The Morning Show sur TV+: #metoo devient un produit d’appel

Figure de proue du nouveau service de vidéo à la demande d’Apple, The Morning Show propose une plongée dans l’univers d’une matinale télé installée mais fragilisée depuis que son présentateur vedette a été accusé de harcèlement sexuel. Malgré un casting plutôt engageant, tant à la réalisation que parmi les interprètes, et un sujet brûlant, The Morning Show ne réussit pas à convaincre et s’enlise dans le soap au fil d’épisodes hebdomadaires inégaux.

Le postulat était pourtant séduisant : première série télé de l’ère post-Weinstein, avec des messages tout sauf subliminaux sur la condition féminine, sur l’emprise des hommes, sur le pouvoir et ses travers, The Morning Show débute avec un scandale quand Mitch Kessler, emblématique anchorman de la matinale d’UBA est accusé de harcèlement sexuel. Débarqué à la va-vite par le patron de la chaîne et lâché tout aussi rapidement par ses producteurs, Mitch subit l’opprobre et la dénonciation sans possibilité d’exposer sa version tandis que le programme tente de se racheter (éventuellement) et veut vite aller de l’avant pour préserver ses audiences et ses parts de marché (surtout).

À la fois série de télé sur la télé (ses coulisses, la mise en scène de l’information, le statut de ses stars) et fiction prétendument militante, The Morning Show n’a ni l’abattage verbal de Studio 60 on the Sunset Strip ni la puissance politique de The Newsroom. Et la série créée par Jay Carson et Kerry Ehrin souffre de nombreux maux, dont le principal est d’évoluer en équilibre mal maîtrisé sur plusieurs genres sans jamais vraiment choisir une ligne directrice assumée.

Depuis plus de quinze ans, Mitch Kessler (Steve Carell) et Alex Levy (Jennifer Aniston) sont les co-animateurs du Morning Show, matinale formatée et politiquement correcte de la chaîne UBA. Tout puissant, adulé et millionnaire, Mitch est un séducteur à l’écran comme à la ville. Froide, exigeante envers elle-même et son entourage, Alex vit dans la peur incessante d’être évincée (avec raison), elle tente de survivre sous la dictature des audiences et de l’image. La révélation des exactions de Mitch et l’arrivée de Bradley Jackson (Reese Whitherspoon) dans le programme vont être des détonateurs propres à mettre en place une histoire qui embrasse plusieurs thématiques : le harcèlement, les jeux de pouvoir, la condition de la femme, le jeunisme, les responsabilités collectives, la déontologie journalistique, la parole des victimes, l’image publique… le show business.

On peut d’abord juger The Morning Show sur la forme, du générique animé qui a un air de déjà vu avec ses billes colorées (merci Saul Bass et Ocean’s Eleven version 1960) sur une musique désespérée et envoûtante signée Benjamin Clementine aux « ending credits » de chaque épisode servis par un choix musical censé souligner le propos et apporter de la profondeur… On pourrait aussi parler du cruel manque d’unité de l’ensemble parce que d’un épisode à l’autre, si les fils conducteurs restent les mêmes (le fatum de Mitch, la peur d’être évincée d’Alex et l’intégrité journalistique de Bradley), les intrigues secondaires et les différentes perspectives font pencher l’ensemble du côté de la romance manichéenne plutôt que de celui du brûlot en phase avec son époque.

Sur le fond, The Morning Show n’a pas que des défauts : les personnages joués par Steve Carell et Martin Short (revenu des limbes hollywoodiennes et parfait dans son rôle de cinéaste convaincu, lui, d’être un prédateur sexuel) permettent de poser quelques questions intéressantes. Sans jamais remettre en cause la justesse et le bien-fondé du mouvement Me Too, The Morning Show propose de prendre de la distance avec le traitement médiatique, avec la vindicte populaire née sur les réseaux sociaux, sur l’apport historique du phénomène et de la libération de la parole. Dans une scène glaçante où les deux mâles dialoguent sur leur malheur commun, ce sont deux visions qui s’opposent et se rejoignent, tandis que l’un et l’autre tentent de s’absoudre de leurs penchants coupables. Les faits verbalisés de leur point de vue sont terrifiants : Mitch prend conscience de sa propre turpitude alors qu’il se drapait dans une posture de victime (sic).

Sur cette partie de l’intrigue (ce que Me Too a changé au quotidien et pour le futur), The Morning Show vise parfois juste et offre plusieurs lectures possibles et divers strates de responsabilités : qui savait ? Qui a couvert les faits ? Qui est resté silencieux ? Et pourquoi ? Le monde de la télé devient alors un prisme et le miroir d’une société à deux vitesses, à deux visages. Tandis qu’il interroge une victime d’un prédateur sexuel, le présentateur vedette et son équipe sont deux fois coupables. Parce que le premier ne peut pas être plus cynique que lorsqu’il affiche empathie et compassion envers la malheureuse qu’il interviewe ; parce que les seconds ne devraient pas le laisser faire. Se pose alors la question de la responsabilité commune, de la charge sociétale, de l’inaction et de la passivité répréhensibles de tous.

En revanche (et malheureusement), l’autre versant de The Morning Show qui propose d’explorer la place des femmes dans le quatrième pouvoir pâtit d’une écriture paresseuse et stéréotypée – qui plus est sur-jouée par Jennifer Aniston et Reese Witherspoon – et offre nombre de moments caricaturaux à force de vouloir embrasser trop de prémisses.

Et tout l’intérêt d’une série qui emprunte à l’actualité et à la réalité (Me Too mais aussi les incendies de Los Angeles ou la fusillade du Mandalay Bay de Las Vegas) se dilue dans un traitement policé et une réalisation convenue. Un bon sujet ne fait pas tout, et si The Morning Show se laisse (paradoxalement) regarder, manquant par trop de subtilité et d’originalité pour aborder un sujet aussi sensible, il n’est qu’un divertissement de plus dans une offre qui n’en finit pas d’être toujours plus… pléthorique. Avant la conclusion de la première saison, on se rabattra plutôt sur le biopic The Loudest Voice, en attendant une fiction de meilleure facture que The Morning Show, qui restera comme la série qui a fait de Me Too un produit d’Apple.

The Morning Show, crée par Jay Carson et Kerry Ehrin, produit par Mimi Leder, Jennifer Aniston et Reese Witherspoon.

Avec Jennifer Aniston, Reese Witherspoon, Billy Crudup, Steve Carell, Mark Duplass, Karen Pittman, Nestor Carbonell, Martin Short dans les rôles principaux. Musique de Carter Burwell.

Diffusé sur Apple TV+. Un nouvel épisode disponible tous les vendredis.