettres de l’alphabet. Il calligraphie les personnages. Il calligraphie leur verticalité. Il fixe la lumière. Il fixe les ombres. Il peint le vêtement, le pli, la position du corps. Il stylise. Il ne garde que la silhouette. Il profile la femme. Il latéralise le monde, Georges Seurat.” Suivent six pages sur, ou plutôt avec, ce fameux tableau de 1884-1886, Un dimanche après-midi à l’île de la Grande Jatte, exploré comme jamais.

Georges Seurat, Un dimanche après-midi à l’île de la Grande Jatte

On ne peut traverser un tel livre de manière passive, tant il ouvre de pistes. Et on se dit qu’il aurait pu reprendre le titre d’un autre – de Maurice Blanchot : L’Amitié. Pour preuve, les derniers mots du texte le plus long, le plus développé, le plus touchant peut-être, Il faut laver le cœur de Rimbaud Jorg Ortner : “Il rêve le mur jaune, il rêve l’infini, il rêve la fresque à peindre. Mur jaune de Goya, mur jaune de Vermeer et Proust, mur jaune ou encore page blanche non peinte et non écrite du lecteur qui marche à l’envers et lit à l’envers ce qui n’est pas énoncé. Mur jaune à peindre ou mur jaune à énoncer. Le peintre retient son souffle. Le peintre génial, l’ami génial.”

Seule l’amitié permet de mesurer les bonnes distances entre le “sujet” et soi. Si l’encyclopédiste Jean Daive peut se dire parfois journaliste, ne serait-ce que parce qu’il a enregistré pendant des décennies des entretiens pour la radio ou effectué des reportages, il est d’abord celui qui propose un rapport vrai qui sera déposé aussi bien sur une bobine de bande magnétique que sur quelques feuilles A4 frappées à la machine à écrire. Vrai, ça veut dire “tendu par les liens de l’amitié” (même si Blanchot a écrit : “De cet ami, comment accepter de parler ? Ni pour l’éloge, ni dans l’intérêt d’une quelconque vérité”), et rien d’autre. Une amitié qui est l’envers du copinage. Dans Les restes du bruit L’inhumation de Jean-Pierre Bertrand au Père-Lachaise le 8 juillet 2016, texte prononcé à l’occasion de cet événement, il décrit sa première rencontre avec le peintre : “Nos voix se sont reconnues, parce qu’elles ne parlaient pas, elles dégageaient des vibrations, des appels, une intensité de parole absente, de parole impossible venant de trop loin, comme en écho d’une trajectoire à venir. Nous nous sommes parlés et surtout accompagnés durant cinquante ans. Toujours avec des mots et toujours avec beaucoup de silences.” Et son adresse s’achève ainsi : “Pour longtemps, Jean-Pierre, je me tais avec toi.” Il est alors étonnant de découvrir le titre du texte suivant, Une voix qui dégage un écho Marcel Czermak et d’en lire l’incipit : “Toujours pensé que la parole de la loi ne m’était pas autorisée, qu’elle m’était même interdite et, à plus forte raison, qu’une parole libre ou libérée, grise et quotidienne, sans sujet ni objet, m’était refusée.”

Jean Daive. Photo D.R.

Mais j’ai déjà écrit qu’il ne fallait pas tout recopier, juste rouvrir quelques papiers griffonnés introduits entre les pages du livre au cours de la lecture, avant d’en choisir quelques-uns, après les avoir laissé reposer quelques temps, sans nécessairement devoir les commenter. Une “critique” d’un tel livre ne peut être de jugement, elle doit chercher à assembler notes, si possibles interrogatives, et citations, de montage à montage, plus rapidement, plus légèrement, mais tout aussi amicalement si on veut. “Les journées en Arlequin racontent comment se trament le temps consacré à l’écriture et le temps libre, un temps ouvert à la rencontre, temps de l’écoute, de la chance, de l’imprévisible.”

À noter que les Éditions Nous proposent simultanément une réédition en plus petit format (12 x 16 au lieu de 15 x 20) de Dire cela de Robert Creeley – choix, traduction de l’anglais et présentation de Jean Daive (première publication, mai 2014 ; il est à noter qu’un premier livre de Creeley, La fin, choix, traduction de l’anglais et présentation de Jean Daive avait été publié chez Gallimard en 1997). Ouvrage, une fois encore, de montage, où s’esquisse un portrait du grand poète américain (né en 1926 à Arlignton, Massachusetts et mort à Odessa, Texas, dans la nuit du 30 mars 2005) plusieurs fois rencontré, magnétophone en bandoulière et micro à la main. “Comment entendre la voix de Robert Creeley, comment comprendre la voix de Robert Creeley ? Cette voix de houle, cette voix océanique de grondement, cette respiration de houle manifeste dans la voix, manifeste dans la lecture, manifeste dans la conversation, qui semble toujours osciller entre deux points fixes. L’un pour l’humain, l’autre pour l’animalité. L’un pour « Je ne me souviens pas », l’autre pour « Je me raconte ». Voix pulmonaire de grondement comme une voix qui porte le présent au bout de la mémoire de soi et du monde.” Trois entretiens réalisés dans des chambres d’hôtels parisiens suivent cette présentation, précédant un choix de poèmes dont j’ai plaisir à extraire celui-ci, très bref, titré Los guitaristas :

Jean Daive, Les journées en Arlequin, éditions Nous, octobre 2020, 160 p., 20 €
Robert Creeley, Dire cela, choix, traduction de l’anglais et présentation de Jean Daive, éditions Nous, nouvelle édition en format poche, octobre 2020 (2014), 128 p., 13 €