Billet proustien (45) : Retour à Tansonville (1)

C’est en adultes et en amis que Marcel et Gilberte se retrouvent à Tansonville, qui fut le lieu de leur toute première rencontre. Enfants, tous deux se croisèrent et se toisèrent, la fillette s’illustrant par un geste indécent interprété comme hostile par le garçon : « “je me rappelle très bien que, n’ayant qu’une minute pour vous faire comprendre ce que je désirais, au risque d’être vue par vos parents et les miens je vous l’ai indiqué d’une façon tellement crue que j’en ai honte maintenant. Mais vous m’avez regardée d’une façon si méchante que j’ai compris que vous ne vouliez pas.” »

En fait, ledit geste était d’invitation érotique et provenait d’une gamine affranchie par ses fréquentations locales. Nous ne saurons jamais quel fut précisément ce geste, sauf qu’il fut révélateur d’une libido impatiente. Mais ce qu’il pouvait bien mimer restera un des secrets du roman. Il est amusant par ailleurs que, s’agissant de la présente remémoration, le héros assimile les deux rencontres féminines de sa jeune existence en renvoyant au même échange hardi des regards sur fond de décor naturel : « tout d’un coup, je me dis que la vraie Gilberte la vraie Albertine c’étaient peut-être celles qui s’étaient au premier instant livrées dans leur regard, l’une devant la haie d’épines roses, l’autre sur la plage. »

Des deux côtés, se rappelle Marcel, ce fut pourtant le même ratage. Certes, on voit ce que fut la franchise audacieuse des deux filles mais on voit moins en quoi elle mena à un échec. Cat celui-ci ne fut que provisoire chez Gilberte : les amoureux se sont retrouvés en relation amoureuse à l’adolescence. Avec Albertine, la franchise fut trahie d’une autre façon encore et avec retard. Surtout, parlant d’une seconde fois alors qu’il s’agit de la troisième, Gilberte triche et saute une étape dans les fréquentations du couple mais elle y trouve l’occasion d’un dernier aveu : « “Et la seconde fois”, reprit Gilberte, “c’est, bien des années après, quand je vous ai rencontré sous votre porte, la veille du jour où je vous ai retrouvé chez ma tante Oriane ; je ne vous ai pas reconnu tout de suite, ou plutôt je vous reconnaissais sans le savoir puisque j’avais la même envie qu’à Tansonville” ».

L’intéressant ici tient à cette « même envie qu’à Tansonville » qui pointe un amour renaissant. Mais Gilberte en a-t-elle jamais fait état ? Et où en est-elle désormais  ?

Albertine disparue, chap. IV, Folio, p.270-271.