Manchette : « Je ne peux pas m’empêcher de penser que la culture contemporaine dans son ensemble est révoltante » (Correspondance et chroniques)

© Alix Rosset

Mille deux cents pages de Jean-Patrick Manchette (dont cinq cents déjà rassemblées en volume en 1997 aux éditions Rivages, mais possiblement neuves pour plus d’une lectrice ou d’un lecteur) paraissent en librairie pour le vingt-cinquième anniversaire de la disparition prématurée de l’auteur du Petit Bleu de la côte Ouest : à La Table Ronde, Lettres du mauvais temps – correspondance 1977-1995, et Play it again Dupont – chroniques ludiques 1978-1980 ; chez Wombat, la réédition de Les Yeux de la momie – intégrale des chroniques de cinéma 1979-1982 (précédées de 57 notes sur le cinéma – 1978). Un scénario inédit de Manchette (Mésaventures et décomposition de la Compagnie de la Danse et de la Mort) est offert aux acheteurs des livres publiés à La Table ronde qui annonce la sortie à venir d’un recueil d’Entretiens – 1973-1993. Sachant que Gallimard n’avait publié en 2008 qu’une partie de son Journal (les années 1966-1974) dont on attend depuis, et impatiemment, la suite, il se pourrait bien que ces petites recensions (ou chroniques, pour parler comme Manchette) diacritiques se poursuivent un peu plus tard, comme l’a justement noté Christine Marcandier à la fin de sa propre lecture des Lettres du mauvais temps.

1.

Le plus sidérant, après avoir dévoré ces pages qui sonnent toujours au présent (lisant, on pénètre dans l’atelier de l’auteur et non dans un quelconque mausolée), c’est de constater que, si on a l’intention de rendre compte, par exemple, de la Correspondance, la principale lutte à engager contre soi-même est de faire barrage à la tentation de tout citer. Cependant, opérer un montage de phrases et de paragraphes prélevés çà et là dans ces trois livres, donc recopier, condenser, agencer, tisser des liens par assemblage, reste la plus judicieuse des solutions pour faire passer l’essentiel, à savoir ce qui a trait au ton, au goût, à la pensée, à l’humour, aux angoisses qui s’y développent, parfois avec une apparente – et désarmante – facilité, si l’on songe à la difficulté qu’avait Jean-Patrick Manchette à écrire de la fiction – des romans noirs – après 1981 et La position du tireur couché. On se souvient qu’Iris a été plusieurs fois abandonné et que seules quelques versions de son début nous sont parvenues : 36 pages dans la collection “Quarto” (2 pour la version 1 ; 10 pour la v.2 ; 24 pour la V3, soit environ un tiers de Fatale, ou à peine un quart de Nada, en nombre de caractères). La princesse du sang, projet très ambitieux, est lui aussi resté inachevé, mais dans un état bien plus abouti (97 pages en “Quarto” + 7 pages résumant la “suite et fin de l’histoire”).

Les Lettres du mauvais temps concernent la dernière période (si cela a un sens de faire un tel découpage) du travail de Manchette. La toute première, adressée le 29 avril 1977 à Claude Gallimard, est relative au “jugement négatif” de La Belle Dame sans merci (rebaptisé peu après Fatale) par la Série Noire (dans son Journal, il écrit, le même jour : “Ce jugement négatif indique bien ce que je ne dois jamais oublier : je suis seul (avec Mélissa) à comprendre ce que je fais. Toutes les marques de compréhension venues de l’extérieur sont creuses a priori”). Il convient de prendre des chemins de traverse pour atteindre certaines zones où de belles surprises ont lieu. Par exemple, les lettres à Paul Buck, excellent poète anglais, aussi traducteur (notamment de Bernard Noël, d’Anne-Marie Albiach, de Claude Royet-Journoud, etc.), j’imagine assez mal connu chez nous, si ce n’est par son unique incursion dans le roman noir avec The Honneymoon Killers (1970, publié dans un premier temps par la Série Noire ; puis, retraduit et republié par Rivages/Noir sous le titre Les Tueurs de la lune de miel). Je me souviens avoir découvert fin 1976 son travail dans le numéro de Change intitulé Le sentiment de la langue. Quand Jean-Pierre Faye a tenté de constituer, en 1978, un mouvement – “un réseau, un ensemble tracé à travers les langues” – par lui baptisé Set international, Curtains (animé par Paul Buck) en formait la branche anglaise. Bref, le 9 décembre 1978, Manchette écrit à Buck : “Je ne connais pas Bernard Noël, ni son travail, hormis par des critiques des journaux. Je n’ai même aucun contact personnel dans les cercles littéraires et je ne pense pas avoir lu de roman ou de poésie contemporaine depuis des années, simplement parce que j’ai le sentiment qu’il est impossible de créer quelque chose de nouveau (dans le champ de la littérature ou de n’importe quel art) à l’époque actuelle. Je ne suis donc attiré que par les genres « mineurs », à savoir le roman policier, la SF et la bande dessinée.” Il conclut sa lettre par : “Je n’aime pas le groupe de gauchistes qui inclut Jean-Pierre Faye. Je suis plus proche des anges déchus (??) de la dernière Internationale situationniste” (notez au passage cet étrange “??”). Malgré de notables divergences, cette correspondance s’est poursuivie durant de nombreuses années, ouvrant – même si ne nous parvenant aujourd’hui que d’une seule voix – un des espaces d’échanges récurrents les plus passionnants de ce volume.

