Déranger, définir, dévoiler : collectif Piment, Le Dérangeur

Diacritik a déjà présenté un des titres des éditions éditions Hors d’Atteinte, celui de l’essai de Tassadit Imache, Fini d’écrire ! Rappelons que ces éditions sont jeunes puisqu’elles existent depuis 2018 et choisissent de faire entendre des « voix inaudibles ailleurs ». Elles ont, actuellement, deux collections l’une du côté de la fiction et l’autre du côté des idées : « décrire, comprendre le monde mais aussi imaginer et préparer ce qu’il pourrait être ».

Le Dérangeur entre parfaitement dans les objectifs des éditions Hors d’Atteinte. Le collectif  de conception et d’écriture affiche « une impertinence assumée » se réclamant, dans ce positionnement, de quelques prédécesseurs qui sont d’ailleurs plus nombreux que ceux qu’il cite : « Le lexique est un outil pour réfléchir et penser notre place dans la société, notre relation avec elle et avec nous-mêmes […] Nous avons puisé dans l’histoire, les sciences sociales et la culture populaire pour que cet ensemble de mots choisis – une quarantaine à peu près – reflète au mieux la période dans laquelle nous vivons ».

Le grand mérite de ce lexique est de traiter chaque terme en autonomie. Parfois, le mot est approché à partir de l’histoire des idées plus qu’en fonction de données chiffrées, comme c’est le cas pour « Abolitions » ; parfois, avec une accumulation d’informations, bienvenue — l’article consacré au « Chlordécone » est à ce titre exemplaire. Il fallait cette précision tant ce scandale sanitaire continue à être méconnu  dans l’hexagone : « De 1972 à 1993, 300 tonnes de ce pesticide ont été déversés en Martinique et en Guadeloupe pour lutter contre le charançon du bananier ». Pourtant sa nocivité cancérigène était connue. Un substantif ou un adjectif peuvent être le point de départ de suggestions, au lecteur d’en poursuivre l’exploration — c’est le cas de « colère », « exotique » ou « enfant » qui réservent des développements non attendus. C’est dire si ce « Petit lexique » est à lire autant pour ce qu’il propose que pour ce qu’il suggère car, en le consultant, on a envie de poursuivre le travail de « décolonisation » du langage.

Le Dérangeur. Petit lexique en voie de décolonisation, Collectif Piment, éditions Hors d’Atteinte, mai 2020, 144 p., 16 €

C’est ce que nous proposons, en puisant dans les mêmes outils que les quatre auteurs mais en privilégiant aussi la culture littéraire car apprécier une telle entreprise, c’est aussi y participer en mettant son grain de sel, en parcourant les lettres non répertoriées de l’alphabet. Nous le ferons sans déroger au programme tracé : « Son titre est emblématique de son contenu, à l’intersection de la pédagogie, du sarcasme, de l’esprit critique et du lyrisme ». Nous avons donc joué sur les lettres manquantes dans le lexique en des indications qui suggèrent plus qu’elles ne développent.

G
Gabon, Gambie, Ghana, Guinée, Guinée-Bissau, Guinée équatoriale, Guyane, Guadeloupe
Faire de la géographie en faisant aussi de l’histoire pour chacun de ces pays des  Antilles et d’Afrique…

H
Hoquet
Sous ce titre, un des poèmes les plus connus de Léon-Gontran Damas qu’il faut lire en entier. Traduit dans de nombreuses langues, réédité aux éditions Présence Africaine plusieurs fois, il connaît une « édition définitive » en 1972, dans la reprise des deux recueils, Pigments et Névralgies du poète guyanais.
« Et j’ai beau avaler sept gorgées d’eau/trois à quatre fois par vingt-quatre heures/me revient mon enfance/dans un hoquet secouant/mon instinct/Tel le flic le voyou/
Désastre/parlez-moi du désastre/parlez-m’en/
[…]
Cet enfant sera la honte de notre nom/cet enfant sera notre nom de Dieu/Taisez-vous/vous ai-je dit ou non qu’il vous fallait parler français/le français de France/le français du français/le français français/
Désastre/parlez-moi du désastre/parlez-m’en/
[…]
Ma Mère voulant d’un fils très do/très ré/très mi/très fa/très sol/très la/très si/très do/ré-mi-fa/sol-la-si/do/
Il m’est revenu que vous n’étiez encore pas/à votre leçon de vi-o-lon/Un banjo/vous dites un banjo/comment dites-vous/un banjo/vous dîtes bien/un banjo/Non monsieur/Vous saurez qu’on ne souffre chez nous/ni ban/ni jo/ni gui/ni tare/les mulâtres ne font pas ça/laissez donc ça aux nègres ».

I
Identité
À jumeler avec « Diversité »

J
Jubilee
titre du roman de Margaret Walker, publié en 1966, considéré comme le contre-roman de Autant en emporte le vent. La romancière (1915-1998) était née en Alabama. La base de son roman est l’histoire de son arrière-grand-mère, esclave noire de Géorgie. Condamner le racisme de Margaret Mitchell en 1936, oui, bien sûr. Mais surtout, lire le roman de Margaret Walker…

K
Martin Luther KING
(1929-1968)

L
Lactification
Mayotte apprend que sa grand-mère est blanche : « je m’en trouvais fière. Certes je n’étais pas la seule à avoir du sang blanc mais une grand-mère blanche, c’était moins banal qu’un grand-père blanc. Et ma mère était donc une métisse ? J’aurais dû m’en douter en voyant son teint pâle. Je la trouvais plus jolie que jamais, et plus fine et plus distinguée. Si elle avait épousé un Blanc, peut-être aurais-je été tout à fait blanche ?… Et que la vie aurait été moins difficile pour moi ?… » (Mayotte Capécia, Je suis Martinquaise). Frantz Fanon, après de longues citations du roman, commente : « Nous sommes avertis, c’est vers la lactification que tend Mayotte. Car enfin il faut blanchir la race ; cela, toutes les Martiniquaises le savent, le disent, le répètent. Blanchir la race, sauver la race, mais non dans le sens qu’on pourrait supposer : non pas préserver « l’originalité de la portion du monde au sein duquel elles ont grandi », mais assurer sa blancheur » (Peau noire masques blancs, 1952, chapitre 2).

