Espaces d’espèces : Agnès Riva (Ville nouvelle)

« Il n’y a rien d’inhumain dans une ville, sinon notre propre humanité » avançait Georges Perec dans Espèces d’espaces au cœur d’un questionnement plus inquiet qu’amusé sur l’espace urbain dont nous sommes faits. Nul doute que cette condition urbaine, ontologie profonde d’une modernité qui continue à se croire modernité, innerve avec force le beau et singulier nouveau roman d’Agnès Riva, Ville nouvelle qui vient de paraître à L’Arbalète chez Gallimard.

Roman de l’inhumanité faite ville et de la ville faite inhumanité, Ville nouvelle donne à lire une architecture qui ne dessine pas uniquement les arêtes des immeubles, qui ne trace pas uniquement des boulevards depuis le vague des terrains de banlieue mais qui intime aux vies de les habiter et intime aux femmes et aux hommes des lignes d’existence toutes tracées dont chaque avenue se révèle bientôt une impasse béante.

Après Géographie d’un adultère, son remarquable premier roman qui épuisait, pièce par pièce, endroit par endroit, les lieux d’une passion adultérine, Agnès Riva revient en cette rentrée d’hiver avec un fort roman qui relance les questions spatiales et urbaines qui avaient tissé son premier opus. Cependant, il s’agit pour elle cette fois de lui opposer un nouveau et fécond questionnement qui ne procède pas depuis l’atomisation des lieux comme dans le précédent mais œuvre au contraire depuis l’impossible refondation d’une totalité. A l’instar de Géographie d’un adultère, l’histoire est volontairement nue, volontairement claire, volontairement décharnée : au début des années 1990, pour lesquelles une mélancolie sèche désormais nous emporte, Chrystelle, une jeune étudiante d’à peine 19 ans s’installe avec Luc, son petit ami urbaniste dans une ville nouvelle, en banlieue de Paris, dans le deux-pièces dont elle vient d’hériter suite à la récente mort de son père.

L’histoire qui va alors se dire sera une histoire hors de l’histoire : ce sera une histoire de l’espace ou comment l’espace que l’on vit habite, vient conquérir les vies qui évoluent entre murs, comment l’espace bouge en nous. Espaces d’espèces, plutôt qu’espèces d’espaces chez Agnès Riva tant, à la vérité, la romancière cherche à dessiner les espèces (les espèces, ce sont toujours les histoires qui cherchent à devenir hors de l’Histoire) qui peuvent tenir dans les espaces (les espaces, ce sont toujours les configurations de récit qui échappent à l’architecture). L’histoire, avec sa grande Hache, n’est pas là. Elle ne se tient pas ici comme la protagoniste reine des aventures. On ne sait longtemps rien des agitations du monde. Elles tremblent au loin, dans un horizon que la ville nouvelle n’aperçoit pas.

Car le drame ou la trame sont ici intimes mais comme offerts à la ville et ouverts à la ville. Tout se tient ainsi, dans cette ville nouvelle, comme une étrange, familière mais si lointaine tabula rasa à partir de laquelle les personnages vont chercher à évoluer comme on réinvente un point nul dans sa vie : pour trouver son point d’histoire depuis un espace neuf. Car, d’emblée, la ville se veut euphonique : à ville nouvelle, vie nouvelle. A ville nouvelle, vita nova comme si la ville était l’espace de la synesthésie d’une histoire, la lente contagion et la progressive contiguïté qui cherchent à recommencer le monde et le redébuter en soi. Chrystelle arrive après la mort de son père, retrouve un monde comme en ruines à soi mais paradoxalement livré au cœur d’une cité nouvellement construite où, jour après jour, elle va chercher non pas tant à se reconstruire qu’à construire, bâtir et édifier sa relation à peine naissante avec Luc.

C’est presque comme si, chez Riva, Les Choses de Georges Perec s’écrivaient à l’envers, depuis une détrame constante qui en fait toucher le vide : là où Sylvie et Jérôme se mettaient en ménage et voulaient meubler leur vie de jeune couple d’autant d’objets, Ville nouvelle ne parvient pas, pour sa part, à se meubler – désespérément. L’appartement progressivement aménagé, remodelé aux goûts du couple que forment Chrystelle et Luc, ne cesse pas de ne pas prendre forme, d’errer comme forme vide entre elle et lui, d’être finalement un espace d’exercice du non-lieu entre eux. Chez Perec, l’emménagement correspondait à l’encorbellement, l’entassement, la pléthore de possessions matérielles pour une vie dont le sens échappait continuellement à ses protagonistes. Inversement, chez Riva, l’emménagement correspond au creusement du dedans, aux rives nulles d’une vie en commun qui, progressivement, effleure le presque vide de ce qui n’arrive pas.