Ces Lettres du mauvais temps sont assez souvent amicales, mais pas toujours. Ce pourrait être amusant de relever les vacheries adressées notamment aux journalistes, aux animateurs culturels, voire aux universitaires. Manchette étant un “pur écrivain” – pas seulement un “professionnel” –, il se comporte de manière en ce sens assez prévisible, et ses jugements, parfois péremptoires, seront partagés par celles et ceux qui sont faits du même bois que lui. Juste pour le plaisir, au sujet du Nouvel Observateur : “Une triste et ridicule abomination, l’hebdo des cadres, au sens où on dit un journal de concierges. Plus encore que leur immonde bêtise qui se croit intelligente, je hais leurs mensonges qui se font prendre pour de l’objectivité honnête” (le 25 juillet 1979, à Pierre Siniac) ; “Tenir des propos intelligents dans l’Obs, ce serait comme mettre des truffes dans les aliments pour chiens et chats, déraisonnable” (le 7 février 1982, à Henri Droguet).

Manchette aime écrire, bien plus que parler. Même débordé il trouve le temps de rédiger de longues lettres, comme dans l’ancien temps où la correspondance des écrivains finissait par composer de forts volumes. À Antoine Gallimard (le 3 août 1979) : “Me sachant perfectionniste (…), j’ai préféré, comme d’habitude, m’exprimer par lettres avant de vous rencontrer, pour vous donner loisir de réfléchir, et parce qu’oralement j’oublie toujours la moitié de ce que je veux dire et je mâchonne horriblement le reste.” Ce perfectionnisme qui l’a peu à peu conduit à ne plus laisser filer l’inspiration propre aux auteurs de littérature “de genre”, habitués à “fournir” vite et en grande quantité, revient sans cesse dans ses lettres : “Écrire un roman me prend de plus en plus de temps. Quand j’ai commencé au début des années 70, il me fallait 60 à 90 jours de travail effectif, répartis sur une période de six mois (…) J’ai gardé ce système de travail fractionné, mais le processus complet qui me permet de coucher un roman sur le papier est devenu un effort étalé sur deux ans (18 mai 1983, à Robin Cook).” “Étant donné mon rythme de travail et ma propension, potentiellement dangereuse, à effectuer des recherches et à méditer sur des phrases pendant une éternité, au lieu de gagner de l’argent vite fait, me voilà certainement coincé pour plusieurs mois… (le 28 avril 1088, à Donald Westlake).”

