Penser authentiquement avec Martin Heidegger (Méditation)

Martin Heidegger - 3 septembre 1968 devant la montagne Saint-Victoire (détail) © François Fédier

La Bibliothèque de Philosophie des éditions Gallimard accueille dans sa riche section consacrée au philosophe allemand (1889-1976) un ensemble de textes datés de la fin des années 30. Dans cette profonde Méditation, Martin Heidegger rend le classique projet métaphysique obsolète et insiste dans le sillon d’une pensée aussi fertile que capitale.

Martin Heidegger – 3 septembre 1968 devant la montagne Saint-Victoire © François Fédier

Lorsqu’en 1973 Heidegger pense au plan colossal de son œuvre intégrale – plus d’une centaine de volumes toujours en cours de publication aujourd’hui – il envisage d’y inclure le traité Méditation. Dans la foulée des Apports à la philosophie (De l’avenance) écrits en 1936-38 et considérés comme son autre grande œuvre  avec le colossal Être et Temps de 1927, il poursuit ici sa plongée dans l’histoire de l’Être.

La constatation heideggerienne est lucide au possible : « L’homme est le seul être qui soit en fuite devant son essence, et cette fuite détermine son histoire. »

Sa forme ? Une fantastique éruption fragmentaire. Esquisses de plans, retours incessants sur son parcours, illuminations poétiques, le penseur jouit d’une liberté totale dans cet art de la note spontanée. Son intention ? L’exact inverse d’une pompeuse démonstration anthropologique. « Pas de système, pas de doctrine, pas d’aphorismes, mais une série de petits et de grands sauts du questionnement dans la préparation à l’avènement de l’Être à son propre. (…) Aucune mission ni vocation. »

Stop. Heidegger, écrivant et simplement attaché à la question de l’Être ne serait donc pas un penseur hitlérien ? Il ne fournirait pas en “concepts” l’énorme atrocité qui s’étend sur son pays au moment où il écrit ? Même si le point Godwin est atteint à une vitesse sidérante quand il est question de prononcer le nom Heidegger – le mot “antisémite” arrivant en galopant juste à côté de ces trois syllabes – j’avoue parfois tenter l’expérience. Il me faut, tactiquement, tout de suite, aller dans le sens de l’interlocuteur et de l’histoire en acquiesçant un peu. Je dis alors très simplement qu’il n’y a pas à remettre en cause le fait qu’il a possédé la carte du parti nazi. Détente, fin des insultes ou de la gêne. Mais quand j’avance une nuance, en osant dire que cela ne disqualifie pas d’office la puissance d’une œuvre centrale dans l’histoire millénaire de la pensée, lorsque mon interlocuteur peine à  donner quelques dates précises (le discours de rectorat de 1933 et sa démission de l’institution l’année suivante), qu’il ne veut pas entendre parler des textes où Heidegger critique le nazisme et la voie fasciste, c’est une nouvelle échauffourée parlée qui se prépare. Tant pis.

Pour une salutaire et précise clarification sur cette affaire, on conseillera le très étayé essai Martin Heidegger, La vérité sur ses Cahiers noirs (Gallimard, L’infini, 2018) signé par le philosophe Francesco Alfieri et l’ancien assistant de Heidegger chargé de l’édition de ses œuvres complètes Friedrich-Wilhelm von Hermann.

Autant donc en rester à une lecture attentive et solitaire. L’aspect diffracté de Méditation est d’ailleurs une chance si l’on veut s’attaquer (dans le bon sens) à son œuvre gigantesque. Ces chapitres – longs de quelques lignes à quelques pages – convoquent un questionnement initial et ciblent la plus profonde authenticité. « La seule chose qui soit réellement dé-cisive (…) c’est de savoir si l’Être lui-même (l’Être de tout ce qui peut être) vient d’abord dans sa vérité, et dans une vérité elle-même fondée, ou bien si la simple effectivité et efficacité de l’étant continue de recouvrir l’Être de son ombre et de sa nuit. »