P
Pigment
Du Guyanais, Léon-Gontran Damas (1912-1978), Pigments est le premier recueil poétique du mouvement de la Négritude. Daniel Maximin, écrivain guadeloupéen, a écrit à propos de sa poésie : « Partant du silence, il va essayer de forger des poèmes à partir de l’impossibilité de parler. C’est pour cela qu’il choisit la poésie, la parole essentielle. Il y a peu de mots, qu’il va falloir bien choisir, bien mettre en évidence, des mots coupés en morceaux ».

S
Souche
« […] la souche Dont on nous rebat les oreilles en France La souche que l’on révère tellement en France Puisque c’est en son nom que le statut d’immigré s’y transmet interminablement De génération en génération Eh bien la souche doit avoir son importance Forcément Les Français sont cartésiens Les Français sont rationnels Ils ne distingueraient pas les tenants de la souche des autres Si tout ça ne voulait rien  dire
Le sang La lignée La race
C’est comme ça qu’on parlait dans le temps On disait La race Pour désigner la souche
Dire Français de souche C’est affirmer qu’il existe Une race française
Dire Français de souche C’est affirmer la pureté du sang français
Puisque cet élément a son importance au pays de la raison Il est opportun de rappeler que l’engeance coupable d’invasion en terre amérindienne était et reste d’ascendance européenne Les envahisseurs étaient de souche européenne
Et certains d’entre eux étaient français […] »
(Léonora Miano, Ce qu’il faut dire, 2019)

Statue
Déboulonner les statues ou les sanctuariser : les deux pôles de l’attitude face à ces symboles des mémoires de l’histoire. Le débat bat son plein en cette année 2020 mais il était déjà enclenché auparavant. Entre ces deux pôles, une gamme de positionnements que les actes militants de déboulonnage ont permis d’exprimer dans des tribunes, des articles, des manifestes. Parmi les prises de position les plus intéressantes dont on souhaiterait qu’elles débouchent sur du concret et, en particulier, que certaines statues soient retirées de l’espace public, on peut lire les textes suivants :
• Articles sur le retrait des statues de Léopold II en Belgique.
• Pascal Blanchard, « Pas un des 12740 musées français n’est consacré à l’esclavage »
Patrick Chamoiseau, Victor Schœlcher et le Schoelchérisme
• Christiane Chaulet Achour, « Ces statues qui font l’actu : Victor Schœlcher en Martinique »
• Raphaël Constant, « Je comprends les destructions des statues »
• Myriam Cottias
• Lanmounité (Martinique), « 22 mai la réparation par la réappropriation »
• Olivier Le Cour Grandmaison, « Bugeaud-Bourreau des « indigènes » algériens et ennemi de la République ».
• Arezki Metref, « Des noms « propres » pas si nets que ça ! »
• Léonora Miano, « Les statues meurent aussi… »
• Alain Ruscio, « Statues au temps des colonies. L’Autosatisfaction monumentale » ; voir aussi Histoirecoloniale dont le Manifeste demande « l’instauration d’une République française authentiquement antiraciste et décoloniale, c’est-à-dire pleinement consciente de l’importance d’en finir avec les rémanences du passé colonial ».
Mbougar Sarr, « Des statues et des hommes à recontextualiser et à complexifier »

U
Uhuru
L’entrée en scène de Caliban dans Une Tempête, La Tempête de Shakespeare, adaptation pour un théâtre nègre, d’Aimé Césaire (1969), est marquée par le mot qu’il prononce : « Uhuru ». Ce cri le caractérise : en swahili, il signifie « Liberté ». Caliban impose à Prospero, le maître, son langage auquel ce dernier n’a pas accès ; il réplique aussitôt, en bon dominateur : « Encore une remontée de ton langage barbare. Je t’ai déjà dit que je n’aime pas ça ». Précisant la fonction qu’avait pour lui le théâtre, Aimé Césaire disait qu’il fallait que « les peuples noirs se voient eux-mêmes, agissent, faisant avancer l’Histoire ». Par l’usage de sa langue, Caliban – et dans son sillage tout dominé –, passe d’objet à sujet de l’histoire.

Y
Yankee
Attesté pour la première fois en 1758, c’est un terme qui désigne exclusivement les Américains blancs et qui a pris, la plupart du temps, une connotation péjorative. Il est toujours intéressant de sonder l’histoire d’un mot et d’une appellation.

X
X
Si la langue identifie le locuteur, ce qui est le cas du Caliban de Césaire, sa nomination est également une marque identitaire. Puisque l’esclavage et la colonisation ont dépossédé le sujet dominé de son identité, se nommer « X » est une façon de dénoncer cette dépossession : « Appelle-moi X. ça vaudra mieux. Comme qui dirait l’homme sans nom. Plus exactement, l’homme dont on a volé le nom. Tu parles d’histoire. Eh bien ça, c’est de l’histoire, et fameuse ! Chaque fois que tu m’appelleras, ça me rappellera le fait fondamental, que tu m’as tout volé et jusqu’à mon identité ! Uhuru ! »