Reprenons les échanges avec Paul Buck dont il me semble éclairant de faire, même au coin du feu, un petit montage, respectant la chronologie : “Comment pouvez-vous supporter de regarder un film de Godard ? (…) Je ne suis pas lecteur de comics (…) néanmoins Watchmen, est intéressant (1er octobre 1987).” “J’ai perdu cet état d’exaltation que j’avais au début où j’ai recommencé à sortir, mais ce n’est guère surprenant : il faut être plutôt anormal pour se sentir heureux de se déplacer dans une ville qui était jadis Paris et qui s’est transformée en une gigantesque banlieue bloquée par les embouteillages avec une poignée de vieux monuments disséminés au milieu de la pagaille (20 novembre 1987).” “Dans mes jeunes années, j’avais trop facilement mis au rebut les questions formelles. J’étais sous l’influence confortable d’un situationnisme mal digéré, de sorte que je pouvais me reposer sur un cliché, « l’Art est mort » (…) Je crois toujours que « l’Art est mort », ce qui ne veut pas dire qu’on doit s’arrêter d’écrire ou de peindre, ni de se lancer dans la guérilla, voire autre chose. Cela signifie qu’il n’y a plus de découverte à faire dans l’histoire de la beauté fabriquée par l’homme (ni dans la beauté convulsive, ni dans la « dérision de la beauté ») (…) Je pense qu’il est injuste que Burroughs (ou autre) soit considéré comme un auteur de premier plan, alors qu’il recycle pour l’essentiel de vieilles recettes dada (…) Les réalisateurs pseudo-novateurs, pseudo-modernes et pseudo-expérimentateurs m’ennuient le plus souvent (…) Je suis donc surpris quand vous citez dans la même phrase Welles, Bertolucci et Roeg. Pour moi, ça revient à mettre côte à côte Joyce, Umberto Eco et le dernier lauréat du Prix Médicis (…) Imaginez une novellisation des Dirty Harry par Georges Bataille et vous aurez une vague idée de ce qu’Ellroy semble rechercher – ou atteindre” (20 janvier 1988). “Les deux écrivains postérieurs à la seconde guerre mondiale qui m’ont le plus frappé, à savoir Philip K. Dick et George Orwell (23 mars 1988).” “Je ne peux pas m’empêcher de penser que la culture contemporaine dans son ensemble est révoltante, à la fois parce que c’est un ersatz de ce que la culture était jadis et parce qu’elle dissimule la vérité sur le chaos qu’elle prétend commenter (6 août 1988).” “Nous nous mettrons peut-être en route tout d’un coup, simplement parce qu’il cessera de pleuvoir (si la pluie cesse un jour) (5 septembre 1988).” “Ma mère a finalement été placée dans un hôpital dont elle ne sortira pas vivante, ce qui met un terme à mes angoisses en un sens ; je ne suis même pas obligé de lui rendre visite car de toute façon, elle me prend pour le petit Patrick âgé de 10 ans, ou me confond avec diverses autres personnes – son père, mon père, un médecin, etc. (…) Quand la décision de la faire interner a enfin été prise, j’ai traversé pendant cinq jours une crise d’angoisse de la pire espèce (…) cinq jours dans cet état, c’est très long : j’ai avalé tous les psychotropes que j’ai pu trouver dans la maison, je suis allé voir mon médecin pour en obtenir d’autres, et j’ai même repris rendez-vous avec le psychanalyste que je consultais au début des années 1980, mais tout a disparu d’un coup… (17 octobre 1990).”

On trouve dans ces ouvrages de Jean-Patrick Manchette de nombreuses contradictions, ce qui n’est guère étonnant. Mais, loin de discréditer ce qu’il dit – ou plutôt écrit –, elles apportent à son travail juste ce qu’il faut pour lui donner simultanément de l’air et de l’inquiétude, donc du carburant pour avancer – ou non. Ça frotte souvent – et ce n’est pas plus mal. On pourra parfois enrager que ce grand styliste – un être justement hanté par le sentiment de la langue, cultivé comme peu l’étaient dans le domaine où il a établi son atelier d’artisan – dégomme ce que nous avons de plus sacré (rires). Mais peut-être que ce qui nous lie, d’auteur à lecteur, c’est un refus commun de la connivence facile (notons au passage que pour être admis dans notre lieu d’échanges de prédilection, nul besoin de posséder telle ou telle carte de membre, ou de se faire coudre un écusson sur le maillot de bain – nous ne sommes pas ici au Club Mickey). Et il trouve toujours les mots justes pour marquer la mince frontière entre accord et rupture :  “Écarteriez-vous a priori l’idée de me rencontrer autour d’une cafetière ou d’un muid afin que nous nous querellions irrémédiablement, et préféreriez-vous que nous rompions d’abord ? (le 8 octobre 1987, à Enki Bilal).” Il écrit (le 24 mai 1992) à Jean-Christophe Chauzy (lui aussi auteur de bande dessinée, domaine qui attire Manchette, au-delà de collaboration avec Tardi ou de sa traduction du texte d’Alan Moore pour Watchmen) : “Ma position sur le style en littérature contemporains me fait préférer Dashiell Hammett à Faulkner parce que l’« objectivisme » me semble le style apte à critiquer la falsification généralisée de la perception du monde.” On peut ne pas être d’accord avec lui, mais la fin de cette phrase s’avère passionnante à méditer.