Heidegger décrit le destin du monde : il a vu son arc. Contrairement à ce que la rumeur prétend, sa pensée n’est pas du tout perchée dans je ne sais quelle abstraction confuse. Elle est vraie tout de suite – ici – cet après-midi. Qui pourrait contredire le fait que l’étant (ce qui paraît et domine, le concret, la réalité et sa face actuelle de modernité scientifique) est en train de recouvrir l’Être (à votre guise nature, totalité, vérité, verbe, tout ce qui chante, tout ce qui s’avance en se cachant) de son ombre décisive et de sa nuit définitive ? Heidegger voit et montre la césure – si radicalement visible aujourd’hui – effectuée par la Technique (« le plus grand triomphe de la métaphysique occidentale ») dans le cœur de l’homme. Simplement, entendez-vous le drone grésiller dans le ciel ? L’allemand sourit et chuchote. « La fabrication s’empare de l’étant et installe l’oubli de l’être dans un droit illimité. » La machine s’arrête très haut au-dessus de votre tête et, silencieuse maintenant, vous vise. « L’étant fait rage dans l’abandonnement loin de l’être ». Heidegger vous permet de la hacker en pensée. Parce que la philosophie est une magie, elle peut sereinement imposer son miracle.

Alors was heisst méditation ? “Dans la méditation, la philosophie se risque à déterminer ce qui, d’avance, lui est pro-posé, ce qui demande à être atteint par la pensée en et à travers elle, et qui, grâce à cette pensée, doit être fondé dans le Da-sein afin de sauver, mais non pas résoudre, ce qui constitue pour l’homme le mystère de son essence. »

Vous êtes cinglé ? Il n’y a pas de mystère, il n’y a pas d’essence non plus, pas besoin d’être sauvé, merci bien. La Société, l’Histoire, la Raison scientifique ont gagné. Elles ont déjà tout résolu et de toute façon elles nous suffisent. Pourquoi évoquer une quelconque fondation alors que l’on s’apprête à retourner sur la lune ? Ne sommes-nous pas en train d’avancer tous ensemble ? De repartir du bon pied après le COVID ? Et puis bon sang Da-sein, Da-sein, Da-sein toutes les deux pages… C’est un gros mot, non ?

“Le Da-sein ne peut être pensé que dans le cadre de l’histoire de l’Être : Da-sein, Être-Là, c’est fonder, en y étant approprié par l’essence de l’Être, la vérité qui est proprement celle de l’Être, et, en la fondant, se tenir instamment dans le savoir de l’Être en tant qu’avènement au propre. »

Votre interlocuteur a déjà commandé son Uber et pourtant vous continuez. « Le Da-sein — le site essentiel d’un bouleversement complet de l’essence de l’homme qui fait de celui-ci le gardien de la vérité de l’Être. » La formulation est ardue, il faut en convenir. Ouvrant un livre, nous n’avons pas à chaque fois la responsabilité d’incarner la garde de la vérité de l’Être. Heidegger, très bon skieur à l’aise en hauteur,  est manifestement en train de dévaler entre les poteaux de ses notions fétiches et vous ne pouvez que le regarder sur le bord de la piste. Mais si vous poursuivez la lecture, les feuilles du livre déchirent l’air : cette éblouissante méditation vient d’ouvrir une brèche. “L’éclaircie fait advenir le lumineux, elle fait surgir la lumière et sa luminescence, l’irradiation de l’éclat. »

Martin Heidegger – 12 septembre 1962 à Todtnauberg – Séminaire Être et Temps © François Fédier

Deux-mille vingt ? Nous sommes résolument tapis dans une ombre où ne surgissent plus que des avis subjectifs aphasiques. D’épuisantes visions illico partagées en réseau. « La vision du monde confirme la prédominance de l’absence radicale de méditation à l’époque de l’absence complète de sens. » La situation heideggerienne est à revers du toute espèce de progrès, de toute avancée métaphysique pré-mâchée. Peut-être même que les questions posées par les hommes depuis le début de l’humanité tiennent sur la tête d’une épingle. « Il n’est pas surprenant que l’histoire de la pensée se présente sous la forme d’une histoire de l’esprit et de la culture, ou d’une histoire de ses « problèmes », sans que cette histoire ne soulève d’ailleurs à aucun moment la moindre question. L’idée que la philosophie puisse appartenir à l’histoire de l’Être, et même simplement que cette histoire pourrait être la lutte que se livrent les abîmes et les fondations de la vérité de l’Être, et uniquement cela, cette idée demeure proscrite. À la place, on exige que la philosophie (considérée comme « sagesse de la vie », « morale » instauratrice de valeurs, « science » résolvant l’énigme du monde ») rende compte de l’étant et mette en sécurité l’homme dans son existence concrète. »

