Billet proustien (51) : L’amour fantasme et maladie

Marcel Proust avec Robert de Flers et Lucien Daudet, vers 1893

Au fond d’un amour, il est toujours quelque rêve, nous apprend le narrateur, rattaché à une personne ou à plusieurs ou encore à une représentation. Et viennent ici des exemples vécus par Marcel : « C’était ma croyance en Bergotte, en Swann qui m’avait fait aimer Gilberte, ma croyance en Gilbert le Mauvais qui m’avait fait aimer Mme de Guermantes. »

Si à Gilberte est associé un écrivain ou un ami (qui est aussi un père), la référence d’Albertine sera un décor et son élément marin. La jeune fille s’y fait pareille à quelque nymphe : « Et quelle large étendue de mer avait été réservée dans mon amour, même le plus douloureux, le plus jaloux, le plus individuel semblait-il, pour Albertine ! »

De là que nous passons à l’idée que les amours individualisées sont proches de maladies ou de fantasmes inscrits à même nos organes souffrants pour mieux en revenir à l’aberration affective : « Et les maladies du corps elles-mêmes, du moins celles qui tiennent d’un peu près au système nerveux, ne sont-elles pas des espèces de goûts particuliers ou d’effrois particuliers contractés par nos organes, nos articulations, qui se trouvent ainsi avoir pris pour certains climats une horreur aussi inexplicable et aussi têtue que le penchant que certains hommes trahissent pour les femmes, par exemple, qui portent un lorgnon, ou pour les écuyères ? »

Nous sommes bien là du côté de l’inconscient et l’on comprend que Proust pense à lui-même et à cet asthme dont il a souffert et souffre encore. Mais quelle est donc cette ville « où pour la première fois il respire librement » ? Serait-ce la Venise dont il a tant rêvé ?

Le héros-narrateur en revient en tout cas à l’équation amours = aberrations = maladies telle qu’il vient de la construire. Ce qui nous ramène surtout à Charlus, à la maison de Jupien et au fouettement dans les chaînes accompagné d’autres accessoires atroces : « au fond de tout cela il y avait chez M. de Charlus tout son rêve de virilité, attestée au besoin par des actes brutaux, et toute l’enluminure intérieure, invisible pour nous, mais dont il projetait ainsi quelques reflets de croix de justice, de tortures féodales, que décorait son imagination moyenâgeuse. »

Le Temps retrouvé, Folio, p. 146-147.