Autre suite d’échanges, brève, mais très touchante, avec Lev Polougaïevski, un maître du jeu d’échecs dont Manchette a cité le nom dans Le Petit Bleu de la côte Ouest, ce qui a conduit ce grand joueur russe à lui adresser, en retour, un courrier. Le 31 juillet 1991, Manchette lui répond : “Cher monsieur et Honorable Grand Maître, recevoir votre lettre a été pour moi une extraordinaire et merveilleuse surprise. Je considère évidemment les échecs comme un art, et j’ai donc l’impression d’avoir reçu une lettre d’un grand artiste. Qu’un roman noir que j’ai écrit puisse me valoir une telle lettre a quelque chose de magique, en particulier parce que je ne suis pas moi-même un grand artiste. J’ai certainement l’espoir d’être un bon artisan (je ne suis pas modeste), mais je ne suis pas un des grands écrivains de notre époque, alors que vous en êtes un des grands maîtres d’échecs.” Le 14 juin de l’année suivante, il lui envoie une seconde (et dernière lettre), censée excuser son absence de réaction à un message téléphonique de Polougaïevski pour les vœux du nouvel an : “Après mon séjour à l’hôpital d’autres malheurs se sont produits, un membre de ma famille est mort, un autre est tombé très malade et en dépression, et par conséquent j’ai fait moi-même une dépression nerveuse. Je ne doute pas que vous sachiez avec quelle facilité un écrivain peut devenir névrosé, étant vous-même un artiste des échecs, de ce fait familier de la même propension névrotique chez certains de vos confrères. (…) Mon opération chirurgicale a été ma première expérience sérieuse de l’éventualité de la mort ; et j’ai rêvé pour de bon que j’étais mort, descendu dans le premier cercle de l’Enfer – qui ressemblait à une gare bondée de soldats blessés, morts eux-aussi, même s’ils étaient des « morts-vivants ».”

Pour en finir avec sa relation conflictuelle aux avant-gardes – dont il se méfie, mais auxquelles il lui arrive d’adhérer – notons ces lignes adressées (le 27 septembre 1990) à Guy Fargette, responsable du “bulletin Les mauvais jours finiront” : “Mon isolement et ma non-appartenance aux milieux radicaux renforcent mon intérêt, non pas comme spectateur passif, mais parce qu’il m’est encore plus difficile de nouer des liens avec quiconque « pour faire quelque chose » contre la barbarie environnante ; bref, l’histoire des tentatives d’avant-garde, avec leur part d’échec et de réussite, me semble utile à la piétaille irritée dont je suis.” Il faudra examiner de près son lien complexe avec le situationnisme (Guy Debord était convaincu à tort que Manchette était le pseudonyme de Jean-Pierre George, une des personnes qu’il vouait aux gémonies, et n’en a jamais démordu) – sa correspondance avec Gérard Lebovici ayant paru, il y a déjà un certain temps, aux éditions Champ Libre. Le 14 mars 1989, il écrit à Z’éditions : “J’ai eu connaissance du grotesque prospectus par lequel vous invitez les gens à souscrire à un ouvrage intitulé Le Situationnisme : ses idées, ses hommes (…) J’ai constaté que mon nom y figure, dans l’encadré consacré aux « créateurs du situationnisme » (…) J’ignore pourquoi je figure là – et à mon insu jusqu’à hier – mais c’est inepte. (…) À l’instant (18h30) l’auteur présumé de votre inepte projet a laissé un message sur mon répondeur téléphonique sans se nommer et en formant le vœu de « discuter » du retrait de ce qui me concerne. Il n’y a rien du tout à « discuter ». Refaites-vous tous lanlerre.” Difficile au fond de tracer un portrait de Manchette façon ligne claire, même s’il aurait bien aimé, préférant “l’académisme et le travail sur le motif à l’impressionnisme et/ou l’expressionnisme” comme il le rapportait à Jean-Christophe Chauzy : plutôt Moebius que Druillet, côté bande dessinée – partition probablement valable pour tous les domaines.

Manchette © Christine Marcandier

2.

Avant d’en venir au lien aussi indéfectible que complexe qu’entretenait notre épistolier-chroniqueur avec le cinéma, notons que, de son vivant, Manchette n’encourageait pas le rassemblement en recueil de ce qu’il rédigeait – assez rapidement, mais toujours avec style – pour la presse. Bien entendu, tout a fini (ou presque) par ressurgir et c’est tant mieux. Il écrit (le 9 avril 1990)  à Jean Echenoz : “Plusieurs raisons plaident contre la réédition de mes chroniques « Polars » de Charlie Mensuel (…) Je trouve totalement insurmontable le fait qu’à cette époque, écrivant pour ce périodique, j’ai été gagné, en partie volontairement (exercice de style…) mais en partie négligemment, par un ton vulgaire, familier et poissard, constellé de calembours et d’allusions libidineuses (…) Je ne peux pas souhaiter le recueil de textes où mon écriture elle-même a été sapée par un élément étranger, qui me répugne presque, et d’autant plus que cette corruption de mon propre travail, quoique influencée par ce cadre, a prospéré à l’extérieur de moi.” Il confiait déjà (en janvier 1989) à Charles Tatum Jr qu’il était parvenu à la conviction que “les articles faits pour Charlie Hebdo sont mauvais. D’un point de vue intérieur, ils sont d’une indulgence intenable. Extérieurement, ils appellent aussitôt à l’esprit la fameuse remarque de Lukács sur le journalisme (quoique la « gestion intellectuelle de Charlie Hebdo ait été anti-autoritaire, ou plutôt non-directive) (…) Tout le sel de la chose réside dans le fait que j’ai fait 100 comptes rendus sans voir un film (…) Que plusieurs chroniqueurs et cinéastes de poids aient alors tenu mes chroniques pour ce qui se faisait de plus intelligent, qu’ils l’aient dit et écrit, voilà qui ferait quelques lignes de plus, amusantes pour ceux qui voudraient se moquer de R., de B., de L. Mais quant à mes articles eux-mêmes, c’est un tas de bran, et qui ne mérite pas l’intérêt.” Il répétera moult fois que le ton de Charlie Hebdo était contraire à ses convictions. Il ferraillera plus d’une fois avec Wolinski ou Berroyer dans les colonnes du journal, moins avec Gébé – “trop bienveillant graphiste-utopiste” – qui a signé la formidable préface à ce qui avait fini par paraître peu avant la fin du siècle dernier sous le titre Les Yeux de la momie et que Wombat réédite aujourd’hui.

