UNE PROPAGATION : trajectoire et tragédie 4

© Julien de Kerviler

Dans La Carte au trésor, Mo Yan raconte comment je rencontre par hasard un vieux camarade de classe sur l’avenue Chang’an, non loin de la place Tian’anmen, et comment à la suite de cette rencontre je l’emmène dans un petit restaurant de raviolis qui contient trois tables et neuf tabourets, tenu par un vieux à la tête entièrement blanche et une vieille au visage tapissé de rides qui ont trois cents ans à eux deux. À bien y réfléchir, je ne suis pas certain que nous ayons jamais fréquenté la même école, ni même que nous venions de la même province, mais il semble convaincu que nous avons passé les plus belles années de notre enfance dans le même district ou il fait semblant de le croire parce que c’est une fripouille, et il raconte qu’à Yantao il a mangé des raviolis farcis à la viande de requin, qu’à Canton il a mangé des raviolis farcis à la viande de crocodile, que dans les montagnes de Daxingan il a mangé des raviolis farcis à la viande de tigre et que dans notre village natal il a mangé des raviolis farcis à la viande de renard : Make est intarissable, comme la plupart des personnages de Mo Yan, et il raconte ensuite l’histoire d’une usine de recyclage de peaux de lapin puis il raconte le prodige de la moustache de tigre qui permet de voir la nature véritable des hommes lorsqu’on la porte à sa bouche, comme il en a fait lui-même l’expérience dans la province du Heilongjiang, mais il avait été tellement effaré de voir des lapins, des ânes et un petit cochon à tête rondouillette à la place des pêcheurs qui avaient partagé leur repas avec lui qu’il avait recraché la moustache de tigre dans le fleuve : la question n’est pas de savoir si ce souvenir est vrai ou faux, la question n’est même pas de savoir si ce prodige est possible ou impossible, dans le monde de Mo Yan la question est de savoir si la parole augmente la réalité de phénomènes qui lui donnent une signification et donc de savoir si la réalité possède la même intensité mentale que la littérature.

Yuan Shikai

La vieille interrompt la logorrhée de mon camarade pour dire que sous la période la plus florissante des Qing l’empereur Kangxi exigea à plusieurs reprises des chasseurs du nord-est qu’ils lui fournissent une moustache de tigre, et pendant un instant j’ai l’impression désagréable que ce repas est une mise en scène mais cette impression est sans doute fausse et Make continue avec une anecdote à propos de Yuan Shikai qui était la réincarnation d’une tortue et il poursuit en expliquant que Zheng Banqiao est devenu le grand maître du bambou en observant les empreintes des pattes de poule dans la neige et à la fin du repas le vieux et la vieille disent qu’ils sont fatigués de vivre et que le temps est venu pour eux de poser le hachoir, de s’asseoir et d’attendre la mort : ils posent sur la table un vieux grimoire dont les signes étranges rappellent vaguement les imprécations des prêtres taoïstes et la vieille dit que ce grimoire qui contient trente-huit recettes a été dérobé par un eunuque attaché aux cuisines impériales ; que cet eunuque avait par mégarde brisé un bol en verre qui appartenait à l’empereur ; qu’il s’était enfui par les égouts de la Cité interdite parce qu’il n’ignorait pas qu’il serait condamné à mort ; qu’il avait trouvé refuge dans leur restaurant où ils l’avaient affublé d’une fausse barbe et où ils avaient troqué ses habits contre des loques afin qu’il ressemble à un marchand de tofu ambulant ; puis ils vont s’asseoir dans une arrière-salle sur leur kang, dans une posture de qi gong propice à l’acquiescement, et ils ferment les yeux en sachant que leurs corps ne se corrompront jamais : il serait inutile de parler si la réalité était plus petite que l’extravagance, il serait inutile d’écrire si la vérité était plus petite que la littérature, et c’est parce qu’elles possèdent une puissance équivalente d’excentricité et par conséquent une puissance identique d’aliénation qu’elles sont capables de se contaminer ; le bavardage de Make empoisonne la conversation en ajoutant de l’invraisemblance à la vérité et le récit de Mo Yan corrompt mes souvenirs en ajoutant des anecdotes qui ressemblent à des sortilèges ; je sais bien que la prestidigitation est un leurre mais l’effervescence de Make témoigne que la littérature fabrique un mensonge salutaire parce que la réalité ressemble à une farce.

