Une commémoration : trajectoire et tragédie 12

Dans un parking à La Défense @ Julien de Kerviler

Dans Les Pérégrins, Olga Tokarczuk écrit qu’après la mort de ma femme j’ai dressé la liste des lieux portant le même prénom qu’elle : un prénom plutôt donné à des garçons qu’à des filles en Chine dans les années quatre-vingts, composé d’un premier caractère qui s’écrit 志 et d’un deuxième caractère qui s’écrit 宏.

Je passe sur la traduction litigieuse de ces caractères pour m’arrêter sur la prononciation du premier : c’est un son intermédiaire entre tcheu et djeu, un phonème intercalaire que j’entendais lorsqu’elle le prononçait, une modulation que je distingue des phonèmes qui lui sont proches mais que je suis incapable de prononcer moi-même, de telle sorte que le prénom de ma femme ne coïncide pas avec le souvenir que je conserve d’elle, il ne correspond pas à son identité ; nous sommes plusieurs fois le chagrin et nous sommes plusieurs fois la violence, nous sommes plusieurs fois le deuil et plusieurs fois la cruauté, et lorsque nous mourons nous sommes une certaine quantité de mémoire multipliée par une certaine quantité d’absence, nous sommes deux fois notre instabilité, de telle sorte que le véritable prénom de ma femme est le redoublement du deuxième caractère mais je ne crois pas que ma femme se soit réincarnée en chat, je ne pense pas non plus qu’elle se soit réincarnée en animal, je crois que ma femme s’est réincarnée en sentier ou en flaque d’eau.

À ma grande surprise, j’ai trouvé un nombre tout à fait conséquent de lieux qui portent le même prénom, non seulement des localités mais aussi des cours d’eau, des hameaux, des collines et même une île du lac Dongting au nord de la province du Hunan où elle est née au commencement du mois de décembre. J’ai dit à Christophe Ensminger-Mandelkern que je faisais ça par égard pour elle. Et aussi que ça me réconfortait que ma femme puisse encore exister ainsi, dans le monde, dans une version seconde de la réalité. Et puis, quand je me trouve au pied d’une colline qui porte son prénom, au bord d’une rivière, à la lisière d’une forêt, j’ai l’impression qu’elle n’est pas morte, j’ai l’impression qu’elle existe, mais d’une autre manière ; qu’elle existe d’une manière phonétique, qu’elle perdure dans le monde d’une manière purement acoustique. J’ignore s’il m’a cru. Il connaît mon intérêt pour la violence et j’ai bien été obligé de lui dire que je finance mes voyages avec l’assurance-vie de ma femme quand je lui ai parlé de ma dernière expédition en Argentine et quand je lui ai parlé de ma prochaine expédition en Moravie pour rencontrer Odradek dont Franz Kafka dit que le mot a des origines slaves ou qu’il provient de l’allemand et n’a été influencé que par un dialecte slave et conclut à bon droit que, comme les exégèses qui cherchent à signifier ce qui n’existe qu’à l’intérieur de son nom, ces interprétations se trompent toutes les deux puisqu’elles ne permettent pas de lui trouver un sens.

Elsa Florenty, Odradek, bois, corde noire, 2009 @ Olivier-Henri Dancy