“Plus encore que son habileté de montreurs d’ombres et d’image, s’opérait son charme de parleur. Son verbe. Qu’il avait fluide, soudain hoquetant, fluide à nouveau, puis cours d’eau tortueux, puis chutes fracassantes, puis delta apaisé, puis simples paroles de causeur sirotant son verre.” “Il nous laisse une masse de critiques où le nom des films importe peu. On peut remplacer les titres. Reste son jugement, son discernement, sa lucidité, sa pénétration, sa morale qui s’appliquent à tout. Une philosophie (Gébé à propos de Manchette).” S’il n’a pas tort, l’affaire est quand même un peu moins simple qu’il n’y paraît. Certes, il parle de films qu’il n’a vus qu’à travers le regard de son fils et les récits que ce dernier lui aurait faits ; mais il a en mémoire nombre de films vus et parfois revus qui reviennent hanter ces pages. Exemple : “Un Hitchcock mineur vaut mieux qu’à peu près tout. N’importe quel Hitchcock peut être vu et revu indéfiniment (…) Voilà un auteur. Les auteurs existent. Ce que je reproche à la « politique des auteurs », c’est d’avoir voulu nous faire voir des auteurs partout. Les auteurs sont rares. Le temps les emporte et ils meurent. Et ils ne sont pas remplacés, ou peu, parce que l’époque n’a plus besoin d’eux, ou peu.” “Le cinéma d’A.H. n’est pas de l’Art, c’est simultanément une activité, une marchandise et une came. C’est sa grandeur. Car le grand cinéma ne peut être de l’Art, il doit être de la camelote, c’est obligé. Le cinéma n’a été un art que brièvement, épisodiquement, et presque par accident. Il en a fini avec les artistes en même temps qu’il achevait d’acquérir sa forme définitive (l’arrivée du parlant et l’élimination de Stroheim sont simultanés, et après Stroheim il n’y a plus de cinéastes artistes – à part Welles et son raid génial).” Davantage encore que de ces grands pionniers des premières générations, il est hanté par la disparition du cinéma – ou plutôt son épuisement : “Le cinéma est formellement épuisé. Le grand cinéaste moderne est seulement celui qui, à la suite de l’admirable Orson Welles, refait le tour des formes, cinéphiliquement, sans ignorer le vide amer et ironique qui préside à cette circulaire trajectoire-ci.” Il méprise Godard, comme déjà noté : “Seul un gauchiste ou une bête peut vivre de pommes de terre. Seul un Godard peut croire qu’il n’y a pas d’Esprit dans le cinéma et, après avoir voulu y ajouter un commentaire extérieur, et être allé rameuter Brice Parrain, Garcia Lorca, Raymond Devos et Mao Tsé-Toung, s’imaginer en 1976 que le cinéma est un travail intérieur de l’objet sur l’objet, et non de l’Esprit sur lui-même.” (On notera la majuscule à Esprit et la minuscule à objet). Cependant : “Les films de Godard, avec toute leur confusion formelle et surtout intellectuelle et confinant à l’effondrement du même métal, c’est un moment important du cinoche, ou du moins de son effondrement. De là à dire qu’il faut les revoir, ou en avoir vu plusieurs, il y a un fossé que je ne franchirai point.” Pas si clair. Le 8 août 1981, il écrit à Jean-Louis Sauger que “même si le cinéma était un langage – ce qui me paraît une idée aberrante – il faudrait qu’il soit poétique.”