Dans cette vie nouvelle se dresse comme un vide sans appel. Luc travaille. Sa vie paraît s’avancer sans celle de Chrystelle qui, au contraire, ne cesse comme de ne pas commencer. Chrystelle abandonne successivement différentes voies sans parvenir à se définir dans l’après-coup retentissant de la mort de son père. Là où Perec œuvrait à l’hyperbole, à la survisibilité matérielle, Riva souligne, quant à elle, l’ellipse progressive, l’infra-visibilité ontique qui, jour après jour, menace Chrystelle. Il y a trop de rues ou pas assez dans cette ville nouvelle pour que Chrystelle sache quoi faire de son existence qui, à chaque voie abandonnée, ne trouve pas de vita nova mais autant de morts brèves et successives. La ville nouvelle ou l’euphémisme des existences, telle serait la loi qu’éprouve Chrystelle.

Car, saison après saison, Chrystelle découvre combien dans cette ville nouvelle elle ne s’appartient pas comme si cet urbanisme nouveau la laissait dans la grande et lasse défaisance d’elle-même. Un grand sentiment d’inexistence qui ne se dira jamais comme tel traverse tout le quotidien de Chrystelle qui, non contente de se chercher, ne se trouve pas. Elle surgit comme une manière d’errance stable, de fantôme plein dans une ville neuve mais comme flottante. Car Chrystelle devient malgré elle l’euphonie de cette ville : comme elle, elle se donne comme invisible ou tout du moins elle sent l’invisibilité la gagner à l’enseigne de « l’établissement qui sert des spécialités vietnamiennes (qui) est plutôt invisible. »

Chrystelle est, elle aussi, plutôt invisible au sein d’un monde où chacun paraît avoir trouvé sa place, notamment Luc. En dépit d’immeubles imposants, tout paraît comme promis à l’intense disparition : « Mais les espaces verts sagement organisés autour de la résidence, qui lui avaient plu au moment de leur installation, sont invisibles du quinzième étage et ne lui inspirent pas grand-chose. » C’est comme si, dans Ville nouvelle, l’histoire de Chrystelle ne s’écrivait pas. Comme si celle de Luc s’écrivait et que l’écriture avait oublié de parler d’elle. Comme si le récit renonçait à prendre en charge Chrystelle tenue comme reste impossible de ce qui ne parvient pas à s’écrire – comme l’invisible à l’écriture et à cette vie nouvelle qui, décidément, ne vient pas. Et peut-être est-ce ce rapport à l’humanité dans la ville qui troue l’existence de Chrystelle, cette humanité qui rend la ville inhumaine, qui l’innacepte dans le monde – et qui pose sa vie en intime déshérence. Comme si, à la différence de Nadia la voisine, son contrepoint ontique, elle était un défaut d’existence plutôt que la moitié de Luc.

Sans voie nouvelle, Chrystelle erre donc sur le point fixe d’un inchangement de vie. Elle s’invisibilise dans son propre couple, ne trouve pas sa place dans la ville ni hors de la ville quand elle décide de suivre les cours à la fac. C’est alors que Vie nouvelle invente sa manière si particulière de dire ce qui ressemble au non-destin de son héroïne dans le non-lieu de sa vie. Le récit d’Agnès Riva déploie alors une manière de roman atonal qui voudrait rendre compte d’une manière d’incommunication hantant le couple de Chrystelle et Luc qui vivent toujours comme à une cloison l’un de l’autre, « comme si elle n’était toujours pas habituée à avoir quelqu’un dans sa vie. » Dans ce roman atonal, l’histoire ne vient donc pas au personnage. L’écriture l’a comme exclue.

Cependant, paradoxe ardent, le roman rêve presque à voix haute d’être tonal : il désire trouver sa voix, sa tonalité, sa mélodie. C’est ce combat de diction qui soulève la prose d’Agnès Riva comme toujours en appétence d’événements – comme si Chrystelle attendait ce qui allait enfin bouleverser sa vie. Ce désir est ainsi violemment contradictoire : si le roman traverse donc son histoire depuis une ligne atonale, il rêve pourtant comme tacitement de trouver le bonheur d’exister dans cette atonalité même, à la fois défiée et puissamment désirée à la manière d’un repos des braves.

Car sans doute faut-il faire attention aux pièges tendus par le travail d’Agnès Riva qui, ici, ne se tient pas loin de Célia Houdart et sa délicate prose du monde, et sans doute convient-il de distinguer ce qui, de cette atonie, en fonde la profonde puissance romanesque. Le roman de Riva se tient, en effet, comme une ligne droite nue qui, cependant, n’a rien à voir avec un quelconque académisme ou une triste acédie du récit qui se déviderait d’un trait, comme résigné à n’avoir pas de forme. Il existe, au cœur le plus nu de la poétique du récit déployée par Agnès Riva, un puissant questionnement sur le choix de la forme pour dire une ontologie sans détour du monde. Quand la linéarité du récit se déroule, il ne faut y lire aucun académisme – bien au contraire.

