Irréversibles représentations de l’islam dans la société française : Olivier Le Cour Grandmaison

Spécialiste des questions liées à la colonisation et l’histoire coloniale, Olivier Le Cour Grandmaison a publié en octobre 2019 aux éditions de La Découverte, « Ennemis Mortels » Représentations de l’islam et politiques musulmanes en France à l’époque coloniale. L’ouvrage est dense et sa démarche prospective, dressant un état des lieux de ce qui s’est écrit à propos de l’islam et des musulmans des colonies, tout particulièrement l’Algérie, au XIXe et au XXe siècle.

Présent lors de l’édition de 2015, Olivier Le Cour Grandmaison verra certainement son nouveau livre en bonne place lors du prochain Maghreb des livres qui se tiendra du 7 au 9 février 2020 à la mairie de Paris, dans les salons de l’Hôtel de ville. Cette manifestation, œuvre majeure de l’Association « Coup de soleil », en sera à sa 26ème édition. Le succès rencontré au cours des précédentes années ne s’est jamais démenti tant les programmes proposés font la place large aux productions des deux rives de la Méditerranée. Lieu d’échanges et de dialogues exemplaire, le Maghreb des livres, est depuis devenu « Maghreb-Orient des livres ». Changement de dénomination qui souligne l’unité culturelle et civilisationnelle de ces deux espaces accueillis en France.

A qui découvrirait Olivier Le Cour Grandmaison avec Ennemis mortels, il est utile de rappeler que précédemment à cet ouvrage, Olivier Le Cour Grandmaison, professeur en sciences politiques et philosophie politique à l’université d’Evry-Val d’Essonne, spécialiste de la question coloniale, est l’auteur de plusieurs ouvrages consacrés à ce sujet, dont, entre autres, Coloniser. Exterminer. Sur la guerre et l’État colonial, en 2005.

Plus récemment en 2014, cet autre livre remarquable, L’empire des hygiénistes, dans lequel il démontre par la force de l’argumentation, comment l’intérêt porté à la santé et l’hygiène dans les colonies, notamment en Algérie, n’était guidé que par le souci permanent de promouvoir la colonisation, source d’enrichissement de la Métropole. Le bien-être des colons et accessoirement celui des indigènes, la force de travail nécessaire et indispensable au développement économique de la France, est perçu comme un paramètre fondamental participant d’une politique à mener dans l’édification d’une « colonisation réussie ».

Une « colonisation réussie » s’appuie également sur la prise en considération – avec un souci de hiérarchisation par rapport à l’Occident chrétien – de la culture et du culte de l’indigène, en l’occurrence, l’arabo-berbère musulman. C’est l’objet du dernier paru, Ennemis mortels. Représentations de l’islam et politiques musulmanes en France à l’époque coloniale. L’ouvrage est tout aussi dense que L’empire des hygiénistes et sa démarche prospective, semblable ; un état des lieux de ce qui s’est écrit à propos de l’islam et des musulmans des colonies, tout particulièrement l’Algérie, durant les XIXe et XXe siècles. Les références très abondantes relèvent de différents domaines, ainsi sont cités : anthropologues, géographes, sociologues, historiens, politistes, académiciens, militaires, écrivains… dont les propos entrent en résonnance même lorsqu’il y a discordance d’approche. Dans le système d’échoïsation des voix ainsi créé par la démarche observée par Olivier Le Cour Grandmaison, l’exposé thématique est  systématiquement  adossé aux citations bibliographiques massives et tient lieu à la fois de thèse se conjuguant à l’antithèse, de démonstration par recoupement et d’argumentation qui, tous ensemble, donnent à la dissertation que présente l’auteur un caractère irréfutable.

Durant ces siècles de colonisation, la hiérarchisation des races est au fondement du principe décrété de la supériorité de la race blanche occidentale qu’il fallait ériger, par tous moyens, discursif, institutionnel, actions sur le terrain… en « Vérité » justifiant et légitimant la « nécessité » coloniale dite émancipatrice, rédemptrice, porteuse de progrès humains et civilisationnels.