“Il y a des jours où le cinéma me fait piquer de telles rages, si passionnées, mais si désordonnées, je me dis que (cette chronique) devrait s’appeler L’aveugle au pistolet, ou quelque chose de ce genre. Comment éviter les hargnes qui usent le cœur ? En faisant des détours” (notons que cette chronique prendra effectivement ce titre quand Charlie Hebdo deviendra en 1981 La Semaine de Charlie). Il y a parfois de la noirceur dans le ton, et toujours la part d’humour qui va de pair, au point qu’on pourrait presque parler de chroniques mélancoliques (ce qui colle avec cette insistance sur le mauvais temps des dernières années). Il préfère Fury de Lang à Furie (The Fury) de De Palma (cinéaste qu’il semble particulièrement détester) et il lui arrive de se montrer à la limite de la fureur : “J’ai beaucoup de choses contre ce monde qui rend les gens aveugles”, ajoutant avec humour aussitôt : “le cinéma décidément devient de plus en plus un plaisir solitaire, donc un plaisir sûr.” Son goût pour ce qui relève des genres ne l’empêche pas de détester Dario Argento et George Romero, alors qu’il défend régulièrement John Carpenter parce que ce dernier refuse “les grandes idées, faisant des « films de genre » avec un soin et une modestie qui s’interdisent le tape-à-l’œil”, tandis que De Palma est fautif de “chichis optiques”. Mais le véritable ennemi se trouve peut-être ailleurs : “Le trust Gaumont (…) nous offre une série d’inepties récentes, et notamment une reprise de Star Wars. Pour la première fois dans l’histoire du cinéma, un film est volontairement et scientifiquement planifié pour qu’il n’y ait dedans ni sexe, ni violence, ni sentiments d’aucune sorte. C’est une date. L’ennemi a maintenant peur même de nos rêves. Il n’ose plus nous vendre qu’un sommeil de plomb. Et vous voudriez que je vous parle de films nouveaux ? Allons, tout de même, la prochaine fois, c’est promis, j’essaierai.” Cela ne l’empêchera pas un peu plus tard d’“hurler de contentement” à la vision des Aventuriers de l’arche perdue des “petits malins Spielberg et Lucas”.

Avec Les Yeux de la momie, il répond à sa promesse chaque semaine de manière qu’on pourra dire deceptive, autrement dit passionnante pour qui cherche, dans ce qui se prétend “travail critique”, autre chose qu’une traversée clownesque de la piste aux étoiles. Savoir décevoir n’est pas à la portée de n’importe qui, et en ce sens Manchette est un maître. Même quand on sursaute à l’énoncé d’une vacherie gratuite au sujet de quelqu’un ou de quelque chose que l’on aime profondément, on ne s’en trouve jamais irrité, on sourit plutôt, et même on y prend parfois un franc plaisir. S’il s’aventure parfois du côté de chez certains idiots, ce n’est jamais fait de manière stupide. On ne peut affirmer, ni infirmer, qu’il a réellement vu les films de Fassbinder ou de Lynch dont il parle le 22 avril 1981, et plutôt en bien finalement, surtout pour le premier, mais en les réduisant parfois à des clichés avec lesquels il sait jouer – et c’est peut-être l’essentiel, même si sa prétendue lecture, cette fois plutôt positive, d’Elephant Man (alors qu’il avait fort peu goûté auparavant Eraserhead) qu’il résume à son prétendu humanisme, semble procéder parfois d’un montage d’arguments prélevés dans le dossier de presse. Son grand plaisir vient du fait qu’après avoir énoncé quelque compliment à propos d’un film, il puisse surenchérir aussitôt dans l’exécration d’un autre – et là, après le film de Lynch, c’est une fois de plus sur De Palma que ça tombe : Pulsions “qui est très mauvais, c’est toujours la même merde : recyclage.”

Son côté anti-nouvelle vague – Truffaut, sauvé en tant qu’auteur d’un fameux livre d’entretiens avec Hitchcock, puis de justesse grâce à son retour au romanesque, tout comme Chabrol (avec qui il a été brièvement lié via à son adaptation de Nada dont il désavouera le résultat) ; Rohmer limité à un côté moraliste qui gâcherait son goût de l’épuration formelle et rendrait ses films navrants ; Rivette, jamais nommé ; Godard, on a compris ; et ne parlons pas des “cousins”, Varda, Rozier, Marker absents, Resnais fort peu goûté, etc. – n’empêche pas Manchette d’être attiré par Jean-Marie Straub et Danielle Huillet et de les bien traiter : Chronique d’Anna Magdalena Bach est cité comme étant un “chef d’œuvre austère et fascinant” (Non réconciliés, de même) et Moïse et Aaron, dit “obscur et difficile”, a apparemment été vu avec intérêt, tout comme De la nuée à la résistance, d’après Pavese, tout aussi austère (filmage, texte, récitation), obligeant “le spectateur à une extrême attention” qui n’empêche, selon lui, ni le plaisir, ni l’émotion. Solidarité entre artisans du même bord politique ? Pas exactement : une rencontre entre eux aurait pu s’avérer explosive.

