Tribune : Discontinuités pédagogiques

discontinuité pédagogique © Christine Marcandier

« Alors, moi je comprends rien, c’est trop dur les cours en ligne d’autant plus que l’ENT bugue souvent. Y’a trop de choses à faire, c’est dur parce que je comprends pas trop les explications et il n’y a personne pour m’aider ici ». Cette élève de 4e écrit à son professeur principal, Laurent Saget, professeur de SVT et représentant élu du personnel au collège de l’Essonne où je travaille en tant que professeur de Français. Saget a pris le soin de transmettre à l’ensemble des collègues et du personnel de direction ce message où son élève lui fait part du désarroi face aux devoirs en ligne : « en plus, j’ai plus d’imprimante donc je peux pas imprimer les feuilles que les profs envoient, du coup ça me pénalise encore plus ». Depuis le 16 mars, date de fermeture des établissements scolaires suite à l’épidémie du nouveau coronavirus, notre collège met en place la « continuité pédagogique », et les professeurs se mobilisent au quotidien pour essayer de recréer un contact avec chacun des élèves, via leur ordinateur portable ou par téléphone. « Beaucoup de parents et d’élèves sont en grande difficulté – me dit Saget –, c’est une réalité. Ce témoignage vient d’une élève d’un assez bon niveau, qui s’intéresse aux cours et est toujours soucieuse de bien faire… Alors imaginons les problèmes rencontrés par nos élèves les plus en difficulté, et je ne parle même pas des conditions de travail à la maison… nous devons être très indulgents ».

Après trois semaines de confinement, la « continuité pédagogique » voulue par le ministre Jean-Michel Blanquer,  avec les critiques qu’elle suscite de plus en plus, représente certainement l’un des contresens les plus significatifs de cette « gestion » de l’état de confinement en France. Une restitution par le « bas », à partir de témoignages de terrain, permet en effet de montrer à quel point la « continuité pédagogique » – qui est un dispositif aléatoire mis en place en période de crise sanitaire – amplifie paradoxalement des failles structurelles dans le système éducatif, tant sur le plan social que sur le plan proprement pédagogique.

La discontinuité sociale. Non planifiée et disposant de moyens informatiques insuffisants, la « continuité pédagogique » amplifie cruellement – comme il l’a été largement dit dans les médias (ici le témoignage d’Anne Lambert, sociologue) – des inégalités sociales qui n’ont cessé de progresser au cours des dernières années. Les chiffres fournis par le ministère relayant les connexions aux différentes plate-formes d’enseignement à distance sont en effet très difficiles à évaluer. Les acteurs de l’Éducation Nationale le savent bien, de nombreuses familles ne disposent que d’un ordinateur pour plusieurs enfants, et il faut même parfois encore partager le temps de connexion avec le ou les parents en télétravail. De plus, dans les réseaux prioritaires, la quasi-totalité des familles ont juste des téléphones et pas d’ordinateur.

François Mevel, professeur d’Histoire-Géographie, confirme : « certaines familles n’ont pas de connexion du tout ; un élève m’a écrit pour s’excuser, car il était obligé de se rendre dans une grande surface pour se connecter au réseau wifi ». De plus, les parents se trouvent maintenant dans l’obligation de tenir un rôle qui ne leur est pas toujours familier : « J’ai reçu le message d’un parent – me dit Mevel – qui avoue se sentir perdu dans le suivi pédagogique de son enfant ; en plus les parents doivent travailler, alors que leur fils n’est pas autonome ». Sans oublier les familles où on ne parle pas le français, les familles « itinérantes », les élèves en situation de handicap, les allophones, les élèves scolarisés en milieu pénitentiaire, et les mineurs « non accompagnés », c’est à dire sans famille, ni personne qui en fait office.

Il ne faut pas oublier, non plus, que l’école représente souvent un premier recours face aux situations de détresse sociale, un point de médiation entre les familles et les organismes chargés de la politique médicale et sociale pour la prise en charge de ces enfants qui, confinés, se retrouvent maintenant 24h/24 dans des contextes familiaux extrêmement difficiles, ou même violents. Dans les quartiers, d’ailleurs, rester chez soi est parfois inconcevable, dangereux ou tout simplement impossible. À qui servent-elles, au final, ces injonctions de « continuité pédagogiques » dans un contexte où les politiques publiques ont laissé se creuser de tels écarts de richesse et se concentrer au même endroit des élèves en grande difficulté sociale ou victimes de la ségrégation ethnique ? Selon Michel Aubouin, ancien préfet et spécialiste des banlieues et des violences urbaines, l’état considère ces territoires infra-urbains comme de véritables « enclaves extérieures à la société françaises » : « ce n’est pas – dit-il interviewé pour Marianne – de la voirie publique et le pouvoir de police – celui du maire en particulier – ne s’y exerce pas ». Comment faire passer un message à une population qui ne vous reconnaît aucune légitimité ?

La discontinuité pédagogique. Mais la mise en place de la « continuité pédagogique » ne révèle pas seulement l’exacerbation de ces béances sociales, mais aussi la générale dégradation structurelle dans laquelle l’enseignement s’exerce aujourd’hui en France. Si l’urgence sanitaire a conduit superficiellement à réaliser ce que le système éducatif doit à ses agents de terrain, d’où les messages saluant la mobilisation, le sens de responsabilité et le professionnalisme des enseignants (non formés à la pédagogie à distance), c’est que cette crise sans précédent met en scène une réalité jusqu’ici invisible de travailleurs pauvres, de petites mains indispensables, et de corps constamment exposés à la violence et à la surcharge de travail.