Cette métaphysique, bien que reine de l’univers, s’avère toujours bien incapable de maîtriser sa propre essence et il est lui est proprement inconcevable que l’Être puisse se déployer dans la vérité (encore elle). Il n’y a rien de plus facile à vérifier. Règlements, violence républicaine, piles de livres et avis tarifés d’experts (vous connaissez les noms), opinions télévisées, spécialisations spectaculaires, règlements pertinents, diagnostics efficaces, applications en tout genre, procédures précises, identités, pouvoirs ? De simples tentacules grasses d’une métaphysique montée de toute pièce et totalement déchaînée. De simples articulations d’un monstre que le nom de Martin Heidegger dissout.

« Ce qui, dans le déploiement de l’Être, amène, de loin, de façon unique et abyssale, l’homme à sa propre essence qui est d’être le gardien de la vérité de l’Être, c’est quelque chose que la gigantesque fabrication de l’étant ne saurait jamais produire parce qu’elle recouvre l’homme du flot de sa propre inessence laissée à elle-même, et fait s’enliser tout ce qui rend capable du dieu. »

Martin Heidegger – 10 septembre 1966 à Vénasque © François Fédier

Le mot est lâché. Comment alléger le poids de cette affaire piteusement humaine ? En trouvant l’accès vers une parole qui saurait faire entendre la reprise de l’échange – au sens tennistique, “reprise!” –  avec les dieux : « L’avènement à l’être propre est le fond au sens du fond sans fond de l’éclaircie ; il se conquiert de haute lutte dans la lutte que se livrent la réplique du dieu et de l’homme et le litige entre la terre et le monde. » Voici des dieux accessibles et joueurs, à bonne distance de l’autre côté du filet. Considérable apparition ! D’autant qu’ils ne seraient finalement pas à l’origine de notre origine. « Les dieux ne sont pas les créateurs de l’homme pas plus que l’homme n’est l’inventeur des dieux. C’est la vérité de l’Être qui décide « des » uns et des autres, et cela sans pour autant régner au-dessus d’eux mais en advenant bien plutôt au milieu d’eux et en les rendant propres par là même à se donner mutuellement la réplique. »

Voilà, la méditation heideggerienne pense la fuite des dieux et envisage les conditions de leur déroutant retour dans le jeu. Je crois qu’un artiste essentiel, qu’un écrivain authentique, qu’un vrai penseur serait capable de faire advenir cet inespéré revival présocratique où hommes et dieux se répondent en riant. Mais attention, ce n’est pas parce que nous serions capables de côtoyer les divinités retrouvées qu’une nouvelle religion devrait s’imposer. Parce que si Heidegger est fils de sacristain et qu’il dialogue en permanence avec le christianisme, son approche est retenue, comme une prière qui tenterait incessamment une amorce pour être sûre de son adresse.

« Surmonter tout désir de « religion » (un désir de ce genre équivaudrait à retomber dans quelque forme de divinisation de l’étant) est la plus souveraine des offrandes qui puisse être faite aux dieux — c’est la possibilité que leur divinité soit fondée d’une manière qui leur permette de faire retour à leur essence initiale ; ce que ce retour atteint n’appartient plus au passé ; ce que ce retour retrouve, c’est l’essence de la vérité de l’Être, une essence qui n’a encore jamais été fondée ni possédée par quiconque, et dans le déploiement de laquelle se trouvera le dernier dieu. »

Patience.

« Il faut encore beaucoup de temps avant que la parole fondatrice « de » l’Être puisse être dite. En attendant cet instant de l’histoire de l’Être, la seule chose à faire est de préparer de loin, et sans que cela soit reconnu, la possibilité unique que l’Être déploie son essence à partir de soi et projette sa vérité autour de lui, sans jamais chercher à produire un effet quelconque ni à obtenir des résultats, sans jamais avoir besoin d’approbation ni de soutien. »

Martin Heidegger, Méditation, trad. de l’allemand par Alain Boutot,  texte établi par Friedrich-Wilhelm von Herrmann, Gallimard, Collection Bibliothèque de Philosophie, novembre 2019, 448 pages, — Lire un extrait

 

Un très chaleureux remerciement à François Fédier qui a autorisé l’utilisation de ses clichés personnels de Martin Heidegger. Elles ont fait l’objet d’un livre : Soixante-deux photographies de Martin Heidegger, Gallimard, L’Infini, 1999.