On pourrait faire après lecture une liste du genre j’aime/je n’aime pas (“je” étant en principe Manchette – mais n’est-il pas aussi, dans ce livre, un autre ? un fils par exemple ? ou un personnage fictif ?) Noter que Jean-Patrick Manchette aime Bellocchio et Kazan, Losey et Wenders, Lang et Kurosawa, Hawks et Pialat, Cassavetes et Satyajit Ray, Sam Fuller et Nicholas Ray, ainsi que beaucoup d’autres (au fond, le répertoire du Cinéma de minuit de Patrick Brion – on a parfois l’impression que, pour lui, la télévision a avantageusement remplacé les salles). Ou qu’il n’aime pas Bergman sans pour autant le détester et qu’il a vite abandonné Antonioni, comme on se détourne de l’air du temps. Il a une vague sensibilité Positif, et nettement moins Cahiers du cinéma. Il dit ne pas aller voir les nouveaux films, mais comprend de suite – en aveugle au pistolet ? – que Tavernier a réalisé avec Coup de torchon d’après le merveilleux polar de Jim Thompson, 1275 âmes, un film ou tout est “sans esprit. La farce devient vulgarité, et on se croit dans une mauvaise pièce de boulevard (…) Tavernier cherche le classicisme français des années 1930-40, mais n’en retrouve que la lourdeur”. Manchette – ou plutôt Manchette Bros – conclut ce compte-rendu par cette phrase assassine : “N’accablons pas plus longtemps l’objet, il s’enlise très bien de lui-même”.

Au fil des pages, il règle son compte à de grands cinéastes en quelques lignes, tout en dissertant longuement sur des films plus que mineurs. Il démolit Scanners de David Cronenberg (mais dira plus tard apprécier Dead Zone, peut-être parce que ça lui permet du coup d’écrire que le film est supérieur au livre de Stephen King, auteur qu’il n’apprécie guère). Ce qu’on retient surtout, c’est l’humour de Manchette, son goût du jeu, sa manière de glisser mine de rien des choses intelligentes, sérieuses, dans un torrent de prose parfois en pilotage automatique, où il peut parler de n’importe quoi, passant rapidement du film de Julian Temple, The Great Rock’n’roll Swindle, à Francisca de Manoel de Oliveira, au sujet duquel il se contente de noter qu’il s’agit d’un “film très long et très beau qui plaira beaucoup aux amateurs de plans fixes”, en passant par Rox et Rouky, le “nouveau Walt Disney pour les fêtes”. Sautant parfois du coq à l’âne, il se complaît un jour à défendre l’indéfendable Claude Autant-Lara, cinéaste ayant glissé des avant-gardes du temps du muet à l’extrême-droite aigrie des anti-nouvelle-vague. Et un autre, il s’amuse de ce que le critique “Robert Benayoun amenait son chien aux projections de l’avance sur recettes, et la malheureuse bête, ronflant très fort pendant tous les mauvais films, empêchait tout le monde de dormir”. Provocateur, même avec ce qu’il semble adorer, il est capable d’écrire, au sujet du livre d’Ingrid Bergman (Ma vie) “qu’on n’avait rien pu lire d’aussi con depuis les mémoires de Lauren Bacall.” Ou de conclure une chronique par : “Pas encore vu Pour la peau d’un flic, première réalisation d’Alain Delon. S’il nous arrivait d’affirmer que ça n’est pas exécrable, sachez que nous ne touchons nul pourcentage” – le lecteur de L’Hebdo Hara-Kiri, a priori peu enclin à vénérer Delon, n’étant pas forcément au courant que ce film était une adaptation, pas vraiment réussie (comme à peu près tous les films tirés) d’un de ses romans noirs.

22 octobre 1980, il publie une chronique fort différente des autres intitulée Alerte aux gaz ! Il s’agit d’une virulente critique de “l’ultra-gauche faurissoniste gâteuse : “de misérables imbéciles.” Il n’a pas de mots assez forts pour fustiger “cette ultra-gauche qui a ceci de moderne quelle lit sans comprendre.” Cette longue Contribution à la critique d’une idéologie ultra-sinistre est subdivisées en plusieurs parties ainsi titrées : De la science, De l’antifascisme, Du terrorisme, Du fascisme considéré avec bon sens, Du mode d’apparition des notions, De la putréfaction, et enfin De l’hilarité, et des précautions. Même si ça rigole moins, il achève sa chronique par ces mots : “Nous reprendrons la semaine prochaine notre habituel et paisible babil filmologique. Veuillez nous excuser pour cette interruption de l’image.”

Puis, le 11 janvier 1982, c’est fini. Après avoir affirmé que “tous les journalistes sont des menteurs et des putes’, “l’auteur remercie les bières Guinness, Spaten et Gueuze Lambic sans le précieux concours desquels il n’aurait pu exercer le métier de journaliste pendant presque deux ans.”

