Solveig Vialle : éloge de la crise métaphysique (Les Ballerines vertes)

Solveig Vialle © Grégoire Lange

Le nouveau roman de Solveig Vialle qui paraît aux éditions Léo Scheer est un sublime éloge de la crise métaphysique sur fond de danse brésilienne.

Rose Deller a vingt-cinq ans et veut prendre le large. Mariée très tôt au diplomate Pierre, vingt ans de plus qu’elle, la voilà qui tourne en rond dans une vie parisienne trop réglée jusqu’à ne plus tourner du tout. Un comble pour cette amoureuse de la danse qui veut retrouver son corps : c’est le principe même de l’art, arriver à s’appliquer une renaissance rythmée. Que faire, donc ? Prendre du recul lirait-on dans les mauvais romans aux histoires aussi banales qu’affligeantes. « Le couple, aveugle et courtois, a tendance à nommer pause, répit, respiration, ce qui le plus souvent deviendra son tombeau, sans imaginer que ses choix, ses paroles à ce moment-là, sont les annonces d’une tragédie en marche. Ou le sait-il déjà si bien et le mariage ne se réduit-il alors qu’à un contrat réciproque entre deux personnes qui refusent de mourir seules ? »

Non, Rose vise bien plutôt une sécession intérieure particulière. En se dérobant à son mari, elle fait faux bond au faux temps que la vie semble lui infliger et prévient clairement : « Ce temps volé ne doit pas être une simple parenthèse, mais le terreau de ma métamorphose. »

L’accord a donc lieu entre les époux : ce seront trois mois de solitude au Brésil, vers le lieu de la danse par excellence. Pas d’appel téléphonique, pas de nouvelles. « Cela reviendrait à rendre passé déjà tout ce que je vis à Rio, dans ce présent que je ne veux que singulier, sans avant, sans après et aussi à conférer à mon envolée pour le Brésil, à cette expérience mystique, identitaire, formatrice, le caractère plat d’un voyage, d’un séjour touristique avec compte rendu médiatisable. »  

 Du voyage considéré comme une sortie de la société et comme nouvelle entrée dans son propre squelette. Une condition tout de même à cette belle échappée, toute piquante de perversité littéraire : Rose doit rendre compte de son épopée singulière à Stanley, secrétaire particulier de son mari et spécialiste de Paul Claudel, qu’elle rencontre donc à intervalles réguliers entre nuits de cocktails et de samba. (d’ailleurs, le saviez-vous ? On dit LE samba et non LA samba.) Ne comptez plus, au bout d’un mois, Pierre est éperdument fou et amoureux, il envoit une lettre enflammée à sa femme. Peine perdue, elle a retrouvé ses pieds agiles et ne répond pas, assurément trop occupée avec (entre autres !) Sandro le danseur. « Une nuit d’amour physique appose entre vous et le monde une paroi de velours, caressante et rêche, docile – de cette docilité des animaux en repos comme après une longue course – et sauvage à la fois, car l’abandon au seul présent qui a eu lieu ne correspond à rien de ce qui se passe en société. »

Voilà le lieu d’où viennent les moindres mouvements de la véritable danse, l’amour qui se tient royalement en dehors de toute société. Rose lit Paul Claudel, qui a vécu une année en tant qu’ambassadeur à Rio en 1917 avec son ami et secrétaire (tiens, tiens !) le compositeur Darius Milhaud. Claudel ou la liberté faite homme qui écrit : « Je définirai la danse la preuve offerte à une assistance, sous le feu des projecteurs, de l’impossibilité pour l’être humain, caressé, stimulé, fouaillé par la musique d’échapper au poids aussi bien qu’à l’impulsion. » Claudel ne croit qu’à un être dansant fouaillé par la musique !

Solveig Vialle © Grégoire Lange

Le livre (très réussi) de Solveig Vialle rit de la forme du vaudeville en détournant son mouvement. Dans sa plus belle envolée, il donne à lire un événement-révélation au centre d’un jardin botanique. Rose y est entourée d’orchidées, une onde est lancée par la lecture de Claudel. « Je me plie contre un tronc, une pointe au cœur, le souffle arrêté. » Elle est amoureuse d’un homme. Lequel ?

Solveig Vialle, Les Ballerines vertes, éditions Léo Scheer, janvier 2020, 220 pages, 17 € — Lire un extrait