Dans cette perspective, la politique coloniale bute sur cette majorité écrasante d’indigènes musulmans dont tous les péchés et travers dérivent de leur religion. L’islam est perçu comme rétrograde, obscurantiste, faisant obstacle à toute possibilité d’évolution et est source de dépravation généralisée. Il n’est que de citer le maître à penser de la IIIèmeRépublique, Ernest Renan, dans sa conférence « L’islam et la science » :

« Toute personne un peu instruite des choses de notre temps voit clairement (…) la nullité intellectuelle des races qui tiennent uniquement de cette religion leur culture et leur éducation. Tous ceux qui ont été en Orient ou en Afrique sont frappés de ce qu’a de fatalement borné l’esprit d’un vrai croyant, de cette espèce de cercle de fer qui entoure sa tête, la rend absolument fermée à la science, incapable de ne rien apprendre ni de s’ouvrir à aucune idée nouvelle ».

Et de conclure : « Pour la raison humaine, l’islamisme n’a été que nuisible… Il a fait des pays qu’il a conquis un champ fermé à la culture rationnelle de l’esprit ».

Partant de ces préconçus, générateurs d’une stéréotypie de la stigmatisation dont s’emparent toutes les disciplines, la littérature du dénigrement généralisé s’installe, suscité par le rénanisme triomphant. De par sa prééminence, l’exotisme fait florès avec l’estampille de la caractérisation. S’en suit la hiérarchisation des races, des religions, des aptitudes intellectuelles, des comportements moraux et sociaux. La discrimination et l’ostracisme convergent dans la visée de la dégradation avilissante du « sujet musulman ». Tout se conjugue pour qu’au final se trouve irrémédiablement actée l’islamophobie.

Pour les besoins de la démonstration, cinq chapitres y sont consacrés, chacun développant un aspect particulier. Chacune des caractérisations du musulman, invariablement négatives, plaident pour une politique coloniale coercitive et ségrégative.

La perception toute négative de l’islam, ressenti comme « un péril », fait l’unanimité. Partagée par tous, elle incline à faire croire que cette religion constitue un frein à la domination coloniale qui, elle, est persévérante et sans faille. Cette vision outrageante est généralisée, parfois modulée lorsque, par ruse stratégique, la reconnaissance formelle de l’Autre musulman est jugée favorable à la stabilité et la sécurité nécessaires à la pérennité de l’implantation coloniale triomphante. Des exemples en sont donnés, dont la politique du maréchal Lyautey exercée au Maroc selon le principe de diviser pour régner, ici retranscrit en ses propres termes :

            Je n’ignore pas que dans le domaine religieux comme dans le domaine politique, nous avons intérêt à diviser plutôt qu’à unifier.

Aussi préconise-t-il de travailler à l’«unité de l’islam français », « seule garantie contre un mal bien pire : l’unité de tout l’islam, y compris le nôtre sous la primauté d’un chef étranger ou hostile ». Pour l’effectivité de cette action, il y avait tout lieu de reconnaitre au sultan sa qualité de chef religieux et politique, et Lyautey de souligner que ce dignitaire est le « plus efficace de (leurs) atouts, il « deviendra l’instrument de la politique française ».

Politique de bonne convenance, s’il en est, mais dont les arrières pensées ne font guère de doute tant « les colonialistes rivalisaient d’ardeur dans l’asservissement et la dislocation de l’islam » comme le note Ferhat Abbas dans La nuit coloniale.

Autre exemple de rapprochement tactique, l’édification en 1922 de la Grande mosquée de Paris au motif de rendre hommage aux milliers de musulmans morts durant la Grande Guerre. Un geste honorifique, certainement louable dans l’absolu et qui par ailleurs cadre parfaitement avec l’objectif de Lyautey d’un « islam français » en conformité avec la République coloniale. Dans le même sens, il y a lieu de noter la création à Alger du Cercle des Oulémas réformistes reconnus pour être ouverts à un islam « émancipateur » souhaité par les pouvoirs coloniaux parce que susceptible de faire reculer l’insécurité dont ils font état. Sur le plan de l’éducation, sans déroger aux principes d’un Jules Ferry, fréquemment cité du fait de sa qualité d’architecte du modèle éducatif dans l’Algérie coloniale où l’on distingue école publique et école indigène, des lycées franco-musulmans sont ouverts dont la finalité est de former des élites musulmanes – courroie de passation – porteuses des idéaux français et susceptibles de les transmette à leurs coreligionnaires.