3.

En ce qui concerne Play it again Dupont, ouvrage on ne peut plus original, tant par son sujet (il s’agit d’une série de chroniques sur les jeux de société, en cette lointaine époque – 1978-1980 – où l’ordinateur domestique, les consoles et le smartphone n’étaient pas encore devenu les prothèses de base du joueur) que par sa forme (il est agréable à manipuler, à parcourir en tous sens, glissant des mots aux images), nous ne céderons pas cette fois au désir d’en extraire telle ou telle citation, même s’il y en a d’aussi drôles (voire plus) que dans les ouvrages précédents. Encore que… si j’en commets une dernière, du genre : “Glissons sur le JEU DE MARIENBAD, un divertissement pour matheux, bien antérieur à la petite merde de Robbe-Grillet et l’autre minable…”, certains se diront : inutile d’aller y voir de plus près, et ce serait dommage. Pour ma part, n’ayant que très peu de goût pour les jeux de société et n’en pratiquant aucun depuis longtemps, je suis bien incapable de juger en expert ce qu’en dit Manchette, et notamment s’il lui arrive d’être juste dans ce qui parait être, plus encore qu’avec Les Yeux de la momie, une suite d’exercices de style, assez brillants parfois, souvent déconnants (au sens de Topor), et composés autant par plaisir que pour faire bouillir la marmite. Rien de plus à en dire, sinon de rappeler que le support de publication était le mensuel Métal Hurlant et que ces chroniques ludiques ont été publiées sous le pseudonyme de Général-Baron Staff. Cet exercice s’était malheureusement interrompu après moins de vingt livraisons pour une raison qui n’est pas rapporté dans ce recueil, mais qui est établie dans la Correspondance, via une lettre à Jean-Pierre Dionnet, co-fondateur, et, au début des années 80, co-animateur de la revue avec Philippe Manœuvre : “Cher Jean-Pierre, dans le texte de Play it again Dupont que je fais parvenir à présent à Métal, j’ai été amené à dire mon sentiment sur Manœuvre, en introduction, après son effarante sortie à propos d’Ici Même. Je compte qu’il va sans dire que mon article doit passer intégralement ou pas du tout. Si tu jugeais préférable de ne pas le passer du tout, et de mettre fin du même pas à notre collaboration, ce ne serait pas, de mon point de vue, motif de querelle.” Effectivement, aucune trace imprimée de cet article, ce qui a scellé le bref destin cette très curieuse chronique. Il faut rappeler qu’Ici Même est une des plus remarquables bandes dessinées qui soient où le dessin de Tardi, à son sommet, colle parfaitement à un scénario de très haut vol de Jean-Claude Forest. Quelle mouche avait piqué Manœuvre ? Après tout, s’amuser à démolir tel ou tel chef d’œuvre était aussi le propre de Manchette. Dans son esprit ces chroniques ne devaient probablement pas demeurer au-delà de ce durent les journaux, sitôt lus, sitôt jetés. Mais voilà… nous avons aujourd’hui à disposition ce matériel formidable et, quels que soient nos désaccords, voire notre consternation ponctuelle, il faut bien avouer que nous entretenons un véritable plaisir à relire ces pages vouées à l’éphémère. En attendant la suite (Entretiens, Journal, etc.), nous aurions tort de ne pas nous précipiter sur ces trois ouvrages impeccablement réalisés.

Jean-Patrick Manchette, Lettres du mauvais temps. Correspondance 1977-1995, préface de Richard Morgiève, éd. préparée et annotée par Jeanne Guyon, Nicolas Le Flahec, Gilles Magniont et Doug Headline, éditions de La Table Ronde, mai 2020, 544 p., 27 € 20 (19 € 99 en éditions numérique) — Lire un extrait

A noter : les éditions de La Table Ronde publient, en parallèle, Mésaventures et décomposition de la compagnie de la Danse de mort, scénario inédit offert en librairie et les Chroniques ludiques 1978-1980 de Manchette (Play it again, Dupont), préface de Jean-Pierre Dionnet (200 p., 18 €) ; Wombat publie l’intégrale des chroniques cinéma parus dans Charlie Hebdo entre 1979 et 1982, sous le titre Les Yeux de la momie. Dupuis remet en vente Fatale, Nada et La Princesse du sang ; Futuropolis L’Intégrale Manchette-Tardi et on annonce la réédition, le juillet prochain, en Série noire de L’Affaire N’Gustro, le premier roman de Manchette, préfacé par Nicolas Le Flahec.

Lire ici l’article de Christine Marcandier, «  »L’ILLUSION est le bidule le plus épouvantable de l’histoire » (Lettres du mauvais temps) »

Manchette © Christine Marcandier