« Le Pendant des Mémoires d’Hadrien et leur entier contraire » : Marguerite Yourcenar, la bataille éditoriale

Marguerite Yourcenar © Corbis

Comme ils l’avaient fait pour les précédentes publications de la correspondance de Marguerite Yourcenar, les responsables de l’édition choisissent comme titre de ce volume une citation de Yourcenar elle-même. « Le Pendant des Mémoires d’Hadrien et leur entier contraire ». Avec Une volonté sans fléchissement, 1957-1960 (2007) et Persévérer dans l’être, 1961-1963 (2011) il s’agissait d’extraits qui correspondaient à sa philosophie de la vie.

Pour ce quatrième volume de la série D’Hadrien à Zénon, qui couvre les années 1964-1967, tout est concentré sur cette définition de L’Œuvre au Noir, qui confirme que Zénon, le protagoniste de ce roman, est bien la figure inversée de l’Empereur Hadrien. On le savait mais c’est mieux quand c’est l’auteure qui le dit ! Au moment où débute cette correspondance, elle vient d’achever ce livre, après des années de travail, elle en souligne à plusieurs reprises l’importance à ses yeux. Elle écrit par exemple : « Nous sommes malheureusement accablées de travail qui nous retient ici cet hiver (Grâce et Monsieur aiment la neige, mais je la hais) et puisque me voilà de toute façon attachée à ma table de bureau j’en profite pour terminer un immense roman qui me passionne et m’accable, et après lequel je crois que je me donnerai de longues vacances… Mon excuse est que j’achevais – avec l’épuisement d’un coureur qui termine une course de fond – un long ouvrage qui, précisément, se passe pour les deux tiers dans la Flandre du XVIème siècle »

Elle affirme que le noyau de départ de L’Œuvre au Noir est bien la nouvelle « La mort à Munster » publié, en mai 1965, dans La Nouvelle Revue Française et « La Conversation à Innsbruck » qui a paru en septembre 1964 dans la même revue. Elle ajoute de façon péremptoire que « L’Œuvre au Noir paraîtra librement ou pas du tout. Quant à mes ouvrages futurs aucun d’eux n’ira à la maison Plon. »

Au cours de ces quatre années, Marguerite Yourcenar n’effectue qu’un voyage du 13 avril au 19 juin 1964 dans les pays scandinaves dont le Danemark (Copenhague) puis en Pologne (Gdansk, Auschwitz, Varsovie), en Tchécoslovaquie (Bratislava), en Autriche (Vienne, Salzbourg) et enfin en Italie (Merano, lac de Garde, et Pise). C’est son septième voyage en Europe, qui lui permet de visiter des régions qu’elle aime ou qu’elle ne connaît pas encore. Il faudra attendre 1968 pour la voir entreprendre son huitième voyage loin de ses terres américaines, particulièrement en France, entre avril et juin, à l’occasion de la sortie en librairie de L’Œuvre au Noir, le 8 mai 1968. Elle reviendra de novembre 1968 à mars 1969 en Angleterre, Belgique et France, pour recevoir le prix Femina, en novembre 1968, qui traduit le succès de ce roman auquel elle a tant travaillé.

Contrairement à d’autres époques, c’est donc une période où Marguerite Yourcenar voyage très peu, sauf ce séjour en Europe du Nord et Centrale. Le reste du temps, elle reste cloitrée dans sa résidence de Petite Plaisance, dans l’île du Mont Désert, elle écrit beaucoup de lettres et s’occupe essentiellement de l’affaire Plon-Gallimard et de la gestion de ses œuvres précédentes, comme par exemple Fleuve profond, sombre rivière.

 La correspondance en 1964 est la plus importante, puis elle décline en 1965 et 1966 pour être assez peu fournie en 1967. Même si un certain nombre de ces lettres, déjà publiées dans le premier volume publié par les éditions Gallimard, sous le titre : Lettres à ses amis et quelques autres (1995)) ne sont plus comptabilisés ici et rendent relatives ces estimations.

Ces lettres sont moins un journal intime, comme par le passé, mais plutôt le journal de bord d’une écrivaine qui s’occupe de son œuvre et de sa réception.

On y voit apparaître, comme toujours, le souci constant, chez Yourcenar, de la maîtrise totale de ses textes par rapport au choix de la maison d’édition qui les publie, à la promotion qui les accompagne, ou les errata qu’elle réclame sans arrêt, dont elle dresse scrupuleusement la liste. Elle en vient même à contrôler la rubrique « Du même auteur » pour la nouvelle publication d’un de ses textes ou son propre CV.