Une main semble tendue vers l’indigène musulman à la manière d’un Machiavel auteur de son œuvre célèbre, Le Prince, cité en texte, pour encore mieux décrire la politique coloniale à l’égard de l’islam et de ses adeptes qu’on voudrait remodeler pour en faire un partenaire tout en le maintenant dans son statut de sujet et pour fonder, avec son assentiment, « l’islam d’Occident » comme on prône aujourd’hui « l’islam de France » dans un contexte géopolitique certes autre, mais dont les concernés demeurent les mêmes : les émigrés musulmans dont la présence de plus en plus massive représente, aux yeux des occidentaux, « une menace », « un péril ». Entre hier et aujourd’hui,  il y a un invariant, le musulman et les funestes représentations dont on l’affuble. Il suffit de collationner ce qui s’écrit et se dit aujourd’hui pour faire l’amer et regrettable constat de la persistance séculaire de l’islamophobie comme le fait remarquer l’auteur dans sa « Remarque » : De l’islamophobie savante à l’époque coloniale à l’islamophobie contemporaine ». Lisons :

« Savante puis littéraire, et sans doute assez populaire, l’islamophobie de la République impériale présente de nombreuses analogies thématiques avec l’islamophobie contemporaine. Aujourd’hui quelques-uns de ses plus virulents représentants redécouvrent certains textes de cette période qu’ils éditent de nouveau pour lester leurs diatribes antimusulmanes d’une légitimité pseudo scientifique. Depuis les attentats du 11 septembre 2001 commis par les terroristes d’Al Qaïda aux Etats-Unis, parfois avant, la situation a beaucoup évolué. C’est dans ce contexte a été réhabilitée la fiction réaliste du Capitaine A et Yvons de Saint-Gouric,  Mektoub, publiée en 1923 qui narre les amours malheureuses d’une Française et d’un musulman algérien. Le 8 juillet 2015, sur le site d’extrême droite Jeune Nation, l’auteur anonyme d’une note consacrée à ce roman rappelle qu’il est essentiel de « se plonger » de nouveau « dans des livres anciens pour comprendre la situation actuelle (et ses conséquences) ».
« Ô phobie ! »

L’étude d’Olivier Le Cour Grandmaison porte certes sur la période coloniale. Elle est toutefois, implicitement, une invitation à observer le contemporain pour constater que, d’une certaine manière, nous sommes dans la continuité des perceptions des siècles passés. Le présent se décline au miroir du passé, un passé qui se reproduit tragiquement et à une plus grande échelle géographique. Le conflit des civilisations est mis en exergue après la perte des colonies. Comme pour s’en venger, croirait-on, on fabrique activement des représentations du musulman, au mieux rétif aux principes républicains, et au pire, terroriste, opérant de la manière la plus sanglante en Afrique et en Orient, là où précisément la colonisation s’est implantée ; opérant aussi et partiellement en Europe. Cette autre image du musulman sanguinaire apparaît sournoisement comme une nécessité pour agir sur la psychologie des foules et justifier l’internationalisation des guerres conduites par les puissances de l’Occident. L’ingérence serait de bon droit ; elle se profile aussi derrière les ONG paradoxalement au service des politiques gouvernementales occidentales et agissant au titre de la mondialisation, de la globalisation, qu’accompagne une législation adossée aux principes nobles des libertés et droits de l’homme, l’indiscutable argument qui ouvre la voie à l’ingérence et aux pires scènes de massacres humains… entre musulmans !

A une échelle plus petite, nationale, la perception du musulman fanatique est utile car elle sert d’argument pour le nationalisme tout aussi radical de l’extrême droite qui, montant en puissance, en vient à faire fi des principes républicains intangibles dont elle se réclame.

Ainsi, le livre d’Olivier Le Cour Grandmaison, par son exposé et les conclusions qu’on en vient à tirer, pointe surtout, nous semble-t-il,  le paradoxe dans lequel se confine les politiques mises en œuvre, régissant le rapport à l’Autre, qui, au final, constituent non pas un adjuvant à la paix dans le monde, si recherchée, mais bien un obstacle. De fait, rien de révolutionnaire, rien de fondamentalement changé dans les postures politiques depuis la IIIème République. Le focus sur l’islamophobie n’étant que l’exemple le plus parlant parce que le plus voyant. Plus profondément ce livre est une incitation, aujourd’hui, à réfléchir autrement la relation entre les sphères endogène et exogène. Quelle philosophie à naître pourrait répondre à cette attente ?

Olivier Le Cour Grandmaison, « Ennemis mortels » – Représentations de l’islam et politiques musulmanes en France à l’époque coloniale, Paris, La Découverte, 2019. 23€

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