Zheng Banqiao, Orchidées et bambous © The Metropolitan Museum of Art

Nous sommes seuls, à présent, dans le restaurant où personne n’est entré depuis que Make a commandé une assiette de peau de porc froid et deux bouteilles de bière, et après avoir raconté une dernière anecdote à propos d’un ancêtre qui est allé combattre aux côtés du généralissime Wei Xiaobao mon camarade dit que chez eux au district plusieurs dizaines de meurtres ont eu lieu et que ces plusieurs dizaines de meurtres concernaient des villageois qui se disputaient un grimoire et qu’il a appris que ce grimoire se trouvait entre les mains d’un couple qui tient un restaurant de raviolis non loin de la place Tian’anmen, que le vieux et la vieille ont autrefois sauvé un eunuque qui leur a fait don d’un grimoire pour les remercier, et enfin que ce grimoire aux pages nouées avec de la ficelle de Xuan, recouvert de papier de riz et rempli de signes étranges auxquels les non-initiés ne comprennent rien, est une carte au trésor qui mène à un objet fabuleux niché au cœur de quatre boîtes imbriquées les unes dans les autres : je suis beaucoup plus attentif, tout à coup, et Make approche sa bouche de mon oreille et me dit à voix basse, sur un ton hypnotique, que la première boîte est en bois de santal, que la deuxième boîte est en bronze, que la troisième boîte est en argent, que la quatrième boîte est en or et qu’elle abrite une bouteille de verre qui contient une moustache de tigre mais je ne sais pas comment il l’a appris et maintenant je suis obligé de considérer que la réalité et la littérature sont identiques puisque Wei Xiaobao est le héros d’un roman de Jin Yong et que par conséquent son ancêtre n’a pas pu faire la guerre avec lui à la frontière de la Chine et de la Russie, sauf s’il détient la preuve que la frontière est une illusion et que la vérité et l’imagination sont deux territoires réversibles de la pensée : ce n’est pas la moustache de tigre qui m’intéresse ni l’intelligence qu’elle confère, je ne veux pas savoir si ma femme est un puma et Make ne veut pas savoir si je suis le nom d’un serpent, ce qui m’intéresse c’est la fragilité de la frontière, son instabilité croissante, ce qui m’intéresse dans le bavardage de Mo Yan c’est sa propagation.

SUPPLÉMENT

Dans sa Description géographique, historique, politique & physique de la Chine & de la Tartarie chinoise publiée en 1736 à La Haye, Jean-Baptiste Du Halde, qui n’est jamais allé en Chine, note au troisième tome dans le chapitre qu’il consacre à l’éléphant, à propos de ses qualités & ses effets, que sa chair est douce, fade & tempérée, sans aucune qualité nuisible. Quand on l’a brûlée, & qu’on a mêlé les cendres avec de l’huile, on en frotte la tête aux teigneux, & on les guérit. Si on la fait cuire sans assaisonnement, lorsqu’elle est fraîche, & et qu’on en prenne le bouillon, elle guérit la dysurie. Lorsqu’après l’avoir brûlée, & réduite en cendres, on la prend dans quelque liqueur, elle arrête le flux d’urine ; elle contracte alors les qualités du feu, & de diaphorétique elle devient astringente. Il note ensuite à propos des os d’éléphant et de leurs effets que c’est un antidote contre les poisons. Un petit os, qui est en travers au-devant de la poitrine de cet animal, étant réduit en cendres, & pris dans du vin, rend le corps plus léger, l’aide à se soutenir sur l’eau, & à mieux nager. Prenez quatre onces d’os d’éléphant, rôtis à sec dans un poêlon, une once de cardamine, rôtie sur la braise, & autant d’écorce de tche rôtie à sec dans le poêlon, avec deux onces de réglisse & une demie once de gingembre sec & rôti, pulvérisez le tout, mettez-en trois drachmes pour chaque prise dans un demi-septier d’eau, que vous ferez cuire jusqu’à la consomption de la cinquième partie ; prenez trois fois le jour ce bouillon, chaud, avant le repas, c’est un remède qui  guérit les faiblesses & épuisements de l’estomac & de la rate, les indigestions, les rapports aigres, les vomissements après avoir mangé, le Colera morbus, la dysenterie, les douleurs de ventre dans la région ombilicale & le ténesme. Il note enfin à propos des yeux de l’éléphant et de leurs effets que quand on les mêle avec du lait de femme, & que l’on fait tomber la liqueur goutte à goutte dans les yeux, c’est un remède souverain contre la maladie des yeux.

Les éléphants de Bangkok © Julien de Kerviler