La préférence donnée à l’éditeur Gallimard au détriment de Plon lui fait perdre trois ans avant la sortie de L’Œuvre au Noir, livre terminé en 1965 et publié seulement en 1968, après trois ans au moins d’âpres négociations pour obtenir la publication de ce livre chez Gallimard.

Un nombre incalculable de lettres sont consacrées à cette histoire, dans un échange continu avec Maître Brossollet son avocat. À propos de l’affaire Plon / Gallimard, elle avoue : « je m’enfonce dans cette histoire qui n’en finit pas », s’y « sent engluée », et avoue être « découragée », ce qui est rare chez elle. On peut regretter, une fois encore, que ces messages ne soient pas croisés car on aimerait bien lire les lettres de l’avocat qui fait preuve, d’ailleurs, d’une immense patience face aux exigences répétées inlassablement par son auteur.

Cette polémique juridique prouve, une fois de plus, un désir d’indépendance, la volonté chez Yourcenar d’organiser son œuvre comme elle l’entend. La succession des messages à son avocat, toujours précis, documentés, souvent sous forme de rapport ou de fiche, peut sembler parfois ennuyeuse et répétitive pour un lecteur non spécialiste mais elle reflète parfaitement la forte personnalité de cette femme qui écrit sans arrêt depuis son île pour obtenir gain de cause.

On se souvient qu’elle avait exigé l’éditeur Plon pour la publication des Mémoires d’Hadrien au détriment de Grasset et la voilà maintenant qui veut Gallimard en éliminant Plon ! Drôle de retournement ! Un véritable nomadisme éditorial qu’elle va pratiquer toute sa vie.

On constate, tout au long de ces quatre années, que l’existence de Yourcenar est totalement consacrée à la littérature, à ses lectures, ses relations avec les éditeurs, les critiques littéraires ou avec quelques lecteurs ou amis. Elle parle toujours de ce texte, de son œuvre, de ses projets, avec un souci permanent de la précision, de l’exactitude et de la perfection.

Cette bataille éditoriale la pousse même à refuser, contrairement à ce qu’elle faisait auparavant, toutes les propositions de conférences ou de collaboration à des revues. Elle est totalement possédée par la publication de L’Œuvre au Noir dans les conditions qu’elle a décidées.

On relève peu d’observations intimes ou personnelles dans cette correspondance, hormis quelques rares références au climat et au froid qui règnent dans l’île. Elle parle un peu de sa situation physique, de son chien malade qu’elle appelle Monsieur et de son nouvel épagneul nommé Valentine, elle se réfère parfois à ses problèmes de cœur et de santé. On ne trouve qu’une seule allusion, assez froide d’ailleurs, à sa compagne Grâce Frick, qu’elle réduit au statut de « de la personne qui veut bien se charger d’être pour moi une sorte de secrétaire bénévole ». On connaît hommage plus chaleureux… Une seule fois, elles signent ensemble une lettre, très professionnelle.

Comme d’habitude, elle donne des explications très détaillées à un ami qui désire lui rendre visite dans son île éloignée, elle se révèle pragmatique, réaliste et attentive à l’autre. Elle peut aussi bien se montrer impitoyable, féroce même avec certains de ses destinataires, humaine avec d’autres, rarement affectueuse, selon son humeur. Mais aussi humble, en avouant ne pas être spécialiste de l’art roman dans une longue lettre à une amie et refuse à ce sujet d’écrire un texte sur les proportions des chapiteaux de certaines églises. Elle n’admet pas d’écrire et de parler de tout et donne la liste singulière des propositions qu’on lui a faites depuis le succès de Mémoires d’Hadrien, en 1951.

 Comme les années précédentes, elle gère un certain nombre de problèmes liés à la diffusion de son œuvre : la publication en langue allemande de son livre Fleuve profond, sombre rivière. Elle vérifie sa traduction, en contrôle la couverture, les illustrations. Elle examine souvent des difficultés de traduction que suppose ce livre, elle établit une différence précise entre argot et langue verte dans une lettre de plusieurs pages où elle traite également du sentiment religieux, qu’elle écrit le 1er janvier 1967 ! C’est ainsi qu’elle écrit longuement à un critique littéraire du Figaro, Robert Kanters, à propos des poèmes de ce recueil et à la responsable des éditions Gallimard pour l’organisation du service de presse de son ouvrage, elle pense à tout : la liste des noms, les medias à qui l’envoyer, le nombre exact d’exemplaires à offrir, elle refuse la dédicace des livres imprimés. Elle tient les comptes précis de la vente de ses livres, du nombre d’invendus, de gratuits distribués.