Il faudrait bien plutôt parler, s’agissant d’Agnès Riva, d’une douce science de l’aformalisme, à savoir une vie qui voudrait être simple, une vie qui cherche à être neuve dans la grande simplicité qui se veut bonheur enfin conquis. L’aforme comme non-forme du récit, ou plutôt comme désir de non-forme du dire, rejoint encore une manière du simple, de la grande ligne limpide que, comme en écho mêlé à Annie Ernaux, Agnès Riva cherche à dire de la passion : une écriture plate qui rêve non de platitude mais d’une vie simple comme un cœur, d’une passion simple qui ne connaîtrait aucune contrariété, aucune invagination, aucune impasse.

C’est à ce désir d’un amour univoque, celui d’un amour qui ne prendrait jamais fin comme définition même du bonheur, que tend Chrystelle qui voudrait trouver l’écriture plate, la non-écriture de sa passion pour la vivre pleinement avec Luc. Elle rêve de la douceur plaisante de ce qui ne s’accroche pas, de ce qui ne connaît pas d’atermoiement, de ce qui donne son cœur sans peine. En ce sens, l’aformalisme de Ville nouvelle veut là encore faire résonner euphoniquement la ville nouvelle avec un apaisement inédit et doux comme une mort qui ne dirait pas son nom. Mais, très vite, Ville nouvelle ne pose pas la ville en héroïne, elle n’en fait pourtant pas un décor non plus : elle en fait une trame de non-lieu comme l’est Cergy chez Annie Ernaux. Comme si le Journal du Dehors d’Annie Ernaux était le lieu même de l’existence de Chrystelle : le Dehors comme intimité retrouvée avec soi.

C’est cet extime renversé que Chrystelle va finir par découvrir sans transiger, mais avec une crainte certaine et une appréhension comme de timidité, à mesure que la ville nouvelle l’emporte comme à corps perdu : la politique comme polis. Car Chrystelle va bientôt trouver un cri d’existence. Elle va bientôt vouloir rejoindre les corps des autres pendant que celui de Luc est occupé à garder les enfants de la voisine. Chrystelle n’attend pas que la ville nouvelle se fonde en elle mais va vers la ville pour retrouver ce qui ailleurs a pu fonder la vie politique, la vie dans la cité. Nouvelle ville mais ancestrale politique – comme sentiment intime de survie : Chrystelle, dans son errance statique, découvre ainsi un groupe (mieux qu’un couple) au cœur duquel elle va peu à peu militer, des communistes qui vont lui permettre de trouver ce que la ville nouvelle refuse jusqu’à présent : le sentiment même d’être au monde. C’est le cœur très ancien du monde qui se met alors à battre en elle comme s’il s’agissait de faire vivre cette ville.

Dès lors, comme une onde vibratoire qui la secoue sans discontinuer, Chrystelle approche alors la vie nouvelle qui se donne à elle : il porte le prénom de Thierry. Il crée littéralement et dans tous les sens. Il troue la ville nouvelle de son existence qui se donne comme hors case, hors caste. Là encore, le roman devient attentif à ce qui vibre hors de l’architecture, ce qui vibrionne dans ce que la ville n’accepte pas, ce qui volète au-dessus des formes régulières et urbanistiques. Alors les atomes se donnent à nu comme si tout ce que la ville n’accepte pas était recueilli dans le récit : « En buvant son café, elle observe les particules de poussière qui volent dans l’air, matérialisées par les rayons de soleil filtrant entre les interstices du volet roulant. » L’aventure de la matière et du collectif, du vivant s’ouvre à elle, enfin. L’espace se mue alors en l’accueil de l’espèce et des espèces de vie plutôt que leurs formes.

On l’aura compris : il faut lire au plus vite Ville nouvelle ce beau et fort roman d’Agnès Riva qui, avec ce second opus, s’impose comme une romancière clef de notre littérature contemporaine. Une romancière questionnant le récit depuis son atonalité, œuvrant à la puissance romanesque du linéaire depuis le trou que les espaces creusent en nous. Des trous formels, des trous d’existence, des trous d’atomes guettés par le désir fou d’entropie, des trous par lequel le contemporain redessine son architecture et trouve en forant dans l’espace enchevêtrée des villes cette zone où, selon Perec encore, « nous ne pourrons jamais expliquer ou justifier la ville. »

Agnès Riva, Ville nouvelle, Gallimard, L’Arbalète, janvier 2020, 250 p., 19 € 50 — Lire un extrait