Jean-Paul Delahaye, ancien directeur général de l’enseignement scolaire, a fait récemment remarquer sur Libération que l’état de crise permet d’observer notamment « combien l’action en faveur de la réussite de tous les élèves est aléatoire dans notre système éducatif, trop dépendante certes des politiques publiques mais aussi, pour les élèves, de leur lieu de scolarisation et de la capacité des acteurs locaux, personnels de l’Éducation Nationale et partenaires, à créer ou non une culture de collaboration et une dynamique collective pour la réussite de tous. ». De plus, non seulement aujourd’hui le plan d’urgence de la pédagogie à distance ne tient debout que grâce à l’usage du matériel personnel des enseignants et au dévouement de chaque agent, il est important de rappeler aussi que les cours en ligne sont souvent pris en charge par les nombreux vacataires de l’éducation nationale et de l’enseignement supérieur, aux conditions de vie elles-mêmes dégradées, comme l’ont médiatisé récemment les nombreux mouvements contre la réforme des retraites et la LPPR.

L’état de crise sanitaire montre, ici et maintenant, les effets de quelque chose qui était déjà en cours. Pour Anne-Lise Santander, professeure de Français dans un collège des Hauts-de-Seine, c’est la nécessité de la différenciation qui semble encore plus pointée du doigt : « on n’y arrive pas en temps normal, la DHG (dotation horaire globale) rendant désormais impossible la constitution d’heures en demi-groupes, et à présent on perd le contact avec les élèves, individuellement, même s’il y a des échanges de mails. Certains élèves en difficulté semblent avoir complètement disparu de l’établissement ». Les classes désormais généralisées à 30 élèves ou plus, des établissements eux-mêmes en sureffectif, le manque de moyens et les conditions hygiéniques plutôt précaires, obligent enseignants et personnels à travailler dans un état de crise, en réalité, permanent, et terriblement coûteux en termes pédagogiques mais aussi humains et sanitaires (santé mentale et physique).

Alors que tous les scénarios envisagés pour la reprise progressive des activités semblent inclure la distanciation sociale et l’emploi généralisé des masques (voir à ce propos l’intervention de Magali Nachtergael), force est de constater que le système scolaire français ne dispose pas des moyens nécessaires. Si les classes à 35 étaient jusqu’à présent une aberration pédagogique, on sait désormais qu’elles sont un danger sanitaire. Ce n’est pas dans l’urgence que l’école, qui n’est pas responsable de tout et qui n’a pas toutes les réponses, va résoudre toutes ces difficultés.

L’image des élèves « laissés en marge » – selon l’expression employée par le ministre Blanquer – et des enseignants mobilisés chez eux pour essayer de recréer des contacts, n’est qu’une photographie parmi beaucoup d’autres possibles de l’épidémie actuelle, qui a la puissance de décaper toutes les illusions et mettre à nu des formes de vie où la vérité de inerties, des automatismes, et des  dépendances émerge désormais.

La discontinuité en moi. Cette image nous dit aussi, peut-être, quelque chose de celle qui est devenue notre vie de tous les jours, où les sources d’inquiétude se multiplient, mystérieusement en syntonie avec notre quotidienneté la plus familière. Le récit des jours ordinaires s’étant brutalement interrompu, une faille menace désormais d’entraîner dans le remous toute notre vie telle qu’on la connaissait avant. Et ceci n’a rien de rassurant. Nous sommes tous mobilisés pour réinventer d’autres manières de nouer des liens, à l’extérieur mais aussi à l’intérieur, avec nous-mêmes, comme si nous étions tous enseignants et élèves à la fois, inventant au jour le jour des actions pour recréer de l’ordinaire, recomposant avec des fragments de vie les plus anodins et inoffensifs qu’il faut maintenant réagencer, mais qui n’ont plus rien d’anodin ni d’inoffensif. Le sociologue Sylvain Beck l’a confié à Libération, le confinement est une épreuve dans laquelle le principal ennemi n’est pas le virus, mais soi-même.

Les états de crise qui brisent violemment notre représentation ordinaire du monde en introduisant la dimension angoissante de l’inattendu, de l’imprévisible et de l’ingouvernable, représentent aussi, la psychanalyse nous l’apprend, l’occasion de revenir à l’essentiel, d’entrer en relation avec des choses dont on est séparé, des choses cachées. Au-delà des slogans rassurants des narrations officielles, qui semblent vouloir consoler faute de véritables solutions politiques, un discours de la « continuité » ne peut pas méconnaître cette discontinuité radicale qu’introduit le traumatisme, tant sur le plan social que subjectif, mais doit l’assumer comme occasion puissante de transformation. Comment alors, au lieu de livrer une guerre épuisante contre un ennemi qu’elle perçoit seulement comme extérieur, l’institution va-t-elle se saisir de ses propres failles comme d’une provocation au questionnement et à la créativité ? Dans quelle mesure se sent-t-elle obligée, comme nous le sommes tous au quotidien, de réinventer une façon de faire, comment se protéger, comment voir ce qu’elle ne voyait pas, comment prendre en charge enfin ses « discontinuités » qui font aussi sa richesse ?

discontinuité pédagogique © Christine Marcandier