Elle n’hésite pas à intervenir plusieurs fois pour interdire la sortie d’un film qui prendrait le titre de Le Coup de grâcedont elle demande l’exclusivité pour son récit. Elle s’occupe de l’adaptation au théâtre ou au cinéma de ses livres et cherche à tout contrôler, en se fondant sur l’autorité de l’auteur.

Elle fait toujours preuve des mêmes exigences financières pour la répartition de ses droits d’auteur ou de traducteur et pour la correction des épreuves des textes publiés. Elle continue à être un modèle d’écrivain défendant ses intérêts face aux éditeurs.

Elle boucle enfin l’affaire Curvers : pour récupérer ses plaquettes de poèmes, elle règle ses dettes, elle refait l’historique détaillé de ce litige et les comptes précis qu’il implique. Elle remercie pour l’envoi de ex-libris chargés d’orner les 5000 livres de sa bibliothèque et au passage rend hommage à son amie Grâce Frick, et paye d’avance l’envoi !

Elle justifie longuement, à un correspondant qui la met en doute, l’usage de son expression « évêque du Christ » dans les Mémoires d’Hadrien et fait preuve de connaissances historiques, théologiques, artistiques.

Son souci de précision la pousse même à demander à un ami comment on appelle au XVIe siècle les ouvertures, les volets ou claires-voies que l’on voyait au sommet des granges. Elle hésite entre plusieurs mots techniques et adoptera finalement, pour la version publiée de L’Œuvre au Noir, la formule « la lucarne d’une grange ».

On voit l’extrême variété des sujets abordés, qui tournent tous autour de ses textes, passés et futurs. En définitive, on admire cette frénésie épistolaire, moins poussée que d’autres années mais encore intense : ainsi le 28 mars 1964, on peut dénombrer, pour cette seule journée, l’envoi de pas moins de 6 lettres, toutes en relation avec le livre, l’édition, la critique littéraire.  En voyage, elle continue à écrire, de Varsovie, de Vienne. De Salzbourg, elle adresse à des amis un long récit qui raconte son séjour en Pologne et en Autriche, véritable carnet de route de cette nomade si curieuse de tout et d’expériences nouvelles.

Deux exemples, parmi d’autres, sont significatifs de cette frénésie : le 28 décembre 1965, elle répond à un jeune destinataire et s’y montre féroce, mettant en doute avec rudesse ses qualités littéraires mais elle définit aussi, au passage, la modernité dans une longue lettre très détaillée où elle parle du Moi en littérature, donne des conseils et écrit également une phrase essentielle sur l’époque contemporaine qui trouve un écho aujourd’hui encore : « À notre malheureuse époque où chaque instant que nous vivons est marqué par d’horribles « exploits » guerriers, où l’argent dont nous aurions tant besoin pour aménager la terre est dépensé par les États en fumée, sous le couvert de projets prétendus scientifiques qui cachent mal le but d’accroître leur puissance militaire et leur pouvoir de destruction future, où nous polluons l’air et l’eau et détruisons l’innocent monde animal (et, plus insidieusement, nous-mêmes) ; où une sarabande de commercialisation atteint l’art, la littérature, et la science elle-même, et où les plus simples et les plus utiles réformes (oecuménisme, lutte contre la misère et le racisme, limitation des naissances qui assurerait la dignité de chaque naissance humaine et empêcherait le fourmillement des foules de détruire l’homme) sont sauvagement combattues par une puissante arrière-garde, où enfin l’immense majorité des enfants grandissent sans espoir de s’instruire et de contribuer un jour à l’établissement d’un état de choses meilleur – en cette triste fin de l’an de grâce 1965, avons-nous tout à fait le droit de souffrir pour nous seuls et à cause de nous seuls ? Réfléchissez-y ».

 Elle a un jugement très dur et critique sur le monde contemporain « qui s’enlaidit et se durcit », selon elle. Elle est « dégoûtée » des « folies internationales » en 1967 et se révèle pessimiste sur l’avenir.

Et le 31 décembre 1967, en cette soirée du dernier jour de l’année, elle trouve le temps d’écrire à un universitaire mexicain une très longue lettre à propos de Mémoires d’Hadrien. Elle lui livre une très juste définition de son livre qu’elle voit non comme un livre d’histoire mais plutôt comme « une reconstruction poétique, d’imagination s’employant de façon très contrôlée à reconstruire le passé du dedans sur ce qui nous reste d’indices incertains et de témoignages incomplets ou biaisés ». Lire et apprécier ce genre de développements, au détour d’une lettre qui semble à première vue anecdotique, est la meilleure réponse à ceux qui doutent de la valeur du genre épistolaire.

Enfin la correspondance avec des membres de sa famille, en 1966, au moment du décès de son demi-frère, Michel Fernand Cleenewerck de Crayencour, apporte la preuve, non seulement de ses relations difficiles avec lui mais elle est aussi annonciatrice du ton de la trilogie familiale Le labyrinthe du monde avec Souvenirs pieux (1974), Archives du Nord (1977) et Quoi ? L’Éternité (1988).  En 1929, à la mort de son propre père, Yourcenar confia imprudemment la gestion de l’héritage à cet homme qui le gaspilla par ses placements financiers.

Ces échanges tardifs nous rappellent que Marguerite Yourcenar est le pseudonyme de Marguerite Cleenewerck de Crayencour et qu’elle fait partie de cette famille dont elle s’est écartée par la suite. Tout au long de ces lettres, on trouve déjà en amorce une partie de ses souvenirs familiaux : portraits caustiques des gens de ce milieu « avec lequel je n’ai rien en commun » dit-elle. Elle se montre impitoyable avec son neveu Georges, à qui elle fait le reproche d’avoir publié, sans son autorisation, une phrase de ses Carnets à propos de l’ambiance dans la maison du Mont-Noir, et d’écrire dans un « français fantaisiste », elle évoque à son sujet une « forme épaisse de flatterie », elle parle de sa « rouerie grossière » de « snobisme, de pharisaïsme, de grossièreté foncière ». Elle lui reproche de profiter de sa notoriété !  Même si l’on sait qu’elle se réconciliera avec lui au moment de ses recherches généalogiques. Mais à ce moment de son existence dans ces années 60 elle se dit « encombrée de ses souvenirs familiaux », des souvenirs « si anciens même que le mieux est probablement de les laisser dormir ».

Par la lecture de ses lettres on n’entre pas ou très peu dans le cercle intime de la femme comme c’est souvent le cas dans certaines correspondances mais dans celui de l’écrivaine qui se montre tour à tour critique littéraire, éditrice, soucieuse des droits de l’auteur et pédagogue de sa propre œuvre, par une explication détaillée de ses livres, de leur genèse, de leur objectif, des espoirs qu’elle place en eux.

On peut dire que ces lettres sont d’une inestimable valeur pour la connaissance de la carrière littéraire, éditoriale ou personnelle de Yourcenar qui se montre exigeante, rarement affectueuse, souvent autoritaire, toujours très lucide, maîtresse d’elle-même. Elles sont le complément indispensable pour mieux comprendre son œuvre de fiction ou autobiographique. Elles établissent une sorte de dialogue direct avec tous ces destinataires connus ou anonymes, ou à distance avec nous, lecteurs d’aujourd’hui, qui entrons par effraction dans ces échanges longtemps enfouis dans les archives de la Houghton Library de l’université de Harvard et publiées selon les volontés testamentaires de Yourcenar. Nous les découvrons dans une impeccable édition dont la lecture est facilitée par des notes nombreuses, précises, informatives rédigées par deux spécialistes reconnus de Yourcenar, Bruno Blanckeman et Rémy Poignault qui confirment l’excellence de la recherche française sur Marguerite Yourcenar. La préface d’Élyane Dezon-Jones et de Michèle Sarde introduit avec rigueur cette correspondance, tout en laissant au lecteur le plaisir de la découverte de ces textes, non par un voyeurisme à la recherche de secrets mais par une émouvante complicité avec cette grande dame qui se révèle encore une fois, dans sa correspondance, plus humaine qu’on ne le croit. De décembre 1967, date à laquelle s’arrête cette correspondance, à décembre 1987, année de la disparition de l’écrivaine, ce sont 20 ans de lettres que nous espérons découvrir le plus vite possible. Les éditions Gallimard nous les doivent, en dehors de toute considération commerciale. Dans le seul but d’une meilleure connaissance de la personnalité de Marguerite Yourcenar.

Marguerite Yourcenar, « Le Pendant des Mémoires d’Hadrien et leur entier contraire », Correspondance 1964-1967, Édition de Bruno Blanckeman et Rémy Poignault. Préface d’Elyane Dezon-Jones et Michèle Sarde, Collection Blanche, Gallimard, 2019, 633 pages